Gratuité de l’eau: les Irlandais disent non à la troïka

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Michelle Frey
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lundi 22 janvier 2018
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Chapô
L’eau est une ressource essentielle à la vie sur Terre. Son importance et sa raréfaction font de son accès un puissant enjeu financier. Depuis plusieurs années, dans la plupart des pays européens, l’eau a été privatisée.
Pourtant, un pays a refusé de faire de l’eau un bien privé. Il s’agit de “l’élève modèle” de la politique d’austérité européenne : l’Irlande, le pays dont les citoyens ont dit non à la troïka.

Pendant près de 20 ans, les Irlandais n’ont pas reçu de facture d’eau, un cas unique en Europe. Le système d’approvisionnement était en effet géré par l'État et financé par l’impôt. Mais en 2008, l’Irlande fut durement frappée par la crise et s’est retrouvée en grande difficulté financière. Deux ans plus tard, le gouvernement, dirigé alors par Fianna Fáil, un parti politique conservateur et libéral, signa un accord de sauvetage de 85 milliards d'euros avec l’Union européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, communément appelés la troïka. Cet accord imposa des objectifs budgétaires stricts à l'Irlande, contrainte d’appliquer un certain nombre de mesures d’austérité, dont la remise en question de la gratuité de l’eau.

La redevance sur l’eau,  appelée « water charge »,  fut officiellement instaurée en 2015 par le gouvernement de coalition composé du Fine Gael (parti centriste) et du Labour (parti travailliste). Pour ce faire, une entreprise semi-privée a été créée : Irish Water. Celle-ci facture aux ménages une redevance calculée de deux manières. Si Irish Water a la possibilité d’installer un compteur, le foyer paye au litre (0,25 €/L pour ceux disposant d’une fosse septique ou d'une source d’eau privée, et 0,48€/L pour les autres). Si Irish Water n’a pas la possibilité d’installer un compteur, le foyer paye 176 € pour une famille et 102 € pour chaque adulte supplémentaire. Les enfants mineurs ne sont pas comptabilisés, mais dès qu’ils atteignent 18 ans, leurs parents doivent payer la redevance pour eux également. Sachant que les jeunes vivent chez leurs parents de plus en plus longtemps, cela pose un vrai problème, sans parler du nombre de jeunes étudiants qui doivent acquitter ce nouvel impôt alors que, dans le même temps, les frais universitaires ont augmenté.

Le gouvernement a tenté de justifier la privatisation par le coût de maintenance du système de gestion de l’eau et par sa mauvaise qualité. On n’a pourtant guère constaté d’amélioration. Irish Water ne propose que la gratuité de la première réparation de fuite, et encore sous certaines conditions : la fuite ne doit pas être à l'intérieur de la maison et il doit y avoir un débit constant d'au moins 6 L d'eau par heure à travers le compteur sur une période de 48 heures. L’entreprise ne couvre pas non plus la réparation ni la réinstallation d'un revêtement coûteux éventuellement endommagé pendant les travaux de réparation. En cas de nouvelle fuite, les réparations coûtent entre 88 et 175 euros.

Non seulement la privatisation de l’eau coûtait cher aux citoyens et détériorait la qualité du service, elle devait de surcroît dégager des profits. Il était ainsi prévu que les dirigeants d’Irish Water touchent des bonus en fonction des résultats, dont le montant pouvait atteindre 9 à 19 % de leur salaire annuel. Pour nombre d’Irlandais, le montant et l’existence même de ces bonus étaient indécents.

Attachés à la gratuité de l’eau, les Irlandais ont décidé d’agir dès l’annonce de la privatisation. Une coalition s’est créée entre des partis de gauche, des syndicats progressistes et de nombreux citoyens : Right2water (« le droit à l'eau »). C’est la convergence de ces forces qui a permis le succès de la lutte. L’objectif du mouvement était d’informer les citoyens et d’empêcher la mise en place de cette privatisation de l’eau en demandant au gouvernement de reconnaître l'accès à l'eau comme droit humain. Le mouvement soulignait, en outre, qu’une privatisation totale ou partielle de la gestion de l’eau faisait courir le risque d’une augmentation des tarifs, car les agents privés se trouveraient en situation de monopole. C’est ce qu’ils appelaient le chantage pour l’accès à l’eau. Ils donnaient pour exemple la situation de la ville de Détroit, où des familles s'étaient retrouvées sans eau car elles ne pouvaient pas payer les factures. Selon Right2Water, la véritable raison de l'introduction des redevances sur l'eau n’était pas le souci d’améliorer la qualité de l’eau, mais la volonté de transformer un droit humain fondamental en un service à but lucratif.

La lutte pour l’eau est bientôt devenue une cause nationale et citoyenne. Les habitants collaient des affiches sur leurs fenêtres et manifestaient en nombre. The Village recense par exemple cinq manifestations de plus de 50 000 personnes à Dublin en 6 mois. Plus surprenant et plus intéressant encore, les Irlandais sont entrés en désobéissance civile pour affirmer leur désaccord et défier le gouvernement. Certains ont par exemple empêché l’installation de compteurs et plus d’un million de foyers, soit plus de la moitié des Irlandais, ont refusé de payer leurs factures. Cela représentait un manque à gagner considérable pour Irish Water, qui s’est trouvée en difficulté financière dès son lancement. Au vu du nombre de défauts de paiement, il devenait presque impossible pour l’entreprise de riposter et d'exiger un paiement. Déterminés, certains Irlandais n’ont pas hésité à déclarer qu’ils n’avaient pas peur d’aller en prison. En octobre 2014, The Guardian rapportait le témoignage d’un citoyen qui illustre bien l’esprit régnant alors en Irlande :

« Je ne compte pas payer et je ne veux rien savoir. Même s’il ne s’agissait que de cinq euros par an, ce n’est pas correct. Je n'ai jamais vu autant de gens dans les rues, des gens que vous ne verriez jamais lors de manifestations contre d'autres réductions de budget ou de création d’impôts. »

Les manifestants et citoyens désobéissants ont fait figure de héros, on les a considérés comme les héritiers de l’insurrection de Pâques de 1916 : The Rising. Pour The Irish Mirror, ces citoyens « ont changé le cours de l’histoire et méritent une médaille » pour avoir brisé « le cycle d'obéissance aveugle à l'État, qui dure depuis des décennies, en refusant finalement de payer un impôt injuste ».

L’establishment n’a pas apprécié cette attitude de défi et a tenté de discréditer l’opposition et les manifestants. L’exemple le plus flagrant de cette riposte fut l’incident concernant Joan Burton en 2014, alors vice-première ministre et membre du Labour, un parti de gauche ayant participé aux politiques d’austérité, tout comme le Parti socialiste en France. Lors d’une visite dans une école pour une cérémonie de remise de diplômes à Jobstown, un quartier populaire du sud de Dublin, une foule de manifestants est venue l’accueillir pour exprimer son mécontentement. Les personnes présentes lui reprochaient notamment, à elle et à son parti, d'être responsables du chômage et de la misère actuelle. Ils ont alors mené une manifestation pacifique (extrait vidéo), en s’asseyant autour de  sa voiture, et Joan Burton est restée bloquée pendant deux heures et demie. Suite à cet incident, la police (Garda Síochána) a arrêté des manifestants, Joan Burton a accusé des citoyens et les membres de Solidarity (parti de gauche radicale) de séquestration et décrit une manifestation extrêmement violente. Un député membre de Fine Gael a même été jusqu’à comparer le comportement des manifestants à celui des membres de l’État islamique. Ils couraient donc le risque d’aller en prison et de perdre leur mandat politique. Les procès ont duré plusieurs années, mais les accusés ont été jugés non coupables.

L’eau est ainsi devenue un enjeu électoral pour les législatives en 2016. Plus de la moitié des députés élus se sont prononcés contre la mise en place de la redevance de l’eau. La pression sur les politiciens fut telle qu’en 2017, le Dáil et le Senead, qui forment le parlement irlandais, ont voté l’abolition la taxe sur l’eau et le remboursement des citoyens qui l’ont payée. L’organisation d’un référendum a également été votée pour décider de l’avenir d’Irish Water. Les citoyens devront dire s’ils estiment ou non que l’eau doit être privatisée ; s’ils se prononcent par la négative, comme l’indique un sondage du Guardian, le droit à l’eau et son statut de bien commun seront inscrits dans la Constitution.

 

Michelle Frey

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Protest sign in Dunfanaghy (Donegal) par Rossographer
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