Aux riches, la patrie reconnaissante

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Mathias Weidenberg
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lundi 22 janvier 2018
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Chapô
L’oligarchie masque son défaut de légitimité et sa corruption derrière un paternalisme bienveillant. Une démocratie réelle doit s’imposer contre cette illusion démagogique.

La belle société que voilà : le très conservateur chancelier autrichien Sebastian Kurz, allié à l’extrême-droite, fut reçu en grande pompe par « le rempart contre le fascisme » à l’Elysée, et encore le 17 janvier par « l’âme de l’Europe et la mère des réfugiés » à Berlin. Pendant ce temps, les gouvernements français et autrichiens mettent en place les mêmes politiques de chasse au pauvre, de réduction des aides sociales et des impôts des plus riches, soucieux d’imiter l’Allemagne et son record de pauvreté.

Le clivage des sociétés occidentales n’est pas moral, n’est pas sociétal.

Il est matériel.

Macron et Kurz sont profondément solidaires car ils représentent tous les deux une bourgeoisie heureuse voulant remplacer, comme la Grande-Bretagne l’a fait pendant 30 ans de contre-révolution libérale, la solidarité et le collectif par la compassion moralisante du puissant qui choisit ses œuvres.

Les deux propriétaires de la banque Warburg à Hambourg, l’une des banques les plus vieilles et respectées d’Allemagne, ont couvert un système d’escroquerie du fisc allemand – au moins 160 millions ont été fraudés par ce biais dans cette seule banque, 5 milliards dans toute l’Allemagne.

Pourtant, en même temps, ces deux propriétaires étaient connus pour la générosité de leurs dons, finançant de leurs propres deniers des projets d’investissement public. On pourrait aussi citer le président du club de football de Munich, Uli Hoeness, condamné à trois ans de prison pour plusieurs dizaines de millions de fraude fiscale, mais dont les dons aux bonnes œuvres ont légitimé les appels à la clémence lancés par ses amis riches de Bavière. Il s’agit bien là de corruption morale, et d'un « grand remplacement » de l’intérêt commun, défini démocratiquement et financé par l’impôt, par des intérêts jugés dignes d’être financés par des individus, en fonction de leur morale subjective, avec une fortune mal acquise.

C’est, à une échelle industrielle, la vieille histoire de la corruption de la république romaine par le système du patronat.

La CSU de la GroKo a soutenu les efforts de rédemption de Hoeness, triomphalement réélu à la tête du Bayern Munich à sa sortie de prison. Le SPD de Hambourg, l’un des partis les plus droitiers d’Allemagne, a couvert la fraude fiscale de la banque Warburg, faisant traîner en longueur la procédure en espérant la prescription juridique, jusqu’à ce qu’un procureur fédéral intervienne en dernière minute. On s’en souvient, Cahuzac était « le meilleur d’entre nous » selon l’aile droite du défunt Parti socialiste, dont nombre de représentants ont depuis rejoint En marche.

Macron voulait dès 2014 la suppression de l’ISF, alors que lui-même était engagé dans un contentieux avec sa propre administration pour son refus de payer un reliquat d’ISF. Il a réglé définitivement ce problème en 2017.

Alors la morale, on le comprend bien, c’est un impératif subjectif, changeant, qui s’applique avec extrême vigueur à l’adversaire politique et aux opposants économiques – les gauchistes, les pauvres et les classes moyennes – mais avec extrême légèreté à soi-même.

Ils veulent une société où les riches, très riches, maîtrisent la démocratie à leur profit, et choisissent leurs bons pauvres qui méritent leur charité. Ils achèteront des indulgences pour leurs mauvaises consciences en donnant, en célébrant la mort des chanteurs populaires, en cherchant l’absolution de philosophes aussi corrompus qu’eux-mêmes.

C’est cette situation qui exige des gauches, des classes moyennes et populaires, de sortir des vieilles organisations et des anciens clivages, pour retrouver un mot d’ordre commun : le bien public, et rétablir un ordre social collectif, la République sociale.

 

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Tony Webster, Capitalism causes spiritual damage. Wikicommons
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