Hartz 4 : la politique sociale cauchemardesque de l’Allemagne

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Christine Allanic et Jérôme Chakaryan-Bachelier
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mercredi 26 juin 2019
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Chapô
L'Allemagne est-elle un « modèle économique » ? Le dispositif de régulation de l'assurance chômage Hartz 4 ne permet pas seulement de limiter les droits des sans-emplois, il renforce la précarité, paupérise les travailleurs et permet aux pouvoirs publics de s'immiscer dans la vie privée des citoyens.

À chaque réforme concernant le secteur du travail ou la privatisation d'une entreprise, les éditorialistes français, de concert avec nombre de politiques de tous bords, s'accordent généralement pour nous dire qu'en Allemagne ces réformes ont fonctionné à merveille et ont entraîné la société allemande sur le chemin de la prospérité. Pour nous qui vivons en Allemagne, qui connaissons dans notre vie et parfois dans nos propres corps les conséquences de ces fameuses réformes, ils nous a semblé important de décrire une toute autre réalité qui ne s'appuie pas seulement sur des chiffres, des tableaux, des graphiques, mais sur la réalité vécue par des millions d'individus dans la première puissance économique du continent. C'est par la présentation de la réforme la plus connue des dix dernières années que nous voulons montrer la violence autoritaire du fameux « modèle » allemand, avec le terrible Hartz 4.

C’est en vain qu’on cherchera la traduction en français de Hartz : ce terme n'est autre que le nom d'un ancien dirigeant industriel allemand qui se retrouva chargé par Gerhard Schroeder de lancer la plus agressive des offensives contre l'État-providence allemand. C'est lors de la deuxième coalition avec les Verts allemands que le parti social-démocrate décida de s'attaquer aux 4 millions de chômeurs qui faisaient alors de l'Allemagne l'élève malade de l'Union européenne. En 2003, le gouvernement s'appuya sur une commission présidée par Peter Hartz pour lancer une fusée à plusieurs étages, baptisée Agenda 2010.

Plus de 15 ans après, si le nombre de chômeurs a baissé, le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté a, lui, explosé. Dans les années 2000, l'Allemagne connaît un taux de chômage avoisinant les 10 %, et le taux de pauvreté avoisine également ce même pourcentage. Mais si la courbe du taux de chômage baisse après 2005, celle de la pauvreté explose pour arriver à un taux de 19,7 % en 2016, touchant environ 16 millions d'Allemands.

Derrière cette réalité statistique ignorée par la plupart de nos éditorialistes vendeurs de rêves se cache encore une réalité bien plus brutale. L'Agenda 2010 a remis en question l'édifice dans lequel l'État protégeait le citoyen en faisant jouer la solidarité nationale, pour transformer ce dernier en client responsable individuellement de son propre sort, et qu'il faut évidemment surveiller étroitement pour contrer sa tendance naturelle à frauder et abuser. Le système va jusqu’à s'attaquer à la vie privée des individus, retombant dans des travers historiques bien connus – nous pensons bien sûr aux pratiques de surveillance de la police politique de la Stasi dans l'ancienne Allemagne de l’Est, et à celles de la Gestapo sous le régime nazi – quand il s'insinue dans la vie privée des foyers, espionnant chaque centime qui circule sur les comptes en banque du « client » et même de ses proches. Il a mal rempli un formulaire, ne s'est pas présenté à un rendez-vous ? Voilà son indemnité amputée de quelques dizaines, voire de quelques centaines d'euros. Sa copine touche un salaire ? Dommage, son indemnité fond comme neige au soleil. Car avant de pouvoir bénéficier du Saint Graal de la solidarité nationale sous forme d'une aide financière mensuelle, il vous faudra vous dépouiller de toutes vos possessions : vendre votre voiture, vider toutes vos économies, voire clore une assurance-vie ou une retraite complémentaire si vous ne répondez pas aux conditions requises pour la conserver… Depuis 2016 d'ailleurs, la consigne ne se limite plus à vérifier si les revenus du foyer sont suffisants pour vivre, les revenus des parents entrent également en jeu et vous ne recevrez rien si l'administration décide que vos proches ont les moyens de vous aider. Et c'est la même chose pour l'allocation d'aide aux handicapés. Une fois que vous avez épuisé tous vos propres moyens de subsistance et ceux de vos proches, vous êtes pieds et poings liés à la merci de l'administration qui vous verse finalement une allocation trop basse pour vivre dignement. Les chômeurs sont dans l'obligation d'accepter des emplois humiliants, sous-payés, ou pour lesquels ils ne sont pas qualifiés, sous la menace de se faire rayer de la liste, et comment pourraient-ils s'y opposer ?

 

« Hartz 4 vous met à poil », protestation contre les lois Hartz en 2009. Source: Wikimedia Commons.

Cette raideur mêlée d'inquisition administrative aboutit nécessairement à des situations ubuesques et même révoltantes, vu l'enjeu vital pour les premiers concernés, et dont la presse se fait parfois l'écho. Ainsi les journaux se sont émus du cas de cet étudiant à Berlin qui travaillait en minijob, un contrat de travail qui consiste à ne travailler que 45 heures maximum par mois pour un salaire maximum de 450 euros sans cotisations sociales. Il consacrait aussi une partie de son temps à la Tafel (sorte de Restos du cœur qui récupère les produits alimentaires presque ou tout juste périmés pour les redistribuer), où il travaillait bénévolement, et il en recevait en retour régulièrement des aides en nature. Lorsqu'il a demandé l'équivalent d'une aide personnalisée au logement, il a eu le malheur de déclarer ces aides, soit par trop grande honnêteté, soit parce qu'une surveillance très étroite l'y a forcé. Du coup, l'administration s'est livrée à une estimation arbitraire des « revenus » que cette aide en nature lui apportait : 51 € par mois pour le petit déjeuner, 95 € pour le déjeuner et le dîner, et elle a réduit en conséquence son aide au logement. La Tafel a protesté, arguant que si elle refusait par principe toute subvention ou aide de l'État, c'était justement pour éviter que ses dons soient ainsi comptabilisés par l'administration. Mais le recours a été refusé en mars dernier, et l'étudiant a jeté l'éponge, renonçant à porter plainte dans les délais. Pour Katrin Framke, une élue de gauche de son arrondissement, on se trouve dans ce cas dans une « zone grise » du droit car il n'existe aucune jurisprudence qui ait tranché si les réalisations matérielles telles que la nourriture doivent être créditées comme revenu par les associations à but non lucratif. Elle s'est saisie de ce cas pour demander des avis d'experts sur la question afin d'y voir plus clair.

Autre cas emblématique : à Dortmund, un homme qui ne réussissait plus à survivre avec le fameux Harz 4 s'est vu contraint à recourir à la mendicité. Pour son malheur, sa conseillère du JobCenter (le Pôle Emploi allemand) l'a vu mendier devant l'entrée d'un supermarché et a pris l'initiative d'ajouter cette « activité » à son dossier. Au doigt mouillé, elle a estimé les revenus « issus de la mendicité » de ce chômeur à 270 € mensuels et a réduit d'autant le montant de son aide. Les bonnes âmes qui pensaient offrir un petit extra à une personne en grande difficulté ne se rendaient certainement pas compte qu'elles ne faisaient en fait que payer ainsi à la place de l'État une aide qui était due à cet homme. Cependant, grâce à l'intervention d'une avocate rencontrée par hasard, il a pu dans un premier temps contester le montant calculé par l'employée du JobCenter et limiter la baisse de son allocation à 90 €. Puis, un jugement prenant en compte des effets de seuil l'a finalement autorisé à mendier jusqu'à 204 € par mois sans aucune réduction de l'aide versée. D'une manière générale, toutes les associations qui assistent les plus pauvres contestent le montant de l'aide qui leur est versée, trop basse selon elles d'au moins 60 € par mois. Ce genre de situation ne peut donc que se reproduire, et d'autres témoignages abondent de l’ineptie des logiques administratives à l’oeuvre dans le dispositif Hartz 4.

Mais ce système, dont l’objectif semble être d’enfoncer votre tête sous l’eau alors que vous êtes en train de vous noyer, ne se contente pas seulement d’entrer dans vos vies privées, il entre également dans vos corps et se transmet de génération en génération. Les enfants de pauvres grandissent dans la pauvreté. Les parents sont dans l'incapacité de subvenir aux besoins de l'enfant (vêtements, loisirs, repas...). Plus de 20 % des enfants vivent dans la pauvreté en Allemagne. Certains foyers, certaines personnes ne sont plus en mesure de payer des médicaments ou même l'anesthésie pour l'opération d'un enfant malade. S'ajoute donc à la détresse de la perte d'un emploi un système intrusif qui pousse l'individu à se sentir responsable des malheurs qui lui tombent sur la tête. La peur du lendemain s’installe, où une machine à laver en panne, une dent cassée peuvent précipiter encore la dégringolade sociale.

Une autre conséquence de l’Agenda 2010 a été la mise en concurrence de millions de pauvres sans emploi avec des millions de pauvres avec un emploi. Les accords d’entreprises poussent des millions de travailleurs à accepter des conditions de travail moins bonnes afin de préserver leur poste, puisqu’ils sont en concurrence avec des personnes travaillant en minijobs (on dénombre 7,9 millions de minijobs en 2018). Une sorte de puits sans fond qui a fait le lit de la situation politique actuelle avec la montée du parti d'extrême-droite Alternativ für Deutschland. Si l’économie allemande se porte mieux, ce n’est en rien grâce à l’Agenda 2010, mais du fait de l’émergence d’une classe moyenne dans de nouveaux pays où les industriels allemands ont pu exporter. La « compétitivité » de l’Allemagne se fait au prix d’une paupérisation des travailleurs, puisque les marges bénéficiaires dégagées par les entreprises allemandes ont été reversées aux 10 % les plus riches pendant que les 10 % les moins riches, eux, tombaient dans la trappe de la pauvreté. Si la tendance avait commencé avant la coalition entre les sociaux-démocrates et les écologistes, le phénomène s'est ensuite accéléré de manière significative.

L'Allemagne n'a pas inventé le modèle qu'on lui attribue : en 1999, Tony Blair et Gerhard Schröder avaient co-signé un manifeste pour les élections européennes, « L'Europe : la troisième voie ».  D'inspiration libérale, certainement pas socialiste, ce document ne faisait que reprendre la politique menée par le président Bill Clinton. Mais aujourd'hui, on constate que le « modèle allemand » reste une référence pour nos gouvernants, qui envient à l'Allemagne tant son taux de chômage bas que ses nombreux travailleurs pauvres corvéables à merci. La violente attaque contre les chômeurs à laquelle ils se livrent en ce moment en France ne le montre que trop, et pour enfoncer le clou, le chien de garde Christophe Barbier expliquait doctement le 18 juin sur le plateau de BFM TV que malheureusement, le plan du gouvernement n'était toujours pas assez violent car il n'allait pas réussir à imposer aux chômeurs d'accepter n'importe quel emploi, aussi mal payé et inadapté soit-il. Mais il reconnaît également à la nation française une force de résistance à ce genre de mesures, comme celle que les Gilets jaunes incarnent remarquablement en ce moment. En fait, devant l'élection de Trump aux États-Unis, devant le Brexit voté en Grande-Bretagne, et devant le score historiquement bas du SPD (le parti socialiste allemand de Gerhard Schröder) aux dernières élections, ne serait-il pas temps de se rendre compte que cette «  troisième voie »  est en fait sans issue et qu'il faut en emprunter une autre de toute urgence ?

Christine Allanic & Jérôme Chakaryan-Bachelier

Pour approfondir le sujet de Hartz 4, nous renvoyons nos lecteurs à cet excellent article du Monde diplomatique.


Photo: Mendiant en Allemagne. Source: Wikimedia Commons

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Mendiant en Allemagne. Source: Wikimedia Commons
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