Un film d'hier pour un public d'aujourd'hui

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Victor Grossman
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lundi 6 novembre 2017
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Chapô
Cent ans après la révolution russe, le Cuirassé Potemkine fascine encore les spectateurs d'un cinéma berlinois. A quoi tient le pouvoir de ce film, sinon à sa qualité mais aussi à l'inépuisable désir de changer le monde?

Un film comme celui-ci, qui traite d’un événement obscur datant de plus d’un siècle, serait normalement dépassé dans le milieu du cinéma. Lors de sa sortie, en 1926, il n’avait déjà pas eu beaucoup de succès, et la projection du 23 octobre dernier faisait référence à un événement encore plus ancien, rarement discuté et encore moins célébré. Et pourtant, le cinéma était complet et la séance s’est terminée par une standing ovation et un concert d’acclamations, qui ont duré de longues, longues minutes.

Ce film, c’est Le Cuirassé Potemkine. Il a été projeté presque 100 ans après la Révolution russe d’octobre (ou de novembre selon le calendrier grégorien) 1917, au cinéma Le Babylone, tout près de ce qui était le centre de Berlin-Est, à Alexanderplatz.

Qu’est-ce qui a bien pu réunir autant de personnes autour d’un vieux film muet lors de cette soirée pluvieuse?

Le Babylone est un beau cinéma, conçu par Hans Poelzig (1869-1936) dans le style de la Nouvelle Objectivité, un style qui ressemble au genre épuré et fonctionnel du Bauhaus mais en moins anguleux, avec des coins arrondis, lui assurant une certaine délicatesse. Les nazis, amateurs de bâtiments héroïques, ont mis fin à sa carrière et à ce courant architectural, et Poelzig est mort alors qu’il était sur le point d’émigrer. Une petite cellule communiste antinazie, dirigée par un jeune projectionniste, se réunissait en secret dans ce cinéma et il semble même qu’une famille juive s’y cacha un moment, juste derrière le grand écran. Ce cinéma est le seul en Allemagne à posséder encore un vieil orgue, que l’on peut entendre entre les séances et pendant les vieux films muets chaque samedi à minuit.

Mais ce n’est pas l’orgue qui jouait pour la soirée spéciale de lancement de la rétrospective de cinquante films soviétiques, organisée à l’occasion du centenaire de la Révolution russe. Dans la fosse d’orchestre, il y avait un ensemble de dix-huit musiciens, qui  aiment jouer pour la projection de films muets et font partie du Metropolis Orchester Berlin, l’orchestre choisi pour accompagner le classique Metropolis plus tôt cette année – et maintenant, pour Le Cuirassé Potemkine, ils suivent la partition d’origine, caractérisée par sa musique très dramatique, parfois presque effrayante, mais toujours très impressionnante, comme on n’en écoute que très rarement.

Mais bien sûr, l’attraction principale, c’était le film, avec enfin l’occasion de voir une œuvre qui, si elle figure presque toujours dans les listes des dix, voire des cinq meilleurs films de tous les temps, n’est que rarement projetée – et sans doute jamais encore avec un accompagnement orchestral brillant et enthousiaste comme ce soir-là.

Sergueï Eisenstein (1898-1948) était généralement reconnu comme le plus grand réalisateur soviétique, et l’un des plus grands au monde. Dans ce film, on voit à l’œuvre une nouvelle technique de montage captivante qu’il a mise au point, coupant et juxtaposant des scènes très différentes entre elles afin d’associer des idées et de provoquer des émotions, ce qui était pour lui le plus important dans la réalisation d’un film. Le Cuirassé Potemkine en est l’illustration éclatante et le public, c’était presque palpable, était complètement captivé par le suspense, l’émotion, et aussi par le message du film.

L’histoire commence donc à bord du navire de guerre russe Potemkine en 1905, où les marins ne supportent plus les mauvais traitements qui leur sont infligés ni la viande grouillante de vers qu’on leur sert. Lorsqu’il est question de fusiller certains des marins qui avaient protesté contre la nourriture infecte et marqué leur opposition, histoire de faire rentrer les autres dans le rang, tout l’équipage entre en mutinerie, prend le contrôle du bateau et part pour Odessa. En cette année révolutionnaire 1905, très nombreux sont ceux qui viennent les accueillir et pleurer avec eux la mort de leur chef.

C’est alors qu’on peut voir les scènes extraordinaires, mythiques, du régiment cosaque avec ses bottes et ses uniformes blancs, qui tire sur la foule tout en avançant implacablement en rangs bien droits, fauchant ceux qui essaient de se mettre à l’abri, tuant beaucoup d’entre eux. C’est là aussi qu’a lieu la scène incroyable du bébé dans son landau, dont la mère est morte ou blessée, et qui dévale dangereusement le fameux escalier de pierre jusqu’en bas.

Ce film était et est toujours révolutionnaire. Un habile propagandiste de gauche (Willy Münzenberg, 1889-1940) réussit à le soustraire aux premières tentatives de censure à Berlin. Pour citer un grand critique actuel : « Nous en avions la chair de poule. » Le film eut un tel succès qu’il passa rapidement d’un petit cinéma de gauche à douze cinémas dans toute la ville, et notamment au très select Ku'damm. Constamment censuré, retouché et prohibé, il est quand même parvenu tant bien que mal à atteindre une renommée internationale. D’abord interdit aux États-Unis, car considéré comme un guide d’insurrection à l’intention des marins, il fut projeté pour la première fois à New-York fin 1926, grâce à l’aide du grand acteur Douglas

Fairbanks, au cinéma Biltmore sur la 47e avenue. Le film reçut tant d’éloges qu’Eisenstein signa un contrat à Hollywood (qui n’a malheureusement pas abouti au moindre film, mais plutôt à des désaccords insurmontables). Le film est resté censuré jusqu’en 1954 en Grande-Bretagne et presque toutes les copies en ont été brûlées en France.

Parfois, c’était la musique révolutionnaire qui exaspérait les censeurs, mais en fait cette musique était justement l’une des raisons de son immense succès à Berlin ce lundi.

Il n’y a pas vraiment de doute: ce film était et reste l’un des meilleurs. Mais il est extrêmement politique, alors comment se fait-il qu’il ait été tellement applaudi par un public d’âges aussi divers ? À mon avis, ce n’est pas seulement dû à la renommée du film, à son intrigue ni à la musique jouée en direct dans un cinéma magnifique. Parmi les plus âgés, lors de cette projection à Berlin-Est, beaucoup avaient grandi, vécu, travaillé et aimé dans l’Allemagne de l’Est, la RDA. Il y a beaucoup à reprocher à la RDA et on y trouvait bien trop d’hypocrites, d’idéologues et d’imbéciles, mais elle avait tout de même réussi, pour certains de ses citoyens, à maintenir des liens affectifs avec l’ancienne URSS, en particulier celle des premières années, ainsi qu’avec des traditions révolutionnaires devenues depuis largement taboues. Cela s’accompagnait, je pense, d’une certaine mélancolie, d’une nostalgie même, qu’on sentait se mêler à leurs applaudissements.

Quant aux plus jeunes, du moins ceux qui sont venus voir ce film, on voyait qu’ils étaient en attente non seulement de l'excitation qu'il suscitait – une excitation parfois brutale – mais aussi d’un rêve exprimé moins en paroles qu’à travers les actions des protagonistes à l'écran, qui pour la plupart n’étaient pas des acteurs mais des personnes ordinaires choisies pour leurs visages à la fois typiques et uniques. Était-ce le rêve d'une nouvelle mutinerie contre une élite aristocratique qui ne laisse toujours à ceux d’en-dessous que de la viande infestée de vers et qui étouffe les protestations de ceux qui se montrent trop insoumis? Ils ont entendu parler des rassemblements géants pour Bernie Sanders et Jeremy Corbyn, beaucoup d’entre eux ont pris part aux barrières humaines contre les néofascistes qui siègent maintenant comme députés au Bundestag, et ils se sont réjoui, je crois, de voir des marins se rebeller à bord d’un navire sur la mer Morte en 1905. Peut-être même que cela les a inspirés.

Il leur suffisait de sortir du cinéma pour se retrouver sur une place qui s’appelle encore la place Rosa-Luxemburg, un lieu qui a souvent été le théâtre de manifestations de colère, hier comme aujourd’hui. L’esprit du Cuirassé Potemkine, tout comme celui de certains autres films projetés au cours de ces deux semaines de rétrospective, n’est pas complètement mort, et il est aujourd’hui plus que jamais indispensable.

 

 

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Crédit photo
Photo: image du film "Le Cuirassé Potemkine", Wikimedia commons
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