Chicago: la vague de grèves des enseignants atteint les écoles privées

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Rachel T. Johnson
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mardi 20 novembre 2018
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Chapô
Les personnels éducatifs des écoles privées sous contrat [NDT: charter schools] de Chicago sont prêts à faire la grève. Leur syndicalisation et leur organisation militante montrent comment les enseignants de tout le pays peuvent lutter contre la réforme de l'éducation privée.

Hier [le 30 octobre 2018], 98 % des enseignants et du personnel de la fédération Acero Charter à Chicago ont voté en faveur d'une grève. Acero, la plus grande fédération d’enseignants syndiqués de la ville, représente plus de cinq cents membres dans dix-neuf écoles de la ville. Quatre écoles associées à la fédération Chicago International Charter Schools (CICS) organiseront un vote d'autorisation de grève ce vendredi [2 novembre].

Contrairement à ce que rapportent la plupart des médias, ce ne serait pas la première fois que les enseignants du privé se mettent en grève. En 2011, une vingtaine d'enseignants de l'école privée Khepera de Philadelphie sont montés au créneau, comme l'a expliqué Shaun Richman, ancien cadre du syndicat des enseignants, en 2016. Mais une grève de ce genre reste historique – c'est la première fois que des centaines d’enseignants du privé de deux principales fédérations ont quitté le travail en masse.

Il n’est pas très surprenant que cela se produise d'abord à Chicago. Avec un nombre exceptionnellement élevé de 34 écoles privées syndiquées parmi les 128 de la ville, la syndicalisation des écoles privées à Chicago a fait des progrès significatifs pour remettre en cause l'une des caractéristiques de la réforme de l'éducation privée : une main-d'œuvre bon marché et non syndiquée.

Coopter l’enseignement privé

Comme Andrew Broy, président de l'Illinois Network of Charter Schools, semblait le regretter dans le Chicago Tribune : « Chicago est devenu l'épicentre de l'organisation syndicale des écoles privées dans le pays. » Le Chicago Teachers Union (CTU), un syndicat militant, a joué un rôle déterminant dans ce processus, s'alliant aux enseignants du privé et votant pour fusionner avec le Chicago Alliance of Charter Teachers and Staff (Chi-ACTS), le syndicat des enseignants du privé, en janvier.

La CTU, qui a longtemps été un rempart contre la réforme et la privatisation du système scolaire, a adopté une stratégie agressive et conflictuelle contre les écoles privées – ce qui, comme l'illustre cet article de Philanthropy Magazine, a suscité de la peur dans l'esprit des élites.

Tandis que certains défenseurs de l'éducation publique considèrent les écoles privées sous contrat comme des briseuses de grève, la CTU ne partage pas ce point de vue. Le syndicat soutient que les syndicats d'enseignants devraient accueillir les enseignants du privé plutôt que de les ostraciser. Mais en même temps, la CTU n'a pas peur de dire que les écoles privées sont des outils pour démanteler l'éducation publique. Ils ont même réussi à obtenir l'adhésion des enseignants des écoles privées au programme suivant : le syndicat est officiellement opposé à l'expansion des écoles privées sous contrat.

Ce faisant, le syndicat a cherché à renverser la tendance à l'affaiblissement du pouvoir des syndicats d'enseignants, l'un des derniers bastions du mouvement syndical organisé. En syndiquant les enseignants du privé, la CTU a fait le pari que le soutien de l'élite à l'expansion des écoles privées diminuerait. Les donateurs milliardaires et les politiciens néolibéraux qui réclament des écoles privées ne pourront plus s'en servir comme d'une arme contre le pouvoir syndical.

Réglage de la courbe

Ce n'est pas la première fois que des enseignants du privé de Chicago menacent de faire grève. En mai 2017, les enseignants de la Passages Charter School, dans le quartier de North Side's Edgewater, ont failli arrêter le travail, deux mois seulement après que les enseignants de l'ONU (maintenant appelée Acero, renommée à la suite d'un scandale de corruption majeur) et de la fédération d'Aspira ont évité de peu une grève.

À l'époque comme aujourd'hui, les demandes des enseignants avaient en ligne de mire les pires aspects du modèle des écoles privées : les bas salaires et les mauvaises conditions de travail qui augmentent le taux de roulement du personnel, et privent les élèves (qui, comme ceux des écoles publiques de Chicago, sont en nombre disproportionné pauvres et de couleur) d'un environnement d'apprentissage de qualité.

Cette fois-ci, les négociations portent sur la nécessité de réduire l'effectif des classes, d'appuyer davantage les services d'éducation spécialisée, d'augmenter les salaires et les avantages sociaux et de modifier les conditions de travail. Les exigences comprennent une plus grande « souplesse pour réviser les programmes d'études qui ne sont pas adaptés à la culture ou à l'âge des élèves » – ce qui est essentiel dans les écoles privées, qui exigent souvent des cours écrits et une formation préparatoire aux examens – et des services de « soutien psychologique et social pour leurs élèves massivement non blancs à faible revenu ». Ce dernier point constituerait un changement radical par rapport au modèle disciplinaire « pas d’excuses », auquel la plupart des écoles privées adhèrent, qui punit de façon disproportionnée les étudiants de couleur et à faible revenu.

Parmi les facteurs qui ont déclenché le vote pour la grève, il y a un mode de financement des écoles approuvé l'an dernier, qui a permis d'augmenter le financement des écoles privées. Selon ce nouveau modèle, le financement par élève pour les écoles privées ainsi que pour les écoles publiques traditionnelles de Chicago a augmenté de 2,5 %. Sierra Cheatham, représentante des enseignants et membre de l'équipe d'action de l'Instituto Health Sciences Career Academy, m'a dit que cette nouvelle manne financière a amené les membres de la CTU-ACT à se demander « où va tout cet argent ».

« Il n’a pas été possible de retenir les enseignants dans mon école », a-t-elle ajouté, attribuant le haut taux de roulement du personnel aux faibles salaires que les enseignants reçoivent dans les écoles privées par rapport aux écoles publiques de Chicago.

La rémunération des cadres supérieurs, cependant, est élevée. Selon le syndicat, Richard Rodriguez, PDG d'Acero, gagne 260 100 $ annuels pour gérer un système de 15 écoles. (Janice Jackson, directrice générale des écoles publiques de Chicago, gagne 260 000 $ pour en superviser 513.) Par ailleurs, le salaire moyen des enseignants d'Acero est inférieur de 13 600 $ par an à celui d'un enseignant moyen du public. Le syndicat souligne également le fait que le conseil scolaire choisi par Rahm Emanuel a « versé des centaines de millions de dollars d'impôts au réseau d’écoles privées, en plus des millions d'autres fonds publics pour la construction d'écoles UNO/Acero ». Emanuel, qui a supervisé le plus grand nombre de fermetures d'écoles de l'histoire des États-Unis, a été un grand admirateur des écoles privées, notamment du réseau Noble.

L'an dernier, l'annonce d'une campagne syndicale à l'initiative des enseignants à Noble a signalé le potentiel d'une transformation majeure du paysage des écoles privées de la ville. Bien que Chicago ait un nombre exceptionnellement élevé de syndicats dans l’enseignement privé, le réseau Noble serait le plus important, avec 800 enseignants et employés. Ce réseau est également unique dans la mesure où, contrairement à d’autres réseaux comme Aspira et Acero, qui se sont tous deux réorganisés suite à des scandales de corruption majeurs, il n'a jamais été confronté à des allégations de mauvaise gestion financière. Au contraire, Noble, qui a été décrit dans Crain's Chicago Business comme « une société à haut rendement », est le chouchou des politiciens et des philanthropes milliardaires, qui ont donné d'énormes sommes d'argent pour financer l'expansion du réseau dans la ville. Le candidat au poste de gouverneur de l'Illinois, J.B. Pritzker, et le gouverneur sortant, Bruce Rauner, ont tous deux des campus Noble portant leur nom.

La grève imminente des enseignants des écoles privées de Chicago doit être considérée comme faisant partie de la vague de rébellion des enseignants du printemps dernier et du militantisme continu des enseignants dans des régions démocrates comme l'État de Washington ou Los Angeles, tous précédés, bien sûr, par la grève de la CTU en 2012. Le syndicat note que le salaire moyen dans certaines écoles de Chicago est d'à peine 47 000 $, inférieur au salaire moyen des enseignants de l'Arizona qui ont fait la grève en 2018. Avec un coût de la vie qui dépasse de 30 % celui d'États comme la Virginie-Occidentale et l'Oklahoma, selon le syndicat, les salaires des enseignants du privé sont souvent « bien inférieurs à ceux des enseignants dans les États les plus militants et sous-financés de la nation, les États rouges ».

Sarah Chambers, enseignante spécialisée, croit qu'une grève pourrait aboutir à une transformation. Chambers m'a dit que cela enverrait un message fort aux investisseurs qui cherchent à s'installer dans la ville. « Les opérateurs du privé diront : “Voyez, c'est un syndicat fort, et maintenant ils sont en grève ! On ne peut pas venir à Chicago.” »

L'auditoire le plus important serait peut-être les autres enseignants : une grève dans un réseau d’école privées pourrait faire reconnaître le syndicalisme des écoles privées à une échelle nationale, du moins dans le milieu des enseignants. C'est ce qui s'est passé avec la grève de la CTU en 2012, et c'est ce qui s'est passé avec la rébellion des États rouges plus tôt cette année.

Les enseignants de tout le pays – comme les enseignants de Baton Rouge la semaine dernière – ont vu d'autres enseignants se mettre en grève et gagner. Ils se sont rendu compte qu'ils pouvaient réussir aussi. Peut-être qu'à la suite d'une grève à Chicago, nous verrons bientôt des enseignants se regrouper, se syndiquer et faire la grève dans des villes comme Detroit et La Nouvelle-Orléans, qui ont été le terrain de jeu des privatiseurs d'écoles pendant plus d'une décennie. La rébellion des enseignants de 2018 n'est manifestement pas encore terminée.


Rachel T. Johnson, écrivaine basée à Chicago.


Article initialement paru dans Jacobin, 31 octobre 2018. Traduction Europe insoumise.
Photo: Grève syndicale des enseignants à Chicago, septembre 2012. Source: Flickr, Spencer Tweedy.

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Grève syndicale des enseignants à Chicago, septembre 2012. Source: Flickr, Spencer Tweedy.
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