Les méfaits des logiques libérales sur l'éducation : les enseignements du système suédois

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Katarina Axelsson & Antoine Guémy
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dimanche 7 janvier 2018
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Chapô
Au tournant des années 1990, le système éducatif suédois a été livré à une logique de marché. Les établissements scolaires publics et privés y rivalisent pour obtenir les dotations publiques qui dépendent du nombre d'élèves qu'ils parviennent à attirer. Cette compétition a conduit à la mise sous contrainte des personnels enseignants, à la captation des dotations publiques par des actionnaires privés et à l'inflation des notes d'une jeunesse mal formée, et par là-même sacrifiée.

Texte introductif par Katarina Axelsson, peintre suédoise vivant à Paris et en Normandie

Cher lectorat d’Europe insoumise,

Cet été, rentrée chez moi en Suède pour les vacances, je suis tombée sur un article dans le magazine mensuel libéral Fokus avec pour titre « Si Lisa  donne 100 000 pommes au professeur, quelle note aura-t-elle? » [NDLR : il est traditionnel pour les élèves suédois d'offrir des pommes à leurs enseignants]. J'ai pensé qu'il serait utile de le traduire en français pour Europe insoumise, afin de faire le jour sur un système éducatif bizarre, et de nuancer l'idée qu'on se fait, sans discernement, du « modèle scandinave ». Par exemple, s'il est vrai que la Finlande (qui n'est d'ailleurs pas réellement un pays scandinave) a d'excellents résultats scolaires dans les tests internationaux, les élèves suédois, eux, ont dégringolé dans les comparaisons internationales.

Avant 1990, la Suède disposait d'un système proche de l’Éducation nationale française : une école d’État gratuite plus une petite poignée d'écoles privées qui se faisaient discrètes. Cependant, deux réformes faites tout au début des années 1990 ont transformé ce système pour en faire, sans doute, l’école la plus libérale d'Europe. Dans ce nouveau système, des établissements privés dits « Écoles libres » (mais toujours gratuits pour les élèves) font la concurrence aux écoles publiques. Ils distribuent d’importants dividendes aux actionnaires avec l'argent du contribuable, ce que même la très libérale Angleterre ne permet pas.

La première réforme – sociale-démocrate –  fut celle dite de « kommunalisering » de 1989. L'école suédoise, de la crèche au lycée, devint communale. Le budget relevant désormais de la responsabilité des communes, les professeurs devinrent des employés communaux.

Je me rappelle par exemple très bien le cas de ma tante, une vénérable enseignante de collège dans une petite ville en Dalécarlie : lorsqu'elle apprit que son directeur serait un gestionnaire de la commune et qu'elle n'aurait plus le droit de rentrer à la maison une fois ses cours terminés, elle choisit de partir en préretraite. En effet, les enseignants étant devenus des employés communaux comme les autres, ils durent s'aligner sur le temps de travail correspondant : 35 h hebdomadaires de présence à l'école et 2 h par jour de travail à la maison.

Cette rigidité du temps de travail des enseignants, et notamment du temps de présence à l'école, conduit à des aberrations : s'il n'y a pas assez d'élèves souhaitant étudier une matière, par exemple le français, le professeur de français perd son travail ou bien doit enseigner autre chose (de l'anglais, des mathématiques, etc.). Beaucoup d'enseignants n’ont malheureusement pas reçu une formation adéquate ou enseignent une autre matière que celle pour laquelle ils ont été formés. Dans une annonce du syndicat des enseignants suédois, on peut lire qu'il va manquer 65 000 professeurs en 2020, dans un pays qui ne compte que 9 millions d'habitants.

L'école suédoise est gratuite pour tous les élèves. Les établissement scolaires n'ont pas un budget fixe mais touchent une dotation, dite « skolpeng », en fonction du nombre d'élèves qu'ils accueillent. Le montant de cette dotation est fixé par la commune et peut varier d'une commune à l'autre, créant des inégalités territoriales. Les parents ont le droit de placer leur enfant dans l'établissement de leur choix : la dotation, le « skolpeng », suivra l'enfant. Par conséquent, si les élèves ou leurs parents ne sont pas satisfaits, ils s'en vont ailleurs, entraînant avec eux leur « skolpeng » – une perte considérable pour le budget de leur ancienne école. Les établissements ont donc intérêt à garder les élèves, et cette pression qui s'exerce sur les enseignants a contribué à saper l'autorité du professeur suédois. Mes cousines en Dalécarlie racontent qu'en classe certains de leurs camarades ont des écouteurs sur les oreilles sans que l'enseignant n'y puisse rien faire. La pression pour garder les élèves est aussi le résultat de la deuxième grande réforme, la réforme dite de l´école libre, « friskolereformen », en 1991.

Afin de créer des alternatives à l'école publique et d'augmenter la compétition entre les écoles dans une même région, le gouvernement libéral, qui avait succédé aux sociaux-démocrates en 1991, instaura une réforme qui d'abord semblait très intéressante : on allait désormais pouvoir ouvrir des écoles alternatives, Steiner, Montessori, sport... Les parents dans des villages isolés pourraient se réunir en coopérative et ouvrir une école, ou bien faire perdurer une école menacée de fermeture – sous condition de proposer un profil particulier. Des amis ont par exemple sauvé une école en créant la spécialisation « nature et cuisine ». D'autres misèrent sur l'informatique en donnant un téléphone portable à chaque enfant qui choisissait leur école.

Cependant, après la première phase quelque peu utopique, des consortiums de plus en plus grands commencèrent à racheter ces écoles libres, devenues du coup des écoles privées, quoique gratuites. Depuis une dizaine d'années, les Suédois découvrent que ces consortiums distribuent d'énormes dividendes aux actionnaires avec l'argent public, provenant du « skolpeng » ! Ils découvrent également que dans ces écoles dites libres, le  « skolpeng » n'est pas investi dans l'enseignement, que le nombre de professeurs par classe est au plus bas, parallèlement au développement de pédagogies basées sur l'utilisation de l'ordinateur en classe. On voit donc des classes surchargées d'élèves livrés à eux-mêmes, sans professeur. La pédagogie promue consiste à « apprendre à apprendre ». Il s'ensuit une attitude très relativiste : pourquoi apprendre quand on a un smartphone et Wikipedia ? En parallèle, ces consortiums scolaires mènent des campagnes publicitaires très efficaces afin d'attirer des élèves – appauvrissant de la sorte les écoles publiques de la région. On trouve  désormais de nombreux reportages et émissions sur le scandale de la distribution de dividendes par les écoles privées à leurs actionnaires, avec l'argent alloué pour l'éducation des élèves. L'opinion publique y est clairement hostile, cela scandalise beaucoup de Suédois, mais pour l'instant rien ne semble prêt à changer.

Du côté des résultats scolaires, les réformes n'ont pas été une réussite : les résultats des élèves suédois dans les tests internationaux sont très bas, surtout dans les matières de base telles que les mathématiques, la compréhension de la lecture, la physique. Ceci n'a rien d'étonnant quand on lit l'excellent article du journaliste économique suédois Per Lindvall publié dans le mensuel libéral Fokus en juillet dernier. Il y parle d'une autre conséquence de ce système libéral : l'inflation des notes. Étant donné que la Suède n'a pas de baccalauréat ou équivalent, mais que tout est basé sur des contrôles continus ainsi que des contrôles nationaux, mais qui sont corrigés et notés par les propres professeurs des élèves, c'est la porte ouverte à une surévaluation afin de les garder – et pour le professeur, de garder son travail.


Si Lisa  donne 100 000 pommes au professeur, quelle note aura-t-elle ?

Point nest besoin dêtre socialiste pour se rendre compte que la distribution des profits dans le cadre de lécole a créé un dysfonctionnement du système.

En novembre 2013, le grand quotidien suédois Svenska Dagbladet rapporta un incident intervenu au lycée privé Mikaël Elias, dans une ville moyenne suédoise. Plusieurs élèves et parents prétendaient que le professeur donnait des notes trop basses. Ils allèrent voir le directeur et déclarèrent que si les notes n’étaient pas améliorées, ils changeraient d’école. « Rendez-vous compte que six élèves, cela veut dire 600 000 couronnes [environ 60 000 euros] » dit le directeur au professeur, défendant ainsi les élèves et les dividendes mais pas forcément les mathématiques.

Le professeur ne céda pas, arguant qu’il avait respecté les critères de notation, mais rien n’y fit. Il fit l’objet d’un licenciement économique. Le poste fut annoncé vacant peu de temps après. Les négociations qui suivirent furent une victoire facile pour le professeur et ses représentants syndicaux : en contrepartie de son silence, il toucha une coquette somme en dommages et intérêts. Le professeur a maintenant changé de métier et travaille comme conseiller économique. À cause de son devoir de réserve, il ne veut pas se prononcer sur son cas et se contente de dire : « C’est un secteur pourri. »

Des lycées Mikaël Elias, il y en a dans huit villes et ils font partie du groupe Academedia. Suite à la publication de cet article, le quotidien Svenska Dagbladet a reçu un grand nombre de courriels, dont une poignée provenant d’autres enseignants du même groupe et racontant la même histoire. À savoir que les élèves et les parents estimaient que l’enseignant mettait des notes trop basses et que l’école et son directeur se rangeaient du côté de l’élève.

Le problème posé par des écoles générant du profit ne peut être illustré plus clairement. Ce n’est pas en soi l’activité de transmettre du savoir qui est le moteur, c’est le profit. Et les notes, alors, ne sont plus seulement un moyen de mesurer les connaissances des élèves, mais aussi un argument de vente, un outil de marketing pour l’entreprise qu’est l’école. L’inflation des notes et le fait que la notation, au lieu d’être une expression de l’autorité, devienne un argument de vente, sont les conséquences inévitables de ce que l’école est gérée comme une société dont le but est de gagner de l’argent, selon Ann-Marie Pålsson, maître de conférences en sciences économiques, auparavant députée du « parti modéré » [parti de centre droit].

Ann-Marie Pålsson a rédigé plusieurs rapports à ce sujet et elle est une des rares voix de la droite à critiquer la distribution des dividendes dans le cadre de l’école. Selon Pålsson, le noyau du problème réside dans le fait que, comme pour toute société privée, l'activité a un but lucratif et que donc le retour sur investissement pour les actionnaires est ce qui constitue l’objectif même de l’activité. De ce fait, la direction de l’entreprise va choisir des techniques de production, des produits, et – last but not least – des clients qui sont rentables. L’exigence de profit, objectif ultime de l’opération, détermine l'activité. Pour une école qui ne fonctionne pas sur le profit, c’est exactement l’inverse. Là, ce sont les revenus, le cadre économique, qui déterminent l’ampleur et l’orientation des activités.

Voici maintenant un mode d’emploi simple pour un directeur d’école souhaitant remplir sa mission d’accroissement des dividendes versés aux actionnaires : premièrement, il faut trouver des communes où la dotation scolaire soit à un niveau attractif et où le parc d’élèves soit suffisamment important. L'étape suivante consiste à minimiser les coûts fixes, en majeure partie constitués des loyers pour les locaux et des salaires des enseignants. Une troisième étape est de s’assurer d’obtenir à la fois une constellation d’élèves qui assure un taux de remplissage maximal (c’est peut-être le facteur le plus important pour la rentabilité de l’école) et minimise le nombre d’élèves occasionnant des frais supplémentaires. C’est la renommée de l’école qui assure en premier lieu son taux de remplissage. Celle-ci dépend à son tour des bons résultats que l’élève peut afficher, ou plutôt de la réputation dont l'école dispose à cet égard, ainsi que du fait qu’elle offre un bon environnement pour les études. En résumé, des notes élevées et peu d’élèves à problèmes.

La capacité de construire un statut à l’intérieur du bon segment social, constitué d’élèves motivés par les études, mais qui ne nécessitent pas de frais particuliers : c’est cela qui est décisif pour le résultat économique. Faire en sorte que l’on fasse la queue pour un nombre réduit de places devient alors un instrument efficace, d’une part parce que cela confère du prestige de la même façon qu’une boîte de nuit est d’autant plus prisée qu’il y a de personnes qui veulent y entrer, et d’autre part cela donne la possibilité de sélectionner l’admission des élèves. Certains élèves ne « conviennent tout simplement pas ».

Quiconque suit ce mode d’emploi simple crée une activité extrêmement, extrêmement rentable. La répétition ici du mot « extrêmement » vient de ce que les écoles n'ont, en pratique, plus besoin de capital après la phase de démarrage, puisque les revenus, les dotations scolaires (skolpeng) affluent avant que les frais ne soient payés. En théorie, on pourrait même gérer un grand établissement avec 100 000 SEK [environ 10 000 euros] de capital en actions. Alors, une entreprise comme IES (International English School) avec 2 milliards de couronnes de chiffre d’affaires et des actions rémunérées à hauteur de 10 % s’avère extrêmement, extrêmement rentable. On peut là à juste titre arguer que l’IES a un capital beaucoup plus important à faire fructifier que 100 000 couronnes [environ 10 000 euros], mais le capital extérieur de 900 millions de couronnes [environ 90 millions d'euros] déployé par ce groupe a servi à racheter leurs parts aux fondateurs de l’école et aux anciens propriétaires, les époux Bergström.

Chez le concurrent Academedia, une partie du capital venant de l’extérieur avait auparavant servi à racheter en bourse l’activité scolaire, et le reste a servi à une expansion du groupe à travers l’achat d’autres entreprises scolaires. Dans les deux cas, c’est 0 couronne qui a été investie dans l’activité scolaire à proprement parler, c’est à dire l’enseignement, et il en va de même sur toute la ligne. Toutes ces dizaines de milliards de couronnes que les sociétés d'investissement à risque ont versées dans la branche scolaire ces dernières années sont allées à l’acquisition. L’argent a été employé comme liquidités versées aux vendeurs. Prétendre que les entreprises scolaires doivent faire du profit pour développer l’activité est un bluff.

Si l’on regarde maintenant ces grands consortiums scolaires (Academedia, IES, groupe Thorén), ils semblent avoir suivi assez fidèlement notre mode d’emploi. On les trouve dans les localités suédoises moyennes comme dans les plus grandes. Ces zones ont en effet une densité d’enseignants nettement plus faible et un bien plus grand taux de remplissage que les écoles qui sont gérées sans exigence de profit. Les écoles les plus rentables, où IES se distingue avec ses taux de profits de l’ordre de 10 %, ont même des listes d’attente. D’après Ann-Marie Pålsson, l’exigence de rentabilité va de pair avec le fait que l’on pratique un « principe d’exclusion ». Sont exclus les techniques, les produits, les clients qui ne génèrent pas de surplus. Cela n’a rien de curieux : il en va de même pour toutes les entreprises commerciales. Le fabricant d’automobiles cible son marketing vers des groupes de clients qui ont les moyens de se payer ses automobiles. Pour des entreprises où les revenus sont connus d’avance, il s’agit d’éloigner des clients qui occasionneraient des coûts trop élevés. La règle d’or est qu’il y a 20 % de clients qui occasionnent 80 % des coûts. Pour les compagnies privées d’assurance maladie c’est le B-A BA. D’un strict point de vue de gestion de l’entreprise, cette règle vaut pour l’activité scolaire, tant qu’on est dans un système où la dotation scolaire (« skolpeng ») n’est pas versée de façon individuelle et en fonction des besoins de l’élève.

Évidemment, aucune école n’avoue ouvertement qu’une sélection a lieu. Or la résistance des entreprises scolaires à la proposition faite par la commission scolaire d’instaurer un tirage au sort des élèves laisse pourtant entendre le contraire. Il est également révélateur que les problèmes d’inflation de notes et de sélection négative brillent par leur absence dans les analyses et les argumentations de Svenskt Näringsliv [Medef suédois] et du côté des autres organisations à but lucratif. Chez eux, on met volontiers en avant le fait que les enseignants dans beaucoup d’écoles privées dites libres sont récompensés en fonction des résultats scolaires, c’est à dire des notes. Or cela n’est pas de nature à rendre la question moins brûlante.

Un autre sujet peu mis en lumière est la question de savoir quel est le montant que les écoles à but lucratif allouent à la recherche d’un taux d’occupation « complet », donc au recrutement du « bon » groupe d’élèves. Les frais incompressibles (cantine, matériel pédagogique, etc.)  pour chaque nouvel élève ne s'élèvent qu'à 10 % de l'allocation, du « skolpeng ». Ainsi il est justifié du point de vue de l’entreprise de maintenir un vaste parc d’élèves. Aucune des entreprises scolaires cotées en bourse ne fait figurer cette dépense. Pour les universités américaines privées, les coûts de recrutement peuvent monter jusqu’à 20 % du chiffre d’affaires, tandis que dans les établissements publics et les fondations ils s’élèvent à environ 1 %. Les coûts de recrutement d’élèves (dont nous ne savons donc rien) peuvent être ajoutés au profit comme étant la partie de l’allocation (« skolpeng ») qui n’est pas affectée aux activités éducatives. Point n’est besoin d’être socialiste pour se rendre compte qu’il y a là un dysfonctionnement du système.

 

Per Lindvall est diplômé en sciences économiques de l’École supérieure de commerce de Stockholm. Il a travaillé pendant 25 ans en tant qu'analyste et journaliste économique pour plusieurs grands quotidiens suédois et la presse spécialisée. Il est actuellement journaliste indépendant.

Traduction par Antoine Guémy, maître de conférences en langues scandinaves à l'université Paris 4 Sorbonne, et par Katarina Axelsson, peintre.

 

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Photo: Giovanna Cornelio - Creative Commons (Pixabay)
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