Confinée, la France ne gère pas mieux la crise sanitaire que la Suède non confinée

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Sacha Escamez
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lundi 13 avril 2020
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Chapô
Comment se fait-il que la France confinée affronte la pandémie de Covid-19 plus mal qu’une Suède sans confinement ? L’analyse comparée des performances en matière de gestion sanitaire de l’épidémie de SARS-CoV2 fait de la France l’un des plus mauvais élèves de l’Europe. La faute vraisemblablement à un confinement trop tardif, et qui souffre surtout de trop d’exceptions, ainsi qu’à un aveuglement idéologique n’arrivant pas à dépasser l’horizon d’une économie de marché.

 

Avertissement: tous les chiffres présentés dans cet article, utilisés pour la réalisation des différents graphiques, sont ceux publiés le 10 avril par un service statistique de l’Université d’Oxford.

 

Confinée, la France ne gère pas mieux la crise sanitaire que la Suède non confinée

 

Comme beaucoup de ses voisins européens, et comme la majorité des pays dans le monde, la France a adopté des mesures de confinement pour lutter contre la pandémie du coronavirus SARS-CoV-2 qui cause le Covid-19. La Suède, elle, a choisi une voie différente et les autorités suédoises ont à ce jour pris beaucoup moins de mesures restrictives, et en particulier, n’ont pas entamé de mesure de confinement général. On ne peut pas dire que la Suède soit particulièrement bonne élève dans sa manière d’affronter la pandémie. Contrairement à la Corée du Sud qui lutte efficacement contre la transmission du virus sans confinement général, la Suède ne suit pas la recommandation la plus importante de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : tester en masse pour identifier les personnes infectées et cibler le confinement sur ces personnes (voir graph. 1).

 

 

Le confinement général faute de dépistage massif et réactif

 

Là où la Corée du Sud fait figure d’exemple mondial grâce à sa politique de dépistage massif dès l’apparition des premiers cas sur son sol (graph. 1), nombre de pays européens ont manqué de moyens et de réactivité pour dépister suffisamment tôt (graph. 1), et dans des proportions suffisantes (graph. 1), pour empêcher une explosion de l’épidémie (graph. 2). Faute de mieux, ces pays européens, dont la France, l’Allemagne, le Danemark, l’Italie et la République Tchèque, ont opté pour un confinement général (mais pas total puisque certaines activités sont maintenues, forçant nombre de personnes à aller travailler).

 

 

Parmi les États européens confinés, la France enregistre de mauvais résultats

 

La comparaison entre différents États concernant la progression de l’épidémie est bien entendu délicate puisque les chiffres sont recueillis suivant différentes méthodes dans les différents pays. Notamment, puisque seuls les cas confirmés par des tests sont comptabilisés, le nombre de cas réels est forcément sous-estimé, et d’autant plus sous-estimé que le nombre de tests est faible. Or, il se trouve que la France est l’un des États européens qui réalisent le moins de tests par rapport à sa population (graph. 1).

Ainsi, si la France montre une progression des cas confirmés et du nombre de morts pire que nombre de ses voisins (graph. 2, 3 et  4), ce n’est pas parce que ces voisins auraient une façon de compter qui les avantage. En réalité, la France est un des pays qui teste le moins (graph. 1), et donc qui sous-estime le plus le nombre de cas et le nombre de morts. Ainsi, il est clair que la vitesse de progression des cas (graph. 2 et graph. 3), et l’accumulation des morts (graph. 4) en France sont parmi les pires d’Europe.

 

Malgré des mesures de confinement général qui ressemblent, sur le papier, à celles de ses voisins, la France réussit l’exploit de faire pire que les autres. Notamment, la France s’en tire encore moins bien que la Suède, un pays qui n’a pas mis en place de confinement général, et dont le rythme de dépistage est similaire (et donc comparable) à celui de la France. Comment est-ce possible ?

 

 

Le confinement en France, trop tardif et pas suffisamment généralisé

 

Quand on regarde dans le détail les différences entre la politique menée en France, et celle d’autres pays européens en confinement général, deux éléments sautent aux yeux : le confinement français a commencé tardivement, et trop de monde doit continuer de travailler pour maintenir des activités non essentielles. Ces deux éléments sont particulièrement flagrants si on compare avec la République tchèque, où le confinement a bien pour effet de ralentir rythme des contaminations (graph. 2 et 3) et des décès (graph. 4). Alors que la France a entamé son confinement le 17 mars avec déjà 6 633 cas confirmés et 148 morts, la République tchèque avait commencé le sien dès le 14 mars quand seuls 150 cas avaient été confirmés sur son territoire, avant les premiers décès. Par ailleurs, les témoignages que nous avons pu recueillir de personnes vivant et travaillant en République tchèque indiquent qu’un plus grand nombre d’activités non essentielles y ont été interrompues qu’en France. Dans l’Hexagone, ce sont en effet 27 % des actifs qui continuent de sortir de chez eux pour aller travailler. En plus d’avoir commencé trop tardivement, le confinement français n’est donc pas aussi général que dans les pays européens où les mesures de confinement fonctionnent le mieux.

 

La Suède, livrée aux marchés, aux pénuries, et à la privatisation des services de santé

 

Les mauvaises modalités de confinement en France placent notre pays sur une trajectoire de cas confirmés et de morts pire que pour la Suède (graph. 2, 3 et 4). Pourtant, la Suède n’a ni mis en place de mesure de confinement, ni géré ses stocks (protections, médicaments…), ni même protégé ses services publics de santé qu’elle n’a eu de cesse d’appauvrir, de privatiser, et de livrer aux marchés. La dérégulation et l’ouverture aux logiques de marché des pharmacies en 2009 y a eu pour effet la liquidation de stocks stratégiques comme les masques par souci de rentabilité à court terme. Pis, en pleine pandémie qui met à rude épreuve le système de santé suédois, déjà en flux tendu en temps normal, un hôpital de la région de Stockholm vient d’être privatisé, avec préavis de licenciement pour des centaines de ses employés. Et pourtant, la France réussit l’exploit de gérer l’épidémie encore moins bien que la Suède, ce qui en dit long sur l’état de détérioration du système de santé français, et sur l’incompétence des dirigeants de ces dernières décennies. En particulier, les efforts de l’équipe actuelle pour pénaliser le moins possible l'économie en envoyant le maximum de gens travailler malgré le manque de protection risquent finalement de se retourner contre le pays en prolongeant la crise bien au-delà du strict nécessaire.

 

La Suède, aidée par sa culture et sa géographie ?

 

Parmi les raisons qui permettent à la Suède d’afficher un bilan humain légèrement moins mauvais que celui de la France, il y a l’organisation du territoire suédois. La Suède est en effet moins densément peuplée que la France, et la population suédoise demeure moins centrée autour de grosses agglomérations propices à la transmission du virus. Il y a aussi des raisons culturelles qui font que les Suédois gèrent mieux la maladie. En particulier, contrairement à la culture patronale en France qui se veut très dure et punitive vis-à-vis des employés, en Suède il est beaucoup plus souvent toléré que les employés prennent soin d’eux, y compris sur leur temps de travail. Ainsi, il est généralement toléré qu’un employé se sentant ne serait-ce que très légèrement malade ne vienne pas travailler, sans prendre de congés maladie, simplement par accord tacite avec l’employeur. Cette culture plus centrée sur le bien-être des employés pourrait servir d’exemple à la France.

 

Pour mieux faire, la France devra tout changer

 

Afin de mieux gérer le reste de l’épidémie de Covid-19, et de possibles futures épidémies, la France va donc devoir changer de politique, d’idéologie, de modèle économique et de culture d’entreprise. Les responsables devront faire preuve de moins d’incompétence, d’une meilleure réactivité, de plus d’humanité et d’intelligence. La marchandisation des services essentiels devra être prohibée, et les services publics développés, afin, par exemple, de pouvoir dépister les malades et protéger les soignants. Les dogmes économiques libéraux devront être abandonnés au profit d’une économie au service des besoins et respectueuse de l’environnement. Le présentéisme et le management punitif dans les entreprises et les services de l’État devront faire place à une gestion bienveillante centrée sur le bien-être des employés et le souci de l’autre. Ne pas effectuer ces changements relèverait d’un extrémisme meurtrier dont les morts sont les sacrifiés visibles.

 

Sacha Escamez

Chercheur en biologie

 

Photo : Muriel Pénicaud, ministre française du travail qui enjoint aux travailleurs de secteurs non essentiels d'aller travailler durant le confinement.
Frédéric Blanc, Wikimedia Commons, licence cc-by-2.0

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Crédit Photo : Muriel Pénicaud, ministre du travail, le 5 September 2017, Frédéric Blanc, wikimedia commons, licence cc-by-2.0
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