Quelle heure es-tu ? Apple Watch, CSG, mini-jobs

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Patrice Bouqueniaux
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jeudi 5 octobre 2017
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Chapô
Apple Watch, la réforme de l’assurance maladie, les mini-jobs en allemagne, quel rapport ? Suivons le fil qui lie technologie, modèle social et vie intime et demandons-nous: qui ligotera-t-il ?

J’attendais avec impatience la dernière key note (nouvelle terminologie définissant une démarche de marketing) de la société Apple avec l’annonce des nouveautés incontournables si l’on ne veut pas être out. Key Note Apple diffusée en live le 12 septembre 2017. Je ne fus pas déçu. Enfin l’Apple Watch 3 accédait à son indépendance grâce à la connexion cellulaire : elle n’était plus uniquement un appendice de l’Iphone, elle pouvait enfin rester connectée seule ; pour peu que vous acceptiez de la garder à votre poignet elle collectera silencieusement, jour après jour, toutes vos données intimes.

 

« Une révolution » disait Steve Jobs. Loin des souvenirs à demi effacés, loin de notre première montre à remontoir mécanique dont nous approchions le boîtier de notre oreille pour entendre le tic-tac mécanique et nous assurer de son bon état de marche. Loin de ces cadrans lisibles subrepticement par autrui, enfin une montre libre qui ne révèle son heure que par un mouvement léger de rotation du poignet et uniquement pour son propriétaire, en un mot une nouvelle ère de l’industrie horlogère, la Suisse tremble sur ses bases.

 

Au hasard des informations bruissantes, vers la fin 2016, un article paru dans Watch generation m’apprend qu’Apple est en négociation avancée avec AETNA, entreprise spécialisée dans l’assurance santé des employés, cotée en bourse, dont les 50 000 employés viennent d’être gracieusement équipés d’Apple Watch. Quand l’accord aura été conclu, ce sont les 23 millions de clients d’AETNA qui seront eux aussi équipés de montres à la pomme. Initiative sympathique : une bonne mutuelle et une Apple Watch, ce n’est pas notre vieille et poussiéreuse Sécurité sociale qui aurait l’élégance de prendre soin de ses clients qui d’ailleurs - pardonnez-moi - n’en sont pas : ce sont des assurés sociaux.

 

Aiguillé par cette première information, j’essaye de creuser un peu le sujet. Un autre article paru dans les échos confirme le caractère « anodin » de ce cadeau. Tout est dans le chapeau de l’article : « Mesurer les comportements santé des assurés est devenu très simple. Le modèle reste entravé par la question de l’utilisation des données. » A noter la précision du vocabulaire positif scientifique : « mesurer ». L’action politique, elle, tient en un mot négatif, liberticide : « entravé ». Ces mots ne laissent aucun doute quant à l’évolution libérale en faveur de ces nouveaux capteurs individuels et portatifs. Bienvenue au concept de bonus/malus dans les mutuelles de santé, comme pour votre voiture : êtes-vous en tort ? Avez-vous suivi nos prescriptions de bonne santé ? Avez-vous choisi l’option tous-risques ?

 

Voici donc un brillant avenir de sécurité, de protection et de profits statistiquement assurés devant nous. J’attends avec impatience le premier SMS de ma mutuelle me demandant pourquoi je n’ai pas encore couru mes 5 km quotidiens ! Mais revenons un instant en France, et comme l’actualité de la réforme du Code du travail commence à se fondre dans la monotonie des premières journées d’automne, portons nos regards vers le mois de janvier 2018 et la future réforme des cotisations de la « vieille et poussiéreuse » Sécurité sociale et l’augmentation de la CSG.

 

Voici une autre révolution En Marche : l’augmentation du pouvoir d’achat pour tous – ou presque tous – par la réduction des charges patronales à travers un tour de passe-passe digne des meilleurs joueurs de bonneteau: les charges patronales et les cotisations salariales retraite et chômage vont se retrouver en bas de la feuille de salaire sous forme d’une augmentation de la CSG. C’est magique : on gagne plus, on paye moins (surtout le patronat) et, conformément au principe du Guépard, « tout bouge pour que rien ne change ». Du moins en apparence.

 

L’oisiveté invitant aux lectures sans a priori, me voilà plongé dans un article sur les mini-jobs allemands. Oui, on ne peut pas être éternellement confiné dans notre Hexagone, le monde est à nos portes, pas le monde de papa, le Monde !

 

L’article est publié par le FRAP, think tank libéral ou l’on apprend que malgré le miracle économique allemand et son faible taux de chômage, le risque de pauvreté est plus important en Allemagne qu’en France, bizarre… Mais ce n’est pas la faiblesse des revenus des mini-jobs qui me frappe aujourd’hui, non, c’est plutôt la grande liberté accordée à ceux qui les font. Pour ce qui concerne leur protection rien n’est obligatoire, c’est devenu le pur domaine de la Liberté libérale. Il vous appartient de décider de cotiser ou non aux régimes de protection sociale et aux régimes de retraites.

 

Que font donc ces salariés d’un nouveau genre : vont-ils cotiser ou ne pas cotiser ? La réponse est dans la question, la faiblesse même des revenus engendrés par ces mini-contrats n’incite nullement à les grever par ce qui est perçu comme des charges sociales. La vie quotidienne est implacable, aujourd’hui on se débrouille, demain on verra. On n’est plus dans la construction d’un espace-temps fait d’hier, d’aujourd’hui et de demain, de l’avenir, d’une vie. On est dans la survie de l’instant.

 

Je sais ce que vous pensez : où nous mène cette errance d’une montre à des cotisations et des petits boulots ? Elle nous entraîne dans un processus monocellulaire, vers un individu seul, nu, pauvre, coupé de toute insertion dans un peuple, dans une nation. Un individu toujours soupçonné, susceptible de n’avoir pas assez couru aujourd’hui et donc d’augmenter son risque individuel, ce qui aura pour conséquence une augmentation de sa cotisation à sa mutuelle, dont le montant sera implacablement personnalisé par les données recueillies quotidiennement par sa montre.

 

Un individu isolé, atomisé qui va découvrir ébahi que la CSG est un impôt. Cet impôt augmenté n’est pas une cotisation de répartition nationale. Encore moins une Sécurité sociale, deux mots riches de sens, qui recèlent un principe fondamental : chacun cotisait selon ses moyens et recevait selon ses besoins.

 

Un individu seul essayant de survivre au jour le jour, j’allais dire heure par heure et qui pratique une économie de survie où il n’y a plus place pour penser l’avenir, le temps de la fatigue, de la maladie, de la vieillesse, d’autrui. Un individu se débattant pour surnager dans les eaux glacés du calcul égoïste, et dont la montre enregistre précisément le refroidissement du sang et le ralentissement des mouvements.

 

Patrice Bouqueniaux

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