Grèves des enseignants à Los Angeles : « Rien ne sera plus comme avant »

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Eric Blanc et Arlene Inouye
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mardi 5 février 2019
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Chapô
La grève des enseignants de Los Angeles a connu une très forte mobilisation, et cela a payé. Jacobin a interrogé Arlene Inouye, négociatrice en chef du syndicat United Teachers Los Angeles, sur la façon dont la grève a renversé le rapport de force avec les milliardaires partisans de la privatisation.

Après une grève dure d’une semaine, les enseignants de Los Angeles ont voté mardi soir à une écrasante majorité en faveur d'un nouvel accord avec le school district, [« circonscription scolaire », sorte d'équivalent de notre académie scolaire, mais gérée sur un modèle d'entreprise avec pouvoir de décision sur la gestion financière et humaine, NDLR]. En suspendant leur travail et en obtenant un soutien public massif, les grévistes ont pu arracher d'importantes concessions à un directeur milliardaire qui avait à cœur de privatiser ce district.

Parmi les victoires les plus importantes pour les écoles publiques de Los Angeles, mentionnons : une infirmière à temps plein dans chaque école, ainsi que des conseillers d’orientation et bibliothécaires supplémentaires ; le retrait du paragraphe 1.5 du contrat (qui permet au district de ne pas tenir compte des plafonds d'effectif des classes) ; une diminution de l'effectif des classes dans l'ensemble du secteur ; une augmentation salariale de 6 % sans concessions en matière d'assurance maladie [fournie par l’employeur, NDLR] ; un droit de regard accru par les syndicats concernant les co-locations des charter schools, [c'est-à-dire la réquisition permanente dans un établissement public de locaux momentanément disponibles au profit d'une charter school, établissement privé sous contrat, au financement public, NDLR] ; un appui politique pour un moratoire national sur ces charter schools ; et une série de progrès pour des revendications d'intérêt général comme la construction d'écoles communautaires [community schools, écoles qui impliquent l'ensemble de la communauté du quartier dans le projet éducatif et l'élargissent à un soutien social, NDLR], la fin des fouilles racistes prétendument opérées « au hasard », ainsi que la création d'espaces verts dans les écoles, et la mise sur pied d'un fonds pour la défense des immigrants.
Bien que le déroulement du scrutin du mardi 21 janvier ait été malheureusement expédié en quelques heures, la grande majorité des éducateurs de Los Angeles estiment néanmoins qu'il s'agit d'une victoire historique pour l'enseignement public à Los Angeles et dans tout le pays. Après le grand rassemblement du mardi 21 janvier devant l'hôtel de ville, Eric Blanc, de Jacobin, s'est entretenu avec Arlene Inouye, la présidente du Syndicat des enseignants de Los Angeles (UTLA), sur le sens et les conséquences de cette grève.

EB : Arlene, vous êtes en grève depuis plus d'une semaine, vous avez négocié toute la nuit et, il y a quelques minutes à peine, vous avez annoncé un accord de principe pour un énorme rassemblement de dizaines de milliers d'enseignants. Pouvez-vous décrire ce que vous ressentez en ce moment ?

AI : Je sais que je suis fatiguée – je le sens dans mon corps. Mais ça va me manquer, je vous le dis. C'est tout simplement une sensation incroyable de voir une mer rouge d'enseignants qui se sentent si heureux, si puissants. Après avoir été battus pendant des années, les enseignants de Los Angeles peuvent maintenant être fiers de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. Il n'y a pas vraiment de mot pour décrire mes émotions en ce moment – l'euphorie peut-être ? C'est quelque chose de vraiment très spécial de pouvoir vivre cette expérience. C'est magnifique.

Pourquoi pensez-vous que le district a fini par céder à ces dernières revendications pendant le week-end ? C'est assez surprenant, vu la dureté de leur combat contre vous depuis des mois.

Le fait est que nous avons une équipe de négociation solide – et nous avons clairement fait savoir au district qu'il y avait des revendications de base que nous devions obtenir. Nous sommes restés fermes sur nos principes.

Mais ce qui a vraiment fait bouger les choses, c'est que nous avions trente-deux mille membres qui faisaient le piquet de grève dans chaque école, et aussi quinze mille parents et membres des communautés. Et nous avions cinquante mille membres et sympathisants qui se sont rassemblés ici presque tous les jours. C'est ça, le vrai pouvoir. Ils savaient donc que s'ils ne répondaient pas à nos exigences, nous prolongerions la grève – et ils ne voulaient pas de cela. Nous avons eu un effet de levier énorme et c'est pourquoi nous avons été en mesure d'obtenir tout ce que nous pensions être essentiel – et plus encore.

Los Angeles est une ville tristement connue pour la difficulté d’y organiser des luttes en raison de sa taille et de sa dispersion géographique. La campagne de syndicalisation menée par la nouvelle direction du syndicat UTLA depuis votre élection en 2014 est devenue l'une des plus impressionnantes campagnes de syndicalisation depuis des décennies ; la croissance et la transformation du syndicat ont été incroyables. En 2012, la grève à Chicago a été extraordinaire, mais cela me semble aller encore plus loin.

Nous avons vraiment fait des progrès ces dernières années. J'ai appris que rien ne peut vous arrêter quand vous êtes bien organisés collectivement, quand vous avez les structures, les systèmes internes, la participation de la base, le personnel, et que vous travaillez ensemble pour un programme commun. Je suis toujours étonnée de ce que nous, en tant que syndicat, avons réussi à accomplir.

Nous avons été capables de motiver nos membres et de les aider à surmonter leurs craintes et leurs doutes bien réels ; nous avons été capables de les aider à prendre un grand risque. Nous avons défendu avec vigueur les intérêts de tous nos membres, pas seulement ceux de nos enseignants. Quand on est inclusif comme ça, on fait vraiment l'expérience de l'unité. Nous avons tous pu nous rassembler.

Partout dans la ville, les éducateurs semblent transformés …

Exactement. L'isolement, les obstacles que beaucoup d'éducatrices et d'éducateurs ressentent au quotidien, tout cela a été brisé par la grève. Une effusion d'amour, c'est ce que j'ai ressenti pendant cette grève. Il y a eu un véritable sentiment d’appartenir à un collectif, d'amour l'un pour l'autre.

Bien sûr, c'est difficile de faire la grève, mais une fois sur place, c'est exaltant. Honnêtement, je n'avais aucune idée du pouvoir que cela donnerait à nos membres, cela a vraiment bouleversé tous les aspects de la vie dans cette ville.

Et la grève a donné un sentiment de légitimité à tous nos membres. Je pense que chacun d'entre eux aujourd'hui se dit : « J'ai gagné ça, on a gagné ça tous ensemble. Nous avons un pouvoir collectif. On ne peut pas le faire individuellement, mais on peut le faire ensemble. » Ce qui m'a émerveillée, en allant d'école en école, c'est de voir tous les membres faire le piquet de grève en dansant dehors, sous la pluie.

Rien ne sera plus pareil après ça. Nous devons maintenant envisager, en tant que syndicat, la manière dont nous pouvons mobiliser toute cette énergie – et intégrer tous les nouveaux dirigeants qui ont émergé – pour les luttes à venir. Je pense que les possibilités sont infinies. J'espère que d'autres syndicats seront vraiment encouragés et inspirés, et je crois qu'ils le sont, car j'ai reçu une tonne de messages de partout dans le pays.

Nous nous sommes inspirés de Chicago et des États rouges. Nos actions s'encouragent mutuellement, et ce mouvement ne fera que grandir. Je suis si fière de participer à cette lutte pour l'éducation publique, pour la justice sociale, pour les femmes, pour la justice raciale, pour tous les travailleurs. Et nos syndicats sont l'endroit où nous avons vraiment le pouvoir de rassembler toutes ces luttes.

J'ai été époustouflé par le niveau de soutien des parents et des élèves aux piquets de grève et aux grands rassemblements comme celui d'aujourd'hui. Comment expliquez-vous un tel niveau de soutien de la communauté ?

Cela fait des années que nous travaillons avec les parents et la communauté. Mais ces dernières semaines, les choses ont vraiment pris d'elles-même une autre dimension.

Je pense que les parents ont vu que nous nous battions pour leurs élèves. Notre message était clair : cette grève ne concernait pas seulement nos salaires. Nous avons entrepris cette action parce que nous nous soucions de nos élèves et parce que les conditions de vie dans nos écoles doivent changer. Et je pense que les parents ont ressenti notre sincérité.

C'était vraiment émouvant de voir toute la générosité des parents et de la communauté locale. Par exemple, j'ai vu un parent d'une école primaire ouvrir sa maison de l'autre côté de la rue à tous les grévistes. Vous pouviez utiliser ses toilettes, bien sûr – mais il y avait aussi une garderie, de la nourriture chaude et de la soupe sur le feu pour tout le monde.

Les enseignants à qui j'ai parlé au cours des derniers jours ont senti cet élan de soutien. Beaucoup d'entre eux m'ont dit de cette grève que c'était la première fois qu'ils étaient vraiment remerciés par les parents et la communauté locale d'être enseignants. Quand j'entends des histoires comme ça, c'est très important pour moi. C'est de ça qu'il s'agit.

Partout dans le pays, les enseignants sont confrontés aux mêmes politiques de privatisation et de compressions budgétaires, imposées aussi bien par les Démocrates que par les Républicains. Pensez-vous que l'exemple de Los Angeles va encourager davantage d'enseignants et de syndicats à entreprendre des actions similaires sur leur lieu de travail ?

Je crois que ce que nous venons de vivre va changer le visage non seulement de Los Angeles, mais de tous les États du pays – et peut-être même dans le monde. Il s'agit d'une lutte mondiale autant que nationale pour sauver l'éducation publique contre ceux qui veulent la privatiser.

L'esprit, la joie, le bonheur d'une juste victoire, on ne peut pas mettre ça sous cloche, ça va se répandre. C'est tellement communicatif, c'est tellement contagieux, ce mouvement va continuer à grandir. Il le faut !

Aujourd'hui, on a le sentiment de remporter une grande victoire, mais la lutte pour défendre et améliorer l'éducation publique à Los Angeles et en Californie n'est pas terminée, n'est ce pas ?

Il faut certainement en faire plus. Nous avons entamé une grande bataille législative pour obtenir le financement de l'éducation publique en Californie par le biais du projet législatif Schools and Communities First Act. Il figurera sur le bulletin de vote de 2020 et rétablira 11 milliards de dollars pour l'éducation en mettant fin à la niche fiscale de la Prop. 13 concernant l'impôt foncier commercial.

Depuis des années, nous faisons partie d'une vaste coalition autour de cette question de l'imposition des sociétés. C'est le genre d'initiative de vote qui m'enthousiasme. Certaines forces d'en haut continuent de parler de choses comme une taxe sur les colis, mais c'est une taxe régressive. Je pense que les travailleurs paient déjà suffisamment d'impôts – ce sont les riches qui doivent payer leur juste part. Nous allons donc continuer à nous battre sur cette question fiscale, il y aura une grande bataille en 2020.

Sur la question de la privatisation, nous avons besoin d'un plafonnement du nombre des charter schools à l'échelle de l'État. En fait, nous venons tout juste d'obtenir du Conseil scolaire qu'il accepte d'adopter une résolution sur la création d'un plafonnement de ces écoles en Californie. Cela ne se serait jamais produit avant la grève.

Et maintenant, grâce à la grève, le public est beaucoup mieux informé et sensibilisé au sujet des charter schools, des 600 millions de dollars qu'elles drainent des écoles de Los Angeles, de leur mauvaise gestion financière, etc.

Nous nous battons avec acharnement contre la privatisation à Los Angeles. Je pense que nous avons vraiment mis l'accent sur cette question au niveau de l'État. Les travailleurs de Los Angeles comprennent maintenant que nous avons des milliardaires qui contrôlent notre commission scolaire et que nous avons un directeur général qui est un banquier de Wall Street. Nos parents connaissent la différence entre l'enseignant de leurs enfants et les intérêts financiers qui contrôlent actuellement notre school district.

Par ce mouvement et cette grève, nous avons montré la puissance et la beauté de l'éducation publique, et pourquoi elle doit être préservée. Nous en avons fait un nouveau récit.

Grâce à de telles luttes, les choses commencent à bouger et l'opinion publique sur les charter schools est en train de changer. Nous allons donc travailler avec Tony Thurmond, le nouveau directeur général de l'éducation publique en Californie, pour mettre en place un système de plafonnement des charter schools dans tout l'État.

Y'a-t-il un dernier mot que vous aimeriez transmettre aux enseignants et aux militants associatifs et syndicaux qui se tournent vers Los Angeles pour y trouver une inspiration ?

Notre grève est une leçon pour les syndicats de tout le pays : le statu quo n'est pas acceptable. Il est temps d'agir, d'être courageux, de se mettre en danger parce que les travailleurs ne peuvent pas continuer à vivre dans la situation actuelle d'inégalité économique et de division au sein de nos communautés. Il est temps de se relever.

Les gens ont vu que nous avons un vrai pouvoir, que nous pouvons gagner. À nous de jouer. Nous allons rayonner et nous allons continuer à progresser.

Eric Blanc et Arlene Inouye


Cet entretien est traduit d'un article précédemment paru le 23 janvier 2019 sur Jacobin.

Crédits photo: UTLA.

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Enseignants en grève à Los Angeles, janvier 2019. Crédits: UTLA.
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