Ruffin, les Gilets jaunes et l’art des marionnettes

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François Fièvre
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mardi 26 mars 2019
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Chapô
Le film “J'veux du soleil” de François Ruffin et Gilles Perret est une oeuvre de revendication politique et sociale. Mais depuis son utilisation de la marionnette Lafleur en 2017, François Ruffin est aussi à la recherche d'une esthétique et d'une éthique politiques qui permettent de redonner de la voix au peuple.

Dans J’veux du soleil, qui sort dans les salles le 3 avril, le journaliste et député France insoumise François Ruffin s’embarque avec le réalisateur Gilles Perret dans une odyssée du nord au sud de la France, à la rencontre des Gilets jaunes. À la mi-décembre, partant d’Amiens, ils terminent à Montpellier, et parlent au fil des ronds-points à des tas de gens arborant des Gilets jaunes, qui pour la plupart d’entre eux n’ont pas de passé politique, syndical ou associatif, et manifestent pour la première fois, depuis le 17 novembre, la colère de leur relégation. Ils prennent la parole, et se rendent visible aux points névralgiques de la voie publique par des panneaux, et par le port de gilets jaunes fluorescents réglementaires. L’histoire a déjà été maintes fois écrite de la genèse de ce mouvement qui prend naissance dans une « jacquerie » fiscale à propos d’un projet, vite abandonné, de « taxe écologique » sur le gasoil, qui s’est rapidement transformé en autre chose. C’est cette « autre chose » que sont venus chercher François Ruffin et Gilles Perret dans leurs 6 jours de tournage sur la route, à la manière véritablement d’un road-movie, en décembre 2018, à la veille des fêtes de fin d’année. Et cette « autre chose » est faite de beaucoup de bricolage à base de palettes, d’actes de désobéissance civile sous forme de blocages, barrages filtrants et opérations péage gratuit. Mais aussi, et surtout, de rencontres entre gens qui ne se connaissaient pas, qui pour certains connaissent la misère ou la marginalisation sociale, d’autres non. Et de la solidarité qui naît de ces rencontres, autour des vies qui se disent, des paroles libérées qui se confient, et qui ne tardent pas à se muer en fraternité, ce troisième terme de la devise française qui, peut-être parce qu’il est le dernier, est souvent celui qui passe à l’as dans les discours comme dans les actes.

Le film de François Ruffin et Gilles Perret est indéniablement un film profondément humain, qui se porte à la hauteur des gens, et n’essaye ni de les magnifier, ni de les examiner de haut. C’est donc indéniablement un film « subjectif », un reportage plutôt qu’un documentaire, assumé comme tel par les réalisateurs, qui n’essaient pas de faire croire que les Gilets jaunes qu’ils ont rencontré sont « représentatifs », selon le terme consacré, de l’ensemble du mouvement. C’est surtout un film à l’écoute, qui laisse les gens dire ce qu’ils ont à dire, ce qu’ils veulent dire, ce qu’ils voudraient dire et n’ont jamais osé dire. La honte de cette Gilet jaune handicapée et mère d’un enfant, qui en a été réduite à fouiller les poubelles de supermarchés pour survivre, se transforme sous le regard de la caméra et de ses camarades de ronds-points en colère revendicative quand elle comprend que la honte ne lui est pas attachée à elle, mais à sa situation sociale, partagée par tant de ses contemporains. Transformer les hontes en colères, c’est à cela qu’a servi, et que sert encore le mouvement des Gilets jaunes.

François Ruffin et l’art populaire

François Ruffin est particulièrement attentif à une dimension qui a priori ne ressort pas des revendications des gilets jaunes : l’esthétique. Il le souligne à un moment du film : faire un road-movie sur la France des ronds-points, surtout en décembre par un temps pluvieux – comme de juste on n’apercevra le « soleil » qui fait le titre du film qu’à la fin de l’itinérance des deux compères, sur une plage de Montpellier, n’est pas vraiment faire un « tour de France » des paysages les plus beaux et patrimoniaux de notre magnifique et monumentale nation. Les plans alternent entre bitume, kiosques à péage et barrières de bord de route, avec à l’occasion à l’horizon un supermarché. Les installations des différents ronds-points se font dans la boue, avec des matériaux frustes, le bois de palette et les bâches en plastique. Et pourtant, à un moment émerge visuellement quelque chose de beau, d’inattendu, d’extraordinaire : le portrait de Marcel (qui en fait s’appelle Bernard, mais on s’en fiche), un Gilet jaune du coin de Dions, dont le portrait en buste est fait par un artiste du coin, Swed, sur une immense plaque de bois peinte en blanc. Marcel, 77 ans, maçon à la retraite, est auréolé de jaune fluo, icône des temps modernes. François Ruffin commente ainsi le portrait, qui fonctionne comme une mise en abyme de son propre travail :

« D’habitude dans la peinture, ce sont les saints, les rois, qui ont le droit à des tableaux comme ça… Aujourd’hui, à l’entrée de toutes nos villes, ce sont les marques qui s’affichent en quatre par trois, Dunlop, Carrefour, MacDo… Là, c’est “Marcel”, c’est personne, c’est tout le monde, c’est vous, c’est moi qui sommes élevés à cette dignité. Dans ce geste, dans votre tendresse pour “Marcel”, je vois une révolte, une révolte esthétique : on ne lutte pas que pour des salaires, pour du pouvoir d’achat, mais aussi pour la beauté. La beauté on y a droit ! »

En lieu et place d’un art fait pour les rois ou pour l’Église, Ruffin veut donc revitaliser un art fait pour le peuple. L’expression « art populaire » peut renvoyer à différentes choses, selon Jean Cuisenier, ancien conservateur en charge du musée des Arts et Traditions populaires, qui signe la notice « art populaire » dans l’Encyclopaedia Universalis. D’abord un art du peuple, qui oppose socialement l’art véhiculé par les classes les plus basses de la société et celui des élites cultivées, savants, lettrés, etc. Ensuite, un art d’un peuple, qui caractériserait les habitants d’un territoire, une nation ou une région, par opposition à ceux de la région ou de la nation d’à côté. Ensuite, l’art réalisé par des non-artistes, soit parce qu’ils sont de fait marginaux – ainsi de l’art brut réalisé par des fous, des déclassés – soit parce qu’ils sont simplement des amateurs, qu’ils ne sont pas des artistes professionnels. Enfin, l’art populaire au sens d’art popularisé, à savoir un art partagé par les moyens de communication modernes, les médias de masse, qui font qu’une œuvre est connue de tous, toutes classes sociales confondues – Michael Jackson, Banksy, etc.

Que cherche Ruffin dans sa quête esthétique d’un art populaire ? Probablement pas un art des non-artistes, puisque même s’il ne touche aucun droit d’auteur sur J’veux du soleil, il a été un journaliste professionnel qui possède toutes les ficelles du métier, de même pour Gilles Perret qui est un réalisateur chevronné. Swed Oner, l’artiste qui a peint Marcel à l’aérographe, a de même une petite galerie personnelle, vend ses œuvres et essaye de vivre de son art : ce n’est en tous les cas pas un « non-artiste », même s’il ne s’agit pas d’un artiste professionnel au sens strict. Probablement pas non plus un art « popularisé » : le but de François Ruffin et de Gilles Perret à travers leur film n’est probablement pas de réaliser un « blockbuster » des Gilets jaunes, et s’ils souhaitent la meilleure diffusion à leur film, c’est avant tout pour des raisons politiques d’agitation idéologique, et non dans l’optique qui serait celle de lancer un produit qui fonctionne à plein régime dans les médias de masse, façon Gangnam Style ou même, plus orienté politiquement, façon Kate Tempest. Même si, bien entendu, encore une fois pour des raisons d’agitation politique, le film est bande-annoncé partout sur les réseaux sociaux.

La définition de l’art populaire qui conviendrait le mieux à ce que vise François Ruffin est bien évidemment la première que donne Jean Cuisenier, à savoir un art socialement populaire, issu des classes populaires, et destiné aux classes populaires. À cette nuance près, que détaille le député-réalisateur dans le hors-série Fakir faisant office de dossier de presse pour le film, disponible gratuitement en fin de séance :

« Plus généralement, c’est toute la classe intermédiaire, les éduqués, les cultivés, qui a scruté ce mouvement avec méfiance, avec distance. Ça ne me surprend pas, je connais par cœur ce divorce avec les classes populaires. Et je ne me fais pas d’illusion : qui, dans les salles de ciné, notre film va-t-il toucher ? Largement cette classe intermédiaire, éduquée, cultivée. Mais tant mieux. Tant mieux, parce qu’il faut qu’elle les voie, ces hommes, ces femmes, et qu’elle se dise : “Ils me ressemblent, je suis avec eux.” »

Le but est encore une fois politique, il s’agit, dans une stratégie déjà visée par Lénine, de faire basculer les classes moyennes avec les classes populaires, contre les classes dirigeantes. Le film est donc autant pour les Gilets jaunes issus majoritairement des classes populaires que pour les classes intermédiaires absentes des ronds-points : c’est donc moins, peut-être, un art pour les classes populaires stricto sensu, même s’il s’adresse aussi à elles, qu’un art sur ces classes populaires : le « peuple » n’en est pas tant le principal destinataire que le sujet fondamental. Comme le portrait de Marcel.

Lafleur au fusil

François Ruffin est-il par ailleurs en quête d’un art populaire au sens d’un art national ou régional ? Fier de son identité picarde, François Ruffin est un défenseur du protectionnisme en économie. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il soit un nationaliste ou un chauvin : son but dans son tour de France des ronds-points n’est pas tant de faire un tour des régions de France que de faire une galerie de portraits, d’aller à la rencontre des personnes. Marcel, « c’est personne, c’est tout le monde », ce n’est pas un gars de Dions en particulier. Et si régionalisme il y a chez les réalisateurs dans ce film, c’est avant tout un provincialisme indéterminé (François Ruffin vient d’Amiens, Gilles Perret d’Annecy) qui s’oppose au centralisme hors-sol parisien. On croise bien dans le film quelqu’un qui habite depuis 45 ans dans sa bourgade, et que Ruffin plaisante en disant qu’il est « chauvin », mais aussi une femme qui est venue du Nord-Pas-de-Calais pour aller rejoindre son compagnon en Ardèche : les classes populaires ont les mêmes problèmes partout, dans toutes les régions de France. Et en dehors de France aussi.

Quand François Ruffin fait campagne pour les législatives en 2017, il choisit pour mascotte de son mouvement de soutien Picardie debout une figure régionale, typiquement amiénoise : Lafleur, qui est à Amiens ce que Guignol est à Lyon, ou Punch à l’Angleterre, c’est-à-dire une marionnette carnavalesque, satirique, irrévérencieuse, qui se gausse de tout, et surtout du pouvoir établi. Ces marionnettes prennent leurs racines, au XVIIIe et au XIXe siècle, dans une pratique théâtrale qu’on ne peut guère qualifier que de « populaire » : montrée dans les foires, voire dans les appartements privés des marionnettistes, les spectacles de Guignol et de Lafleur sont souvent réalisés par des ouvriers. Lafleur aurait pour père un ouvrier du nom de Louis Bellette, qui aurait créé son théâtre sous le Premier Empire. C’est ainsi que le décrivent les historiens de la marionnette Gaston Baty et René Chavance (Histoire des marionnettes, PUF, 1972, p. 80-81) :

« Toujours de bonne humeur, faussement naïf, le mot vif, le ton goguenard, il est l’expression de la satire populaire. Irrémédiablement en désaccord avec l’autorité – toutes les pièces se terminent par l’intervention des gendarmes, les cadorets – il lève alors son pied vainqueur et, la jambe tendue, la semelle cloutée, à la hauteur de l’œil, il fonce sur ses adversaires et les met en fuite. C’est le dénouement invariable. »

François Ruffin, en 2017, précisait que la spécialité de Lafleur était de « botter le cul aux notables », et s’inscrit donc dans la continuité de cette figure carnavalesque de contestation sociale, voire de retournement révolutionnaire – le carnaval étant selon l’historien de la littérature Mikhaïl Bakhtine le moment par excellence où l’on retourne le monde ordinaire. D’après Mikhaïl Bakhtine :

« Le carnaval est un spectacle sans la rampe et sans la séparation en acteurs et spectateurs. Tous ses participants sont actifs, tous communient dans l’acte carnavalesque. On ne regarde pas le carnaval, pour être exact, on ne le joue même pas, on le vit, on se plie à ses lois aussi longtemps qu’elles ont cours. »

Ruffin ne s’y est pas trompé en faisant de la figure de Lafleur non seulement un imprimé sur des tee-shirts et des drapeaux, mais aussi une grande effigie brandie lors des manifestations comme une figure de carnaval. Avec Lafleur, la révolution devient une fête populaire, où la barrière entre spectateurs et acteurs disparaît. Et naît le citoyen.

Lafleur à la marche du 23 septembre 2017 contre le coup d’État social.
Source : Wikimedia Commons

Porter la voix des marionnettes

Adoptant l’art du carnaval lors de la Fête à Macron, celui des marionnettes dans Picardie debout, et maintenant celui du reportage social dans J’veux du soleil, Ruffin veut porter la voix des classes populaires dans la rue, dans l’hémicycle, pour qu’enfin elles soient entendues des pouvoirs publics. Veut-on dire par ce rapprochement entre le film sur les Gilets jaunes et la marionnette Lafleur que le député manipule les gens, qu’il les mène où il le veut comme des effigies de carnaval, qu’il tire les ficelles ? Il suffit de voir J’veux du soleil pour se rendre compte que Ruffin tente exactement l’inverse : il ne parle pas au nom des gens, il les laisse parler longuement, et ne fait tout le long du film que leur poser quelques questions, et les écouter. Il est essentiellement là pour recueillir une parole, et pas pour leur faire des discours. Bien sûr, il y a du montage, mais très peu : 24h de rushs obtenues en 6 jours de tournage pour 1h15 de film, cela fait très peu de coupes. Bien sûr, le député-reporter prend à plusieurs reprises la parole devant une assistance de Gilets jaunes, mais cela ne fait même pas 5 min de film en tout, et surtout cela se fait toujours après avoir longuement écouté les gens. Ruffin n’a pas fait ce film pour s’écouter parler, et au départ, dit-il, voulait même y aller seul, parce qu’il ne voulait pas de caméra braquée sur lui. Il en est le fil conducteur, mais pas le sujet. Le sujet, c’est les Gilets jaunes.

Les gens ont l’impression d’avoir été manipulés par le passé, qu’on s’est fichu d’eux pendant des décennies, qu’ils sont les dindons d’une farce cuisinée par le pouvoir. Dans ces conditions, deux options s’offrent à l’homme politique. La première consiste à continuer à parler au nom des gens, dans le cadre de la démocratie représentative, en tenant un discours personnel qui se veut le reflet de celui des personnes qui l’ont élu. Au risque du mensonge et de la traîtrise, trop souvent, de l’incompréhension, la plupart du temps, de la déformation et de l’infidélité, dans tous les cas. Il s’agit d’une pratique de l’ancien monde. La seconde consiste à être d’abord et avant tout le « porte-voix » des électeurs – et ici on peut entendre le mot « voix » aussi bien au sens vocal qu’au sens électoral – et de retransmettre directement leur parole, puis de compléter cette parole par des propositions politiques. C’est l’option privilégiée par François Ruffin dans ce film, ainsi que dans beaucoup de ses prises de parole publiques où, à la manière de Corbyn qui s’était lui aussi contenté de lire à ses débuts au Parlement anglais certains messages qui lui avaient été envoyés par des citoyens, il rapporte les propos qui lui ont été confiés, in extenso, sans les travestir ou les reformuler.

Qu’il en soit remercié. La parole des classes populaires ne peut se libérer que si elle est écoutée, et si elle n’est pas travestie. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas de représentation politique, mais qu’il est impossible de donner sa confiance aux représentants si la parole des représentés n’est pas écoutée pour elle-même, et non dans le cadre d’une stratégie d’action politique ou de conquête électorale. Si l’on veut que les marionnettes, les sans-voix, ne soient pas affublés de ventriloques qui parlent à leur place, il faut leur donner la parole. Et, comme Lafleur, leur laisser botter le cul des notables.

François Fièvre


Photo de une: Portrait de “Marcel” dans le film J'veux du soleil de François Ruffin et Gilles Perret, 2019. Source: groupe Facebook du film.

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Portrait de “Marcel” dans le film “J'veux du soleil” de François Ruffin et Gilles Perret, 2019. Source: groupe Facebook du film.
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