Islande : la gauche radicale s'allie à la droite

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Alan Confesson
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dimanche 3 décembre 2017
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Les élections législatives islandaises du 28 octobre dernier ont débouché sur la constitution du gouvernement de coalition le plus improbable qui soit.

Incroyable mais pourtant bien vrai. Le Mouvement des verts et de gauche (VG), ancré à la gauche de la gauche, dernier avatar des héritiers du Parti communiste, va prendre la tête d’un gouvernement de coalition en s’alliant au Parti de l’indépendance et au Parti du progrès… Soit les deux partis historiques de la droite islandaise. Le premier est le parti des possédants, des riches, des financiers, mais aussi des pêcheurs. Le second est le parti des paysans, des populations rurales. Ces deux partis ont aussi la particularité d’avoir été chassés du pouvoir à deux reprises par les Islandais eux-mêmes. En 2009, le Parti de l’indépendance, incapable de gérer la crise financière qu’il avait lui-même encouragée, était dégagé du pouvoir par la « révolution des casseroles » avant même la tenue d’élections anticipées, puis une nouvelle fois en 2017 après que son leader, le premier ministre Bjarni Benediktsson, ait tenté de couvrir l'implication de son père dans la réhabilitation d'un condamné pour actes pédophiles. Quant au Parti du progrès, son premier ministre de 2013 à 2016, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, a trempé dans les affaires révélées lors des Panama Papers et a été contraint à la démission suite à des manifestations massives. C'est donc peu dire que le Parti de l'indépendance et le Parti du progrès sont peu exemplaires en matière d'éthique.

Comment ces deux partis ont-ils bien pu s’entendre avec le VG, dont le logiciel idéologique est si radicalement différent du leur ? Le VG appartient à la famille de la gauche radicale européenne. Il fait partie de l’Alliance de la gauche verte nordique, avec ses homologues suédois, norvégien, danois et finlandais, et a donc des rapports privilégiés avec le groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) au Parlement européen, groupe dans lequel siègent Podemos, le PCF et Syriza, de même que Jean-Luc Mélenchon jusqu’à son élection à l’Assemblée nationale. Bien que les trois partis se retrouvent, pour des raisons fort différentes, sur leur opposition à l’adhésion de l’Islande à l’Union européenne, leurs antagonismes restent en principe très forts sur les questions d’économie, de fiscalité et d’environnement.

La situation est d’autant plus étonnante que le VG va prendre la tête de ce gouvernement alors qu’il n’est que le second parti en nombre de députés, s'alliant avec le Parti de l’indépendance qui, lui, est de loin le premier ! Et plus encore si l’on considère que quelques semaines plus tôt, des discussions autour d’une coalition nettement moins ubuesque, qui aurait allié le VG à l’Alliance sociale-démocrate, au Parti pirate et au Parti du progrès, avaient échoué, le Parti du progrès considérant que la majorité de cette coalition aurait été trop faible (un siège de majorité) à l’Althing, le parlement monocaméral du pays.

Katrín Jakobsdóttir, dirigeante du VG, est donc appelée à devenir la seconde femme à prendre la tête d’un gouvernement en Islande. À 41 ans, elle sera aussi la première cheffe de gouvernement issue de la gauche radicale, historiquement puissante dans le pays mais jusqu’ici presque systématiquement tenue à l’écart des affaires. Sa décision a généré une importante crise dans son parti, beaucoup de ses membres n’acceptant pas de cogérer les affaires du pays avec une droite jusqu’alors si âprement combattue. Deux députés sur les onze que compte le VG ont d’ores et déjà annoncé qu’ils ne soutiendraient pas le nouveau gouvernement, faisant tenir sa majorité à une voix à l’Althing… Une situation qui n’a cette fois-ci pas dissuadé le Parti du progrès d’être de la partie.

L'accession au poste de premier ministre de Katrín Jakobsdóttir a été chèrement payée en termes de maroquins ministériels. Le VG n'occupera que deux ministères, ceux de la santé et (bien entendu) de l'environnement. Le Parti de l'indépendance se taille la part du lion en gardant la main sur tous les ministères régaliens, les affaires étrangères, les finances et la justice, ainsi que sur deux ministères stratégiques en Islande, l'agriculture et la pêche. Le Parti du progrès récupère quant à lui l'Industrie et un autre ministère on ne peut plus stratégique pour l'économie de l'île, le tourisme. Dans cette configuration, les orientations politiques écosocialistes du VG ne pourront impacter qu'à la marge les politiques mises en œuvre par le gouvernement.

Après le virage d’Alexis Tsipras en Grèce, une nouvelle composante de la gauche radicale européenne crée la surprise en tournant brusquement le dos à plusieurs de ses principes les plus emblématiques. De quoi dérouter beaucoup de militants.

Si nous voulions faire un parallèle avec la France, imaginez un gouvernement dirigé par Jean-Luc Mélenchon en coalition avec Les Républicains version Wauquiez et un troisième parti se situant quelque part entre le MoDem et Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT). Vous trouveriez sans doute cela absurde. Mais le contexte politique islandais est différent. Depuis 2009, l’Islande connaît une explosion de son système politique et une instabilité gouvernementale endémique, qui a provoqué pas moins de cinq élections législatives au cours des dix dernières années. L’irruption de ce gouvernement improbable, totalement inimaginable dix ans auparavant, est l’une des conséquences de la crise politique qui frappe le pays. Katrín Jakobsdóttir dirigera une coalition hétéroclite dont les principaux objectifs seront la relance de l’investissement public pour bâtir ou réhabiliter des infrastructures (ponts, routes, hôpitaux, établissements scolaires) laissées exsangues par les politiques d’austérité budgétaire et l’incapacité de gouvernements éphémères à gérer leurs projets sur la durée. Une situation elle aussi paradoxale, puisque depuis le choc de 2009 l'économie du pays s'est fortement redressée, avec un taux de croissance de 7,2 % en 2016 et un taux de chômage parmi les plus bas d'Europe. Il est très improbable que l’expérience tienne bon jusqu’au bout du mandat. La suite nous réservera certainement bien d’autres surprises !

 

Alan Confesson

Cet article a également été publié sur le blog de l'auteur: L'Europe aux urnes

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Photo: Reykjavík Cathedral and Parliament House, Frederick W.W. Howell, Cornell University Library
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