Les racines économiques de la crise climatique

Created by
Jérôme Chakaryan-Bachelier
Created
jeudi 30 novembre 2017
Categories
Chapô
Les gouvernants européens se sont scandalisés que les Etats-Unis se soient retirés de l'accord de Paris sur le climat. La décision de Donald Trump n'a pourtant rien d'étonnant. Elle s'inscrit dans la longue histoire de la destruction de l'environnement par le capitalisme.

À qui la faute ? À Donald Trump, bien sûr ! Après l’échec de la COP23, tout le monde est d’accord : l’incapacité à ouvrir des perspectives de lutte contre le réchauffement climatique incombe au président des États-Unis qui a retiré la signature de son pays à l’accord de Paris conclu lors de la COP21. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois : face à Trump, Emmanuel Macron peut se poser en défenseur de l'environnement. Bien sûr, les responsabilités de Trump sont réelles. Il n’en fait pas moins un coupable bien commode car il permet d’éviter de s’interroger sur la cause profonde de la crise climatique. Cette cause, c’est le capitalisme, dont les racines plongent déjà loin dans notre histoire. Pour guérir le mal, il faut d’abord le bien diagnostiquer : tâchons d’esquisser la genèse d’une crise qui menace rien moins que l’intégrité des sociétés humaines et pourrait provoquer, pour employer un terme popularisé par Jared Diamond, leur effondrement.

Les causes de la crise climatique sont économiques et l’on peut aisément les identifier dès le siècle des Lumières. Comme tous les philosophes du XVIIIe siècle, Diderot considérait que « c’est la nécessité de lutter contre l’ennemi commun, toujours subsistant, la nature, qui a rassemblé les hommes ». (1) Mais il mettait en garde : « Lorsque la nature a été vaincue, le reste n’est qu’un étalage de triomphe qui nous coûte plus qu’il ne nous rend. » (2) C’est que Diderot voyait déjà l’insalubrité des villes où les paysans venaient se masser. Il voyait l’essor de la finance mondialisée et les États européens ferrailler au bout du monde pour défendre leurs empires : « Il me semble qu’on veut avoir la sûreté chez soi, et que le nouveau monde sera longtemps la pomme de discorde de celui-ci. On entretient de nombreuses armées, on fortifie ses frontières, et l’on songe au commerce. » (3)

Les conséquences de guerres déjà mondiales se faisaient sentir jusque dans les campagnes françaises : les nobles endettés vendaient leurs forêts à l’État qui avait besoin de bois pour construire des navires de guerre et des paysans se plaignaient, dans les cahiers de doléance de 1789, que les coupes sauvages favorisaient l’érosion des sols et ruinaient les récoltes. Contre le court-termisme de la guerre et de l’argent, ils réclamaient une gestion collective des ressources naturelles. Certes, il n’était pas encore question alors de changement climatique, mais la contradiction face à laquelle nous sommes était déjà bien visible : contradiction entre la préservation d’un écosystème compatible avec la vie humaine et les exigences des luttes de pouvoir dans le cadre d’une économie mondialisée.

Cette contradiction s’est approfondie au XIXe siècle. Si l’on en croit une étude publiée par le CNRS, le réchauffement climatique commence aux alentours de 1830 avec la révolution industrielle. Les machines remplacent les êtres vivants. Elles sont alimentées au charbon de bois ou à la houille, et la locomotive à vapeur apparaît pour diminuer les espaces entre le producteur et l’acheteur. L’industrialisation à outrance va de pair avec l’essor du capitalisme qui soumet toute l’économie à une logique du profit fondé sur la croissance, donc l’exploitation intensive des ressources naturelles. Là encore, nombre de scientifiques ou simplement de voyageurs ou de poètes mettent en garde contre la destruction des équilibres naturels. Il faudra cependant attendre 1965 pour que le problème du changement climatique soit soulevé.

Cette année-là, un rapport remis au président des États-Unis Lyndon B. Johnson établissait la corrélation entre la croissance de l’activité humaine et l’élévation des températures, restées stables pendant 10 000 ans. Des scientifiques y écrivaient : « À l'échelle mondiale, les polluants ont modifié la teneur en dioxyde de carbone de l'air et la concentration de plomb dans les océans. » Et ils en désignaient le responsable : l'Homme. Ils prédisaient aussi que cette pollution ne cesserait d'augmenter dans le futur. Dès ce moment, la lutte contre le changement climatique aurait dû être lancée. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi il n’en fut rien : c’est que des acteurs très puissants avaient beaucoup à y perdre, à commencer par les États-Unis eux-mêmes. Rappelons qu’ils sont aujourd’hui le plus grand émetteur de CO2 par habitant au monde, que leur armée est la plus grande consommatrice de pétrole et leur industrie la plus polluante.

Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que les grandes multinationales américaines aient tâché d’étouffer le problème. Quand des associations voulaient protéger l’environnement, les entreprises de l'industrie des combustibles fossiles et autres pollueurs finançaient ces mêmes associations, qui finirent par accepter au sein de leurs conseils d'administration des représentants de BP America, Chevron et Shell. (4) En conséquence, ces associations perdirent leur indépendance et leur but initial. Mais l'exemple le plus révélateur est le scandale d'ExxonMobil (Esso en Europe) qui était informé dès la fin des années 1970 par des scientifiques employés par la compagnie de la réalité du changement climatique, de ses liens avec les énergies fossiles ainsi que de ses dangers. Au début des années 1980, leurs modèles prédisaient avec précision l’évolution des températures mondiales constatée depuis. Cela n'empêcha pas ExxonMobil, la plus grande compagnie pétrolière du monde, de nier pendant des années la réalité du changement climatique et de verser de l’argent à des parlementaires et autres lobbies climato-sceptiques.

Dans cette longue histoire de la dépendance états-unienne au modèle extractiviste, les frasques de Donald Trump ne sont finalement qu’un épisode particulièrement grotesque. La scène surréaliste où le président américain, les yeux fermés dans son bureau ovale, entouré de pasteurs et autres chefs religieux, prie Jésus-Christ pour sauver les victimes après le passage désastreux d’Harvey ne doit pas nous égarer : au-delà de l’homme, elle trahit la cécité d’une puissance qui n’a d’autre stratégie que la fuite en avant. Cela n’est d’ailleurs pas seulement vrai des États-Unis. Rappelons que l’accord de Paris, pourtant présenté partout comme un succès, ne contenait que des mesures insuffisantes et non-contraignantes. Quant à l’Union européenne, la facilité avec laquelle elle cède face aux lobbies sur d’autres enjeux écologiques (glyphosate, pêche électrique, néonicotinoïdes) montre qu’au-delà des déclarations d’intention, elle n’est guère déterminée à aller à la racine du mal : entre la croissance et la préservation de l’écosystème, elle n’en finit pas de faire le mauvais choix.

Tous les indicateurs sont aujourd’hui au rouge. Le processus d’industrialisation initié au XIXe siècle est aujourd’hui à son paroxysme, entraînant des émissions de carbone dans l'atmosphère vertigineuses : ainsi le seuil de 350 ppm (5) de CO2, jugé comme étant la limite à ne pas dépasser pour ne pas subir de changement climatique, a été franchi en 1988, et il est aujourd’hui allègrement outrepassé avec un taux de 400 ppm, d’après l’Organisation météorologique mondiale. Du fait de la dégradation générale de l’environnement, toutes les espèces vivantes se retrouvent enfermées dans une spirale infernale d’homogénéisation et de disparitions successives. Nous avons vu ces derniers mois une accélération des phénomènes climatiques extrêmes entraînant des bilans humains lourds auxquels s'ajoutent des coûts financiers importants. De nouveaux records de température sont battus.

Pour révéler l’ampleur de la catastrophe attendue, Naomi Klein, dans son livre Tout peut changer, s'appuie sur un groupe de recherche Carbon Tracker Initiative qui « a additionné toutes les reserves réclamées par l'ensemble des sociétés de secteur des combustibles (...). Les chercheurs ont constaté que la combustion du pétrole, du gaz naturel et du charbon déjà revendiqués par ces acteurs émettraient 2 795 milliards de tonnes de dioxine de carbone. Or, on connaît approximativement la quantité maximale de CO2 que pourrait absorber l'atmosphère d'ici 2050 pour que l'objectif des 2 degrés ait encore de bonnes chances d'être respecté, soit 565 gigatonnes de 2011 à 2049. » (6) Si nous n’arrêtons pas cette course aux profits, l’extinction du vivant que nous constatons déjà se poursuivra. Les scientifiques n’hésitent pas à le dire : si le réchauffement climatique dépasse les 4 degrés à la fin du siècle, la vie en société organisée sera impossible.

Où tout cela nous mènera-t-il ? Il suffit de regarder les affiches de film ou d’entrer dans un magasin de bandes dessinées pour constater que les scénarios catastrophes – terre submergée par les eaux, retour au féodalisme sur fond de pénurie de ressources, épidémies… – sont dans tous les esprits. Dans son dernier ouvrage, le sociologue Bruno Latour fait l’hypothèse que les classes dirigeantes n’ont plus d’autre objectif que de se sauver elles-mêmes. Quant à Jared Diamond, il a tenté dans son ouvrage Effondrement d’analyser les causes qui mènent des sociétés à disparaître, comparant l’histoire de l'île de Pâques, de la Polynésie, des îles Pitcairn, des Anasazis du Sud-Ouest des États-Unis, des Mayas d'Amérique centrale et des Vikings du Groenland. Les causes provoquant l’effondrement sont multiples, mais toutes nous sont étrangement familières : dégradation environnementale, changement climatique, voisins hostiles, perte de partenaires commerciaux… Diamond souligne également que les sociétés à structure pyramidale sont les moins à même de réagir face aux menaces, ceux qui ont le pouvoir de changer les choses étant aussi ceux qui ont le plus à perdre au changement. Dans ce même ouvrage, Diamond mentionne le cas de sociétés qui, ayant constaté la dégradation de leur environnement, ont pris des décisions courageuses pour éviter leur effondrement. Nous devons faire de même pour limiter l'ampleur de la catastrophe qui a débuté.

Le temps presse et les foyers de résistance se multiplient. Plusieurs villes californiennes ont ainsi porté plainte contre 37 compagnies pétrolières, affirmant qu’elles étaient au courant du fait que les énergies fossiles contribuaient au changement climatique ou, à défaut, qu’elles auraient dû le savoir. L’association mondiale pour la protection de l’environnement Greenpeace et l’organisation de jeunesse norvégienne pour l’environnement Nature and Youth assignent le gouvernement norvégien en justice pour ses nouvelles autorisations de forage pétrolier en Arctique accordées aux grandes compagnies Statoil, Chevron, ConocoPhillips ou encore Lukoil. La Haute Cour irlandaise vient de constitutionnaliser le droit à la protection environnementale. Ces actions locales ou nationales sont amplifiées par l’essor de nombreux mouvements internationaux pour la justice climatique. Ces initiatives témoignent du fait que les questions environnementales ne sont plus l’apanage de petits groupes de militants, elles sont en passe de devenir centrales dans les débats politiques.

Mais suffira-t-il, pour faire face à la crise climatique, de lutter sur le plan légal ? On peut en douter car le cœur du réacteur est bien un système économique intrinsèquement voué à la croissance constante des profits à court terme. C’est donc bien ce système dont nous devons nous affranchir. Il se pourrait donc, paradoxalement, que l’opportunité de faire face à la crise climatique nous soit en définitive donnée par une autre crise, celle du capitalisme lui-même. La crise de 2008 a fait vaciller le système, qui dut être sauvé aux forceps et au prix de cures d’austérité d’une extrême violence. Ce fut une occasion manquée de faire ce qu’avait alors préconisé l’économiste Frédéric Lordon : nationaliser l’intégralité du système bancaire insolvable et rendre aux États leur souveraineté sur les questions économiques. L’occasion pourrait se représenter bientôt. C’est du moins ce qu’annoncent Hervé Hannoun et Peter Dittus, respectivement anciens directeur général adjoint et secrétaire général de la Banque des règlements internationaux, dans leur ouvrage Revolution required (7) : tous les indicateurs économiques sont au rouge et indiquent que nous sommes à la veille d’une crise bancaire plus violente encore que la précédente. Ils citent l'investisseur en vogue Bill Gross qui, interrogé sur la dimension de la bulle créée par la politique de taux d’intérêt négatif et d’assouplissement quantitatif, l'a comparée à « une supernova (8) qui explosera un jour. »

L’effondrement du système financier peut offrir des opportunités à des mouvements politiques dont l’objectif doit être la sortie des énergies fossiles et la remise en cause du capitalisme financiarisé. Il peut permettre d'effacer les dettes illégitimes qui brident les capacités économiques des États et les mettent à la merci des financiers. Il sera l’occasion de remettre en cause le fondement de notre société basée sur la croissance infinie, la propriété privée à but lucratif, un commerce mondial sans normes sociales ni environnementales. Mais on ne pourra tirer parti des opportunités qui s’offriront que si l’on a, en amont, politisé la lutte contre le réchauffement climatique en rejetant résolument la thèse selon laquelle l’écologie serait « ni de droite, ni de gauche » : il n’y a d’écologie qu’anticapitaliste.

 

Jérôme Chakaryan-Bachelier

L'auteur remercie Olivier Tonneau pour ses suggestions concernant Diderot et les cahiers de doléance.

(1) Diderot, Observations sur le Nakaz, in Oeuvres, collection Bouquin, Robert Laffont, Paris, 1995, tome III, p. 513.

(2) Diderot, Histoire des deux Indes, in Oeuvres, op. cit., p. 589. 

(3) Diderot, idem, p. 593.

(4) Naomi Klein, Tout peut changer, Acte Sud/Lux, Arles/Montréal, 2015, p. 176.

(5) Parties par million.

(6) Naomi Klein, op. cit., p. 176.

(7) Qui peut être traduit en « Révolution requise » ou bien « On demande une révolution ».

(8) L’explosion massive et extrêmement destructrice qui se produit à la fin du cycle de vie d’une étoile.

 

Crédit photo
Photo par NASA/Goddard Space Flight Center Scientific Visualization Studio
Top