Pourquoi les universités britanniques font grève

Created by
Olivier Tonneau
Created
mercredi 21 mars 2018
Categories
Chapô
La grève des personnels des universités britanniques contre la réforme de leurs retraites, lancée il y a plus d’un mois, a déjà remporté quelques succès, bien que l’issue soit loin d’être décidée. Elle vaut d’être regardée de près car elle présente un cas d’école des forces mais aussi des faiblesses des mouvements sociaux dans le cadre d’économies largement libéralisées. Rappel des faits et analyse.

Pour comprendre les enjeux de la grève, il faut d’abord exposer le mode de financement des retraites du personnel des universités. Employeurs et employés cotisent à un fonds de pension (USS) qui, jusqu’à présent, garantit aux employés une retraite d’un montant déterminé. Depuis des années, ce fonds sonne l’alarme et annonce qu’un déséquilibre croissant entre le nombre de cotisants et le nombre de bénéficiaires l’expose, à horizon d’une dizaine d’années, à un déficit insurmontable. Ainsi le mode de calcul du montant des retraites a-t-il déjà été modifié au cours des dernières années : alors qu’il était indexé sur le dernier salaire, il l’est désormais sur le montant des salaires touchés durant toute la carrière d’un cotisant. Dans le même temps, employeurs et employés ont accepté à plusieurs reprises d’augmenter leurs cotisations. Les employés ont donc déjà essuyé des pertes, aussi bien concernant leur salaire net que le montant de leur retraite. Mais il y a quelques mois, USS a frappé fort, sans doute trop fort : agitant à nouveau le spectre d’une faillite à moyen terme, le fonds a proposé une réforme qui supprimait la garantie du montant des retraites pour l’indexer sur la valeur des actifs. Selon les termes de cette réforme, les employés verraient leurs retraites perdre, selon les cas, 10 % à 40 % de leur valeur. Des « lecturers » (maîtres de conférences) jeunes et n’ayant cotisé que quelques années pourraient se retrouver avec des retraites de 800 £ à 1 000 £ par mois – une misère. Cette réforme a été appuyée par l’organisation des directions d’université (UUK), ce qui a aussitôt décidé le syndicat des universités (UCU) à appeler à la grève.

La grève a atteint son premier objectif : mettre en question la réforme. USS et UUK ont ainsi accepté de reprendre des discussions avec UCU. Ce succès s’explique par plusieurs facteurs. Il y a d’abord le discrédit qui touche les dirigeants d’université depuis qu’ont éclaté plusieurs scandales, ceux-ci s’octroyant des salaires faramineux, des notes de frais de grands seigneurs et même des retraites très généreuses au moment même où ils disent leurs institutions prises à la gorge. Ces affaires très médiatisées ont fourni un contexte favorable à la représentation du mouvement des employés.

Autre force du mouvement social : de nombreux universitaires ont réussi à mettre en doute les prémisses économiques qui justifiaient la réforme. Entre UUK et UCU s’est en effet engagé le même débat qu’autour de n’importe quel plan social : l’employeur, pour justifier les licenciements, affirme que l’entreprise est en difficulté tandis que les syndicats tentent d’affirmer qu’elle ne l’est pas. Mais l’une des particularités de cette grève, c’est qu’il existe parmi les universitaires qu’elle frappe une expertise qui leur permet de tenir la dragée haute aux employeurs. Des chercheurs ont ainsi pu montrer que les calculs de USS étaient absurdement biaisés pour surévaluer les risques de cessation de paiement. Un professeur s’est amusé à faire un calcul montrant que la probabilité du scénario présenté était plus faible que le risque de voir Oxford et Cambridge détruits par des inondations (les deux universités étant bâties sur des terres marécageuses). Mieux : Michael Otsuka, professeur à la London School of Economics (LSE) a révélé les véritables raisons de la réforme, qui tiennent à la volonté des deux universités les plus fortunées, Oxford et Cambridge, de s’émanciper de la solidarité inter-universités qui est au principe de USS.

La force de la réplique des grévistes ne réside pas seulement dans leur expertise – après tout, les contre-expertises pratiquées par les syndicats de n’importe quelle entreprise sont généralement d’excellente facture. La différence est plutôt dans le statut social des universitaires et dans leur accès aux médias. Quoiqu’ils ne soient guère économiquement avantagés, les chercheurs sont reconnus comme des membres de l’élite sociale ; ils sont régulièrement sollicités par télévisions, radios et journaux ; certains ont des blogs très suivis ; ils maîtrisent, de surcroît, les codes du discours public ; le contraste entre le traitement qui leur est réservé et celui, infamant, que subissent personnels soignants, enseignants du primaire et du secondaire ou employés précarisés du privé en dit long sur l’importance du capital culturel dans les conflits économiques.

Les enseignants auraient cependant eu peine à imposer leur point de vue sans le soutien des étudiants, qui occupent dans ce conflit une place cruciale. Les études supérieures au Royaume-Uni coûtant extrêmement cher, ils se trouvent objectivement en situation de clients des universités et on aurait pu s’attendre à ce qu’ils prennent parti contre les grévistes au motif que l’annulation des cours et peut-être, si la grève se poursuit au printemps, des examens, leur fait perdre les fruits de leur investissement. De fait, des pétitions ont circulé où des étudiants protestaient, mais elles n’étaient pas adressées aux grévistes pour les exhorter à reprendre les cours, mais bien aux universités pour exiger qu’elles leur offrent une compensation financière. Ces pétitions ne prenaient pas pour autant explicitement le parti des grévistes mais, de façon générale, les étudiants semblent les soutenir. Certains collectifs sont même des soutiens très actifs, occupant des locaux et contraignant les dirigeants à des débats publics. Il semble donc que la « clientélisation » objective des étudiants n’ait pas encore été subjectivée. Au contraire : l’attitude des étudiants doit sans doute être inscrite dans la continuité du très fort mouvement de contestation qui avait émergé face au triplement des frais d’inscription en 2010. Pour les collectifs étudiants, la grève est une opportunité de remettre en avant des questions plus larges : opposition à la marchandisation de l’éducation, mais aussi exigences éthiques envers les universités (notamment en ce qui concerne la nature de leurs investissements financiers). Après qu’ils aient obtenu un débat avec le vice-chancellor (directeur général) de l’université de Cambridge, celui-ci a publié une lettre dans le Times (que l’on peut également lire sur son blog) où il constate que la colère qui monte dépasse largement la question des retraites, et déplore la marchandisation de l’éducation : c’est un soutien inattendu et une belle victoire.

Reste à savoir si le soutien des étudiants se confirmera en cas de perturbations sérieuses des examens. Ce sera le moment de vérité ; il n’est d’ailleurs pas certain que le front des grévistes reste lui-même intact. La grève, en effet, a mobilisé jusqu’à présent bien au-delà des individus politisés ; face à la violence de la réforme, nombreux sont ceux qui s’engagent pour la première fois. Mais ils subissent déjà des appels incessants à être raisonnables dans l’intérêt de leurs étudiants. On exhorte ainsi, comme toujours, les deux parties à trouver un compromis, ce qui suggère bien sûr que les employés devraient tout de même accepter des pertes, quoique moins lourdes que celles dont ils sont aujourd’hui menacés. Si les choses en arrivaient là, ce serait un succès pour les employeurs qui auraient, selon une stratégie bien connue de tous les marchandeurs du monde, fait deux pas en avant tout en sachant qu’il faudrait en faire un en arrière. Ils emporteraient une victoire à la Pyrrhus qui serait, pour leurs opposants, une défaite.

Une autre difficulté à laquelle fait face le mouvement des personnels d’université est que de très nombreux enseignants ne bénéficient de toute façon plus d’un statut leur donnant accès au fonds de pension USS. La précarisation de l’enseignement ne cesse en effet de s’accroître au Royaume-Uni (comme partout : voir les analyses de Jean-Louis Bothurel pour Europe insoumise) : 54 % du personnel des universités et 49 % des enseignants ont des contrats précaires. Les plus mal lotis ne sont pas directement concernés par la réforme. Pire encore, comme ils ne sont souvent payés qu’à l’heure et ne reçoivent donc aucun salaire pendant les longues vacances universitaires, l’impact financier de la grève est pour eux extrêmement violent. Il faut une conscience sociale aiguë et un véritable altruisme pour soutenir la grève dans ces conditions.

Des étudiants risquant d’avoir payé pour rien, des précaires ayant tout à perdre à court terme ; on retrouve là les difficultés qui se posent aux mouvements sociaux dans le cadre de sociétés déjà largement destructurées par le néolibéralisme. Mais au-delà de ces difficultés, la grève soulève un problème plus profond encore. Il faut en effet noter l’ironie de la situation. Pour faire passer sa réforme, USS a adopté un argumentaire habile ; les montants des pensions, affirmaient les porte-paroles du fonds, ne pouvaient être garantis que si celui-ci adoptait une stratégie de placements à haut risque. Il était donc plus sage de placer les actifs du fonds de façon moins rentable mais plus sûre, même si cela impliquait de diminuer les pensions. On voit la position risible dans laquelle cela mettait les opposants, surtout s’ils sont de gauche : les voilà contraints de défendre des stratégies d’investissement hasardeuses, de chanter les louanges des marchés financiers, et de nier la possibilité (et même la probabilité) d’une nouvelle crise économique de grande ampleur ! Rappelons qu’après la crise de 2008, de nombreux travailleurs britanniques ont vu leur retraite réduite peu ou prou à néant.

En l’occurrence, on a vu que les grévistes ont su contester, dans les termes mêmes de USS, la plausibilité de leur pronostic catastrophiste. Cette stratégie argumentative est efficace dans le court terme et peut faire consensus dans un mouvement social qui, on l’a dit, est loin de ne rassembler que des socialistes prêts à mettre en question l’économie de marché. Mais dans le long terme, elle risque bien de se révéler insuffisante. La question des retraites des personnels d’université doit en réalité conduire à lever une fois pour toutes une ambiguïté inhérente au modèle des retraites des employés des universités, qui est aussi celui d’un très grand nombre d’autres travailleurs au Royaume-Uni. Il n’est en effet pas difficile de comprendre qu’il y a une contradiction dans l’idée qu’un fonds de pension puisse garantir le montant des retraites qu’il versera. Ce fonds ne peut bien sûr verser que ce qu’il a ; dès lors qu’il peut affirmer de façon crédible qu’il n’a pas de quoi payer ce à quoi il s’était engagé, ceux qui persistent à exiger qu’il tienne ses engagements ne peuvent que passer pour des imbéciles qui refusent d’accepter le principe de réalité. Les « réformateurs » auront toujours beau jeu de dénoncer la rigidité des « corporatismes ». La seule façon de garantir le montant des pensions serait que cette garantie émane d’un autre organisme que le fonds lui-même. En l’occurrence, il pourrait s’agir de l’État (ou de toute autre structure collective publique), et certains exigent bel et bien que l’État s’y engage. Dans le contexte d’une société gangrenée par la pensée libérale hostile à la solidarité, la difficulté serait alors de faire admettre que les universitaires puissent être pensionnés « aux frais du contribuable ». La seule façon de surmonter cette difficulté est que la revendication corporatiste se mue en revendication d’intérêt général, et que le droit à une retraite garantie soit posé en droit universel.

D’autres difficultés menacent le fonds de pension, à commencer par le déséquilibre croissant entre le nombre de cotisants et le nombre de pensionnés. Ce déséquilibre est bien sûr souligné par USS qui l’explique par l’accroissement de la durée de vie. Face à cet argumentaire, la bonne réponse ne serait-elle pas de souligner que l’une des causes de ce déséquilibre est en réalité la précarisation des enseignants ? Si tous les précaires étaient embauchés en CDI, ils cotiseraient et le fonds s’en trouverait largement enrichi. Faire de la titularisation un mot d’ordre de la grève aurait par ailleurs l’avantage de donner aux précaires une raison de la soutenir. Mais il est bien peu probable que UCU adopte un mot d’ordre aussi radical, et encore moins probable que des universités qui rivalisent d’inventivité pour précariser leurs employés soient prêtes à céder sur ce terrain. Il faudrait pour cela que la lutte s’intensifie beaucoup, ce qui reposerait la question du soutien des étudiants, dont il faudrait intégrer le mot d’ordre : la gratuité. Gratuité de l’enseignement, protection des travailleurs ; deux objectifs qui ne sauraient être atteints sans une petite révolution politique au pays du libéralisme. Deux objectifs d’ailleurs inscrits dans le manifeste du Labour qui a exprimé son soutien aux grévistes sans pour autant oser faire de leur cause une cause politique d’ampleur.

En définitive, le mouvement social des personnels d’université se révèle être, comme tous les mouvements sociaux contemporains, un fil qu’il suffirait de tirer pour que se dévide toute la pelote d’une économie libérale antisociale et à bout de souffle. Transports, salaires, santé, retraites, à chaque fois la défense des droits des uns soulève la question des droits des autres ; pas de protection sociale sans égalité, pas d’égalité sans fraternité. C’est ce qui fait que ces mouvements sociaux mettent leurs acteurs face à un choix. Faut-il mener la lutte dans le cadre des rapports de force tels qu’ils sont, ce qui contraint à se fixer des objectifs minimaux mais réalistes, c’est-à-dire à viser de petites victoires qui, certes précieuses, seront aisément remises en question à l’avenir, ou tenter de provoquer la transformation de ces rapports de force pour enfin faire reculer l’adversaire de façon significative? À chaque mouvement social, on voudrait croire qu’on a enfin trouvé le levier qui renversera l’édifice. Malheureusement, ces leviers sont souvent trop courts et trop peu nombreux ceux qui pèsent sur eux de tout leur poids. Mais il suffit d’une fois.



 

BLOG COMMENTS POWERED BY DISQUS
Crédit photo
Olivier Tonneau
Top