Le Danemark bientôt paralysé?

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Jane H. Caelinnan
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mercredi 28 mars 2018
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Chapô
Le gouvernement et les syndicats danois, d'habitude prompts l'un comme les autres au compromis, n'arrivent actuellement pas à trouver un terrain d'entente du fait d'un durcissement de la position gouvernementale au cours des négociations quinquennales de 2018. La grève générale qui s'annonce au mois d'avril risque de provoquer par son ampleur, inégalée depuis les années 1960, la paralysie du pays pendant de nombreuses semaines. Analyse d'une culture syndicale singulière, et d'une situation politique très répandue.

90 % des employés du service public, soit 7 % de la population danoise, sont menacés d’êtres mis au chômage technique avec interdiction de travailler et absence de salaire, et ce en représaille de menaces de grève généralisée du secteur public portées par plusieurs syndicats. Pour mieux comprendre comment un pays dont l’actualité est généralement plutôt calme en est arrivé là, il faut expliquer ce qu’est le modèle danois qui régit l’organisation du travail, et auquel la population est très attaché.

Le système danois

Le système danois, souvent plébiscité par les libéraux hexagonaux, est très différent du système français. Tout d’abord parce qu’il n’y a pas vraiment de Code du travail qui impose une réglementation nationale harmonisée : pas de revenu minimum, pas d’horaires minimaux ni maximaux, pas de congés, pas de vacances… Tout est négocié entre les syndicats et les employeurs. La pérennité de ce modèle repose, et c’est là qu’est la grande différence avec la situation française, sur un taux très élevé de syndicalisation (près de 2 millions de personnes, et environ 67 % des salariés encore actifs). En effet, faire partie d’un syndicat est très commun et très populaire. Cela permet en cas de chômage de voir son indemnisation versée par l’État complétée par la caisse syndicale, et ce grâce aux cotisations mensuelles des salariés. En cas de grève, les syndicalistes sont également subventionnés grâce à la mise en place d’une caisse de grève, sous forme de prêt à taux zéro ou de salaire. Les Danois syndiqués sont en outre extrêmement solidaires. Si, en cas de décision de grève, l’employé est réquisitionné par les instances syndicales pour se mettre en grève, pas question de venir travailler, même si on est en désaccord avec la décision du syndicat.  Les syndicats ont ainsi un grand pouvoir politique, dont ils ont pu user dans le passé pour peser dans les négociations, et ce afin de mettre en place de nombreuses mesures favorables aux salariés (le fameux « modèle scandinave », même si ce terme est mal employé). Il faut ajouter à ce modèle la culture danoise, très axée sur la concertation, la discussion et la négociation, et la volonté de trouver des solutions afin d’éviter les conflits (très différente des méthodes pratiquées par le Medef par exemple !).

Le système danois prévoit ainsi un maximum de négociations directes entre des syndicats très puissants et des employeurs raisonnables, que ce soit dans le privé ou le public. Dans le public, les employeurs régionaux ou municipaux des diverses branches professionnelles sont représentés par la Kommunal Landsforening (KL). Pour les emplois dépendants de l’État, la toute récente Moderniseringsstyrelsen, créée en 2011, et qui signifie « Agence de modernisation » (un nom qui ferait briller les yeux de notre Jupiter favori !) est une administration dépendant du ministère des Finances, et est en charge des négociations, dans lesquelles le gouvernement ne s’implique pas directement. Ces négociations, appelées Overemkomst (OK), ont lieu tous les cinq ans pour le secteur public.

Si les premières négociations échouent, une institution tierce, la Forligsinstitutionen (Commission de médiation), fondée en 1910, est appelée à la rescousse pour forcer les deux partenaires sociaux à trouver un accord, et ce en les enfermant dans une salle jusqu’à signature d’un accord. Pour préparer cette négociation, les deux parties montrent alors leurs muscles, et rivalisent de stratégies politiques dignes du Trône de fer afin d’arriver en position de force.

Les syndicats peuvent annoncer une grève. Lors de cette grève le syndicat réquisitionne une partie de ses membres, qui continuent à être payés grâce à la caisse de grève du syndicat. Les grèves peuvent ainsi durer plusieurs semaines, et être certaines de toucher les points faibles des employeurs. Dans le cas du public, il peut s’agir des employés des transports ou des enseignants, par exemple, afin de paralyser au maximum le système et de forcer l’employeur à trouver un compromis. Rien à voir donc avec les petites grèves de 1 à 2 journées qui exaspèrent le micro-trottoir parisien en « prenant en otage » les usagers. Ces grèves peuvent ainsi déboucher sur un blocage total du système. Les employeurs peuvent alors annoncer un lockout. Ils « licencient » temporairement leurs employés (ici, les syndiqués), en leur interdisant de travailler et en les privant ainsi de salaire. Le but de cette manœuvre est de vider le plus rapidement possible la caisse de grève, en coupant l’herbe sous le pied des syndicats. C’est une manœuvre très risquée car coûteuse, souvent impopulaire, et donc à double tranchant pour l’employeur.

Les deux parties arrivant ainsi en position de force, la négociation peut alors commencer. Le conflit se termine si les deux parties trouvent un accord, ou si elles acceptent la solution de la Commission de médiation. La Commission peut également repousser le démarrage de la grève et du lockout jusqu’à quatre semaines si elle juge qu’un accord est sur le point d’être trouvé. Si les deux parties campent sur leurs positions, c’est la catastrophe. La grève démarre, suivie du lockout des employeurs si aucun accord n’est trouvé. Pas question donc généralement de passer en force, que ce soit les syndicats, la population, le gouvernement ou les patrons… Du moins tel était le cas il y a encore quelques années.

Un contexte sociopolitique tendu

Si la situation s’est tendue ces derniers temps, c’est parce que le gouvernement a franchi la ligne rouge il y a quelques années. Lors des dernières négociations quinquennales du service public de 2013, les enseignants avaient protesté contre une mesure de leur employeur – ici donc les associations municipales, représentées par KL et soutenues par le gouvernement – qui visait à les forcer à rester sur leur lieu de travail deux heures de plus par semaine. Historiquement, les instituteurs du primaire avaient toujours été libres d’organiser leur emploi du temps afin de préparer leurs cours à la maison, répondre et aider les élèves (même le week-end), avec un maximum de 25 heures d’enseignements présentiels par semaine. Or, selon le nouvel accord de travail, leur emploi du temps serait régi par le directeur de l’établissement. Ainsi, un système d’organisation des tâches était imposé à l’enseignant. Il pouvait s’agir du nombre d’heures passées à préparer un cours, à se consacrer à des tâches administratives de dernière minute ou à dispenser une matière de plus. L’instituteur devait obtempérer, sans liberté de choisir.

En outre, il lui était désormais interdit de travailler depuis la maison, ce qui constituait une augmentation du temps de travail déguisée, sans augmentation de salaire substantielle. Les professeurs devaient ainsi préparer leurs cours sur leur temps libre. Le problème était aussi que les instances dirigeantes d’une école étaient souvent sous pression budgétaire. Les enseignants jugeaient donc à juste titre que cela serait néfaste pour les enfants.

Cette réforme des accords employeurs-employés avait plusieurs buts, jamais réellement avoués. Sous prétexte d’aligner le statut des enseignants sur les autres métiers, il s’agissait d’abord de flatter l’opinion qui trouvait « scandaleux » que les professeurs soient des privilégiés et puissent bénéficier d’une telle liberté dans leur travail (ce qui n’est pas sans nous rappeler une petite musique sur les cheminots). C’était également une manière de préparer une réforme de l’éducation, où les enfants danois resteraient deux à trois heures de plus à l’école, ce qui aurait obligé l’État danois à payer des heures supplémentaires aux instituteurs. Ce petit changement permettait alors de rendre cette réforme beaucoup moins coûteuse et donc réalisable.

Les syndicats avaient alors déposé un préavis de grève et les négociations à la danoise avaient pu commencer. Les employeurs des enseignants, soutenus par le gouvernement, avaient lancé un lockout en réaction à ce préavis de grève : 44 000 enseignants du primaire et du secondaire avaient ainsi été mis au chômage technique. Résultat : plus de cours pendant près de 4 semaines et 900 000 enfants danois à la maison. Si les parents danois ont connu des temps difficiles pour organiser la garde de leurs enfants, une large majorité soutenait les enseignants, ou du moins estimaient que la bataille entre les deux instances était légitime et devait être menée sans intervention gouvernementale.

Mais le 25 avril 2013, le gouvernement, alors de « centre gauche », a décidé de passer en force et de faire voter une loi par le Parlement, brouillant la frontière entre son rôle d’employeur et celui de législateur et mettant ainsi à mal un système pourtant cher à la population. Cela dans le but de couper l’herbe sous le pied des enseignants qui n’avaient alors plus de marge de manœuvre. La réforme est finalement passée et s’est soldée par une catastrophe dans le monde de l’enseignement. Les professeurs, en colère, refusent à juste titre de faire le moindre effort supplémentaire. À 16h00 (à la fin de la journée de travail au Danemark, qui commence à 8h00) ceux-ci ferment la porte, au nez de l’élève paniqué par un contrôle ou qui a des problèmes familiaux ou personnels, et refusent (car cela leur est maintenant interdit par la loi) de répondre au téléphone de chez eux, notamment le week-end. Un cauchemar pour les parents danois, dû à cette absence de flexibilité de l’emploi du temps des professeurs. Entre autres conséquences, certaines notes qui doivent être décidées par un jury de professeurs mettent des mois à arriver à l’élève ; enfin, le nombre de candidats au poste d’enseignant s’est effondré, et un instituteur sur deux songe à quitter la profession.

C’est dans ce contexte politique qu’ont lieu les négociations quinquennales de 2018. Cette année, le gouvernement, cette fois-ci de droite, soutient les employeurs – KL et la fameuse Agence de modernisation – qui souhaitent encore une fois s’attaquer au statut des salariés du public, en supprimant la pause déjeuner du salaire afin de s’aligner sur le modèle du privé. Les employés refusent ce projet et demandent à ce que la pause déjeuner, d’une durée de trente minute, reste payée et soit inscrite dans les accords collectifs, là où justement  les employeurs restent flous sur la question. Toute tentative de modification de la part des employeurs serait ainsi obligatoirement sujette à des négociations avec les employés.

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au Danemark, les employés du service public travaillent 37 heures par semaines, repas inclus, ce qui correspond à 34h30 de travail actif. La disparition de cette demi-heure de repas serait équivalente à une diminution du salaire horaire de 7 %, soit 46 000 emplois pour l’État. Aussi, les revendications portent également sur une demande d’augmentation des salaires, qui dans la fonction publique auraient été quasiment gelés suite à la crise de 2008, pourtant depuis longtemps révolue au Danemark. En effet, avant 2008, les salaires du public et du privé étaient quasiment au même niveau. Sauf que depuis, d’après les organisations syndicales, les salaires du privé ont continué d’augmenter. Ce qui fait que dix ans plus tard, il existerait une différence significative entre les revenus des salariés du public et du privé, même si les syndicats, les employeurs et le gouvernement se renvoient au visage des estimations contradictoires. Les syndicats demandent donc un alignement, ou du moins un développement parallèle du public sur le privé afin de remettre à niveau les salaires. Enfin, les syndicats demandent des négociations avec les professeurs floués en 2013, par solidarité, les négociations étant divisées par branches professionnelles. Mais un peu partout, des fins de non-recevoir ont  été opposées aux revendications, ce qui a ainsi donné lieu à des menaces de préavis de grève au fur et à mesure du processus de négociation, qui a abouti à une grande alliance de presque tous les syndicats du service public pour peser sur les négociations (la fameuse « convergence des luttes »?).

Les syndicats ont ainsi réquisitionné 80 000 personnes (15 % des employés du service public) et déposé un préavis de grève pour le 4 avril, stratégiquement placé dans les services qui ont un impact plus important. Ce sont ainsi les personnels du transport, les personnels hospitaliers, mais aussi – plus amusant – les personnels de crèche des zones oú les députés et ministres font garder leurs enfants qui sont, semble-t-il, déclarés en grève.

Le gouvernement et les employeurs ont alors répondu par le lockout de 440 000 agents publics à partir du 10 avril. Soit près de 7 % de la population danoise, 90 % du service public danois, et 10 % des personnes en âge de voter. La dernière fois qu’un tel niveau de conflit a été atteint remonte à… 1969 ! Une telle mesure a atterré la population danoise : l'absence de transports et d’enseignants va avoir des conséquences catastrophiques sur l’économie danoise car elle a des conséquences également sur les sociétés privées. Les aéroports, ou encore les prisons, risquent aussi d’être gravement affectés. Même les secteurs épargnés par la grève sont touchés par le lockout. Par exemple, l’université de Copenhague ou l’université technique du Danemark (DTU) (les chercheurs coûtent « cher », mais leur mise en chômage technique n’est pas très handicapante pour l’État, ils sont donc très pratiques pour vider rapidement une caisse de grève !) vont devoir complètement fermer (à l’exception des non-syndiqués, très souvent les personnels étrangers, et des employés s’occupant de tâches dites « d’urgence », comme par exemple les chercheurs travaillant sur des organismes vivants, qui risqueraient sinon de perdre des mois voire des années de recherche). Par ailleurs, les examens ont de grandes chances d’être annulés.

Pendant un lockout, il faut savoir qu’il est interdit aux employés du public d’utiliser leur ordinateur ou de répondre à leurs mails, sous peine d’être renvoyés. Si vous tentez d’envoyer un email professionnel à un Danois concerné par le lockout, il ne pourra pas y répondre, même si c’est urgent ! Il s’agit donc d’une paralysie et d’un isolement du Danemark sans précédent. Le Danemark étant, en outre, peu habitué aux conflits, encore moins d’une telle ampleur, c’est un bazar général qui s’annonce. Si certains membres des syndicats sont complètement exclus de la grève et du lockout (par exemple les urgentistes), l’État semble avoir ouvert une boîte de Pandore, sans avoir aucune idée des conséquences de ses actes. Peu de réponses sont données aux employés quant à l’impact de ce lockout sur leurs journées de travail. S’agira-t-il de l’annulation de leur congés payés ? Que faire si l’employé est à l’étranger pour un voyage d’affaire ou une conférence ? Qui sera concerné ? L’incertitude règne, et ce à quelques semaines à peine du début du lockout ! La simple planification du « possible » lockout est déjà en train de coûter beaucoup d’argent au contribuable danois. Des calculs ont en outre montré ce que chaque journée de lockout coûterait. L’estimation actuelle serait d’au moins 1 milliard de couronnes danoises par jour, équivalant à 130 millions d’euros. Ce qui annule ainsi toutes les économies que le gouvernement espérait réaliser sur les salaires pendant cette période. Si le lockout devait durer huit semaines, la valeur de la production publique perdue correspondrait à une diminution de 2 % de la croissance économique danoise attendue en 2018, sur sa valeur ajoutée brute.

En ce moment

Les deux parties en opposition ont donc « montré leurs muscles ». Elles sont maintenant entrées dans la phase de négociation pilotée par la commission de médiation. Si pour le moment rien ne fuite des négociations, la population danoise semble largement favorable aux revendications des syndicats. Ce soutien fait suite à l’intervention humiliante en 2013 du gouvernement contre les enseignants. Ainsi, la crainte est grande que le gouvernement ne saborde une fois de plus le modèle danois si cher à sa population. Par ailleurs, la revendication sur la demi-heure de repas payée a été récemment une bataille gagnée par les syndicats de la télévision publique danoise. Les négociations s’annoncent donc mal pour l’Agence de modernisation, la KL, et pour le gouvernement en minorité au Parlement. Si la plupart des partis de gauche au parlement (par exemple SF, le parti du peuple socialiste, Enhedslisten, l’alliance Rouge-Verte, et même, beaucoup moins à gauche, Radikale B, le parti social-libéral danois) sont du côté des syndicats, les regards seront tournés vers le parti Social-démocratie, qui peut faire basculer le vote du côté gouvernemental, et qui reste (bien entendu) étrangement silencieux sur l’affaire – il a voté pour la mise en place du lockout, aux côtés des libéraux, des conservateurs et… de l’extrême-droite danoise.

Le but des sociaux-démocrates serait de se ménager des marges de négociation et pourquoi pas du soutien de la part des partis de droite, lors des prochaines élections législatives, car l’impopularité du gouvernement actuel pourrait les mener au pouvoir (bien qu’on puisse en douter lorsque l’on voit l’effondrement des partis sociaux-démocrates en Europe, en particulier lorsqu’ils jouent le jeu des libéraux et trahissent leur électorat). Enfin, si le gouvernement peut vouloir légiférer, l’Agence de modernisation, ou les instances de négociations, qui sont avant tout des institutions administratives et non politiques, peuvent également accepter un accord afin de limiter les dégâts.

Fait amusant, la ministre de l’Innovation, Sophie Løhde, a fait régulièrement des lapsus dans ses récents tweets, regrettant que les syndicats n’acceptent pas les propositions du gouvernement. Or, la négociation, et donc les propositions, se fait normalement avec les instances négociatrices de l’État, et non l’État lui-même. Preuve s’il en fallait que le gouvernement danois est bien à la manoeuvre dans une lutte qui l’oppose aux syndicats danois, et que cette « modernisation » correspond bien à un projet politique.

 

Jane H. Caelinnan

Vous pouvez vous informer sur la lutte syndicale danoise, ou la soutenir sur les réseaux sociaux à travers les hashtags #nokernok18 (enough is enough)  #OK18 (acronyme des négociations quinquennales 2018) et #EnLoesningForAlle (une solution pour tous)


NDLR: Jeudi 28 Mars, la Forligsinstitutionen, par la voix de sa représentante a reporté le début du conflit de 14 jours, dans l'espoir de parvenir à un accord. La grève débuterait alors le 22 avril 2018 et le lockout, le 28 avril.

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Photo par Nina Koefoed Twitter: @hisnk
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