Les villes de Suède entre intégration et ségrégation

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Alexandre Schon
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mardi 18 septembre 2018
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Au lendemain des élections générales de Suède le 9 septembre 2018, le résultat est sans appel. La progression notable de l’extrême droite doit être comprise au prisme de plusieurs facteurs, notamment des paradoxes d’une société prise en étau entre modèle intégrationniste et creusement des inégalités. Quelles dynamiques de ségrégations sociales et urbaines sous-tendent ces résultats ?

Les résultats des élections législatives suédoises viennent conclure un été mouvementé. La Suède a connu de nouvelles crispations urbaines cet été à Göteborg, dans la nuit du 13 au 14 août 2018. Elles font écho à de multiples événements similaires survenus depuis le début des années 2000 (attentats de Stockholm en avril 2017 et décembre 2010, émeutes de Husby en mai 2013) et traduisent les tensions socio-économiques fortes d’un modèle suédois à la peine face au creusement des inégalités. La problématique est majeure : la Suède est un pays très urbain, avec un taux d’urbanisation de 86,11 % (essentiellement dans le triangle Stockholm-Malmö-Göteborg). Dans une dynamique similaire à celle du reste de l’Europe, la Suède et l’Europe du Nord connaissent une progression nouvelle des mouvances nationalistes et anti-immigration.

À l’échelle nationale, les électeurs suédois s'étant exprimés ont été 17,6 % à voter pour le parti d’extrême droite des Démocrates de Suède (SD), soit 4,7 points de plus que lors des dernières élections législatives. Dégager une majorité de gouvernement dans ces conditions relève ainsi d’une équation complexe. Ces nouveaux votes gagnés par l’extrême droite proviennent de déçus du principal parti de droite Les Modérés, ainsi que des déçus du parti social-démocrate au pouvoir, converti au libéralisme depuis les années 1990. Une analyse électorale non seulement par région, mais aussi par ville et par quartier, révèle de très fortes disparités géographiques dans les comportements électoraux. Ainsi, à Göteborg, l’extrême droite a récolté jusqu’à 27,5 % dans les quartiers nord, contre moins de 4 % à l’est et au sud de la ville.

Malgré un héritage de solidarité sociale et dans un climat de montée de l’extrême-droite, en quoi la Suède peine-t-elle à faire face à ses processus de ségrégations socio-spatiales (segmentation spatiale de populations selon des critères sociaux, ethniques, confessionnels, de revenus, etc.) ?

Le welfare suédois : un modèle intégrationniste et multiculturel

Pays d’immigration à la sortie de la seconde guerre mondiale, la Suède a d’abord accueilli une immigration essentiellement nordique (Finlande, Norvège, Danemark) puis centre-européenne et balkanique (Pologne, ex-Yougoslavie) au fur et à mesure des pressions soviétiques pendant la guerre froide puis l’éclatement des espaces politiques. Réfugiés fuyant les dictatures chilienne, argentine, brésilienne ou uruguayenne, réfugiés éthiopiens et somaliens de la guerre de l’Ogaden, réfugiés politiques iraniens, irakiens et kurdes de la guerre Iran-Irak ou de la révolution islamique de Téhéran, réfugiés afghans et aujourd’hui syriens : en 2017, 18,54 % de la population suédoise (1,87 million d’habitants) est née à l’extérieur du pays. Classée 2e sur 44 pays industrialisés en nombre de demandeurs d’asile par rapport à sa population, sans compter les personnes d’origine finlandaise et malgré un durcissement de sa politique en la matière, la Suède affiche des résultats dans le domaine de l'immigration avec lesquels aucun État d’Europe du Nord ne peut rivaliser.

Cette politique migratoire résulte d’un « modèle suédois » développé par les mouvements sociaux puis la social-démocratie depuis les années 1930, avec un point culminant dans les années 1960. Symbole d’une organisation sociétale et d’une gestion centralisée de l’espace, la bureaucratie suédoise a longtemps agi dans un contexte de forte croissance économique. Les valeurs et objectifs portés par ce modèle sont propres au welfare suédois (entendu comme « responsabilité collective ») : le plein-emploi, la réduction progressive des inégalités, la démocratie, l’intégration et la solidarité sociale, le principe de non-exclusion, la scolarisation et l’accès à la santé. La paix sociale et l’adaptation spécifique à la conjoncture internationale sont également promues sur la base du consensus, initialement au moyen de négociations entre les deux principales forces syndicales d’un poids équivalent (SAD et LO, selon les accords de Saltsjöbaden, 1938) et d’une politique de formation des travailleurs basée sur la polyvalence. Ayant accès à un système social généreux malgré de successives diminutions des dépenses dans ce domaine, une personne au chômage a toujours droit à une allocation en fin de droits afin de conserver un niveau de vie jugé « décent ». Ce fort interventionnisme de l’État à travers une politique avancée de prélèvement et de redistribution se retrouve également dans une importante politique sociale d’urbanisme et du logement. Le droit fondamental au logement pour toutes.s, indépendamment de la situation sociale (NDLR: qui fait écho à la politique de logement stable en Finlande), est l’une des traductions les plus probantes d’une politique longuement mûrie.

Cette politique sociale résulte également d’un modèle économique de développement suédois prospère et à forte croissance au cours des années 1950 et 1960 qui repose sur le besoin de main-d’œuvre. Hydroélectricité, bois, minerais (fer, titane, vanadium…), sulfures, charbon, hautes technologies : un profil économique largement orienté vers le commerce extérieur qui manque de main-d’œuvre et table sur les populations immigrées pour assurer le bon fonctionnement de son économie. Les cas d’entreprises ayant fonctionné sur ce schéma ne manquent pas : Volvo, Saab ou Scania par exemple.

Husby. La ville suédoise à l’épreuve des ségrégations 

Les principes d’intégration, de solidarité sociale, de non-exclusion et de droit fondamental au logement pour toutes.s trouvent leur manifestation la plus évidente après la seconde guerre mondiale par une reprise en main politique de l’urbanisme. Les politiques suédoises de la ville ont ainsi cherché à maîtriser l’expansion des villes, et à apporter un bien-être aux habitants indépendamment de leurs ressources financières. Pour éviter un étalement et un mitage intense et non contrôlé de l’espace urbain, la Suède a pris des dispositions particulières. En premier lieu une planification spatiale par la constitution de solides réserves foncières afin d’éviter la spéculation immobilière [1]. Puis la constitution de grappes de villes et banlieues nouvelles autour de Stockholm, unités géographiques entourées de ceintures vertes et reliées à la ville-centre par des axes de transports collectifs (chemin de fer, autobus, métro). Un réseau de transport collectif cohérent a donc été planifié selon de grandes épines dorsales où chaque banlieue est autocentrée sur son nœud de transport (gare, station) de façon à n’exclure aucun quartier. Enfin, une politique du logement majeure a été développée avec une importante aide publique à la pierre, également protectrice des droits des locataires.

À Stockholm, ces politiques suédoises d’urbanisme se concrétisent par le plan de Stockholm (1952) qui s’étend sur toute l’agglomération par la construction d’unités de voisinage groupées en ligne et formant des villes-satellites d’habitats plutôt collectifs. L’extension des districts de la partie nord de la ville (Överjärva Nord, Akalla, Husby et Kista) a ainsi été prévue et construite dans le cadre du programme de construction Million (1965-1975). Faisant suite à un modèle des villes dit ABC (dont Vällingbyvägen à l’ouest de Stockholm est un exemple) et impulsé par Ernst Michanek, le programme Million avait pour objectif de construire un million de logements face aux flux migratoires, à l’exode rural et au baby-boom que connaissait la Suède de l’époque. Les normes et la densification du bâti ont été revues : skivhus (modèle d'appartement standardisé), dalles, blocs de tours, modèle standardisé d’appartements témoins ont été des éléments majeurs d’un programme proposant un tiers d’immeubles hauts, un tiers d’immeubles de hauteur moyenne, et un tiers de maisons unifamiliales (ex : quartiers de Kälvesta et Rinkeby, au nord-ouest de Stockholm). Million constitue encore aujourd’hui près de 25 % du parc locatif suédois.

Le quartier de Husby (banlieue de Stockholm), héritier direct de ces politiques sociales d’urbanisme et du logement censées favoriser l’intégration, la solidarité et la non-exclusion, a pourtant été le théâtre des plus importantes émeutes urbaines que la Suède ait pu connaître. Construit dans l’un des trois districts du nord d’Överjärva selon un plan directeur présenté en 1971, Husby devait prendre en compte l’ensemble des critiques formulées contre tous les quartiers précédemment aménagés au nord de Stockholm (Överjärva Sud, Rinkeby et Tensta). L’ensemble fut livré en 1976. Son architecte Torgny Gynnerstedt y avait incorporé les règles des programmes précédents, ainsi qu’un plan Scaft pour offrir un meilleur cadre de vie en opérant une séparation fonctionnelle entre les trafics piéton-vélo et automobiles. Cette différenciation des voies de transport, développée par l’université technologique Chalmers dans les années 1960, divise le quartier selon trois niveaux d’accès séparés: route-anneau (pour sortir du quartier), rue locale (autour d’un pâté de maison), rue à sens unique (rue de desserte vers les parkings, les écoles et services). L’objectif était ainsi d’assurer une transparence, une simplicité, une cohérence de ces nouvelles banlieues avec des routes droites et larges, des rocades pour passer sous les voies piétonnes.

Les émeutes de Husby se sont déroulé sur cinq nuits, du 19 mai au 23 mai 2013, s’étendant par contiguïté à d’autres quartiers en difficulté du nord et du sud de Stockholm ainsi qu’à deux autres grandes villes (Göteborg et Malmö). Ces évènements sont venus briser les idéaux sociaux portés par les modèles urbanistiques suédois des années 1970. Plus de 90 incendies géographiquement distincts ont été recensés dans la capitale suédoise, avec des scénarios souvent identiques : des écoles, des crèches, un poste de police ou des commerces ont ainsi été endommagés par une population jeune de ces quartiers, âgée d’une vingtaine d’années. Pompiers et policiers y ont été également malmenés. À l’image des évènements qui se sont produits en France aux Minguettes (à Vénissieux, dans la banlieue de Lyon) en 1981, la Suède – qui avait pourtant déjà connu des évènements de crispation sociale – n’avait jamais fait face à des manifestations aussi violentes. Perlés dans l’espace et le temps, ces phénomènes de tensions sociales dans les quartiers en difficulté se traduisent en éruptions soudaines mais restent les stigmates d’un mal-être socio-économique beaucoup plus profond qui perdure dans la société suédoise depuis des décennies.

Dans un pays encore aisé comptant un niveau de vie parmi le plus élevé en Europe (0,913 d’indice de développement humain en  2015, 477,3 milliards d’euros de PIB, 2,3 % de taux de croissance du PIB réel et 6,7 % de taux de chômage en 2017), les politiques néolibérales ont accru les tensions au tournant des années 2000. Face aux crises multiples, la Suède résiste au prix de mesures drastiques : baisse des retraites, baisse des allocations, entraînant des mouvements sociaux.

Husby est à l’image de ces générations d’immigré.e.s et de cette jeunesse oubliées par la libéralisation économique et la mondialisation « heureuse ». Intégré dans les 14 districts de l’agglomération de Stockholm (Stockholm kommun, 949 761 habitants en 2017), Husby compte 11 893 habitants (2017) parmi les plus pauvres de la région métropolitaine de Stockholm. Le taux de chômage du quartier atteint 8,1 % (soit 5,1 points de plus que le reste de la ville, 2017), 7,2 % de la population bénéficie d’aides financières (contre 2,7 % à Stockholm, 2017) et le revenu moyen mensuel des ménages d’Husby reste faible, à 17 750 Sek (environ 1 500 euros/mois)  contre 30 308 Sek/mois pour Stockholm (2016). C’est également l’un des quartiers dans lesquels on observe le moins de mixité entre habitants d’origine suédoise et habitants d’origine étrangère, ces derniers représentant 86,6 % des habitants du quartier (10 305 habitants, 2017), dont 46,4 % en provenance d’Asie (notamment Turquie, Péninsule arabique) et 36,1 % d’Afrique (notamment Somalie), contre seulement 32,8 % dans le reste de la capitale. Au niveau électoral, à Husby l’extrême droite n’atteint pas les 5%, tandis que les trois partis de la gauche combinés réalisent plus de 80 %, traduisant ainsi le mal-être social de ces quartiers.

Conçu pour favoriser l’intégration, la non-exclusion et la mixité, Husby est à l’image de ces quartiers en difficulté, résultats des politiques de grands ensembles de l’Ouest européen qui ont subi un lent renouvellement démographique, passant de classes sociales populaires d’origine suédoise à des classes sociales paupérisées d’origine étrangère (dans un processus dit de white avoidance). À Husby, dans un contexte d’augmentation progressive de la population, ce processus de turn-over entre populations d’origine suédoise et populations d’origine immigrée atteint un point de bascule au début de l’année 1991, soit en pleine crise économique : la première catégorie partait alors du quartier pour habiter ailleurs à Stockholm ou dans le reste du pays. Avec un taux de chômage de 16 % pour les populations d’origine étrangère (6 % pour les habitants d’origine suédoise) le « dérouillage » pour déménager d’un quartier en difficulté reste complexe. Les jeunes de ces quartiers sont aussi les grands oubliés de la Suède. Bien représentée à Husby (34,9 % des habitants ont moins de 24 ans, 2017), plusieurs indicateurs démontrent les problèmes de cette jeunesse face à l’égalité des chances dans la scolarisation et dans l’emploi : avec des résultats fragiles en suédois, anglais et mathématiques en 9e année (équivalent de la 3e en France ; classement 2017), le taux d’admissibilité au lycée est de 12,3 points inférieur au reste de Stockholm (89,9 %, 2017), 15,7 % de plus d’une génération s’est arrêtée au niveau du collège (gymnasieskolan) à Husby par rapport à la moyenne de Stockholm (2017), 9,4 % de plus pour le niveau lycée, et 30,8 % seulement de ces générations ont pu aller dans l’enseignement supérieur contre 58,4 % pour l’ensemble de Stockholm. Le taux de chômage des moins de 24 ans à Husby est aussi plus élevé de 1,3 à 3,3 points que la moyenne de Stockholm. Travaillant essentiellement dans les petits commerces et l’hôtellerie, le salariat en TPE/PME y reste l’apanage des populations d’origine suédoise.

Les analyses sociologiques et statistiques permettent ainsi de cerner les principales caractéristiques de ces quartiers défavorisés et vulnérables subissant des ségrégations sociales. Parquées dans de grands ensembles ouvriers construits dans les années 1950, 1960 et  1970 dans un contexte de forte croissance urbaine, ces familles issues de pays en voie de développement sont en situation de précarité. Elles accusent un taux de chômage élevé et se distinguent tant par leur démographie (âges, tailles des ménages) que par les catégories sociales représentées et leurs compositions ethniques et culturelles. De grandes différences sociales sont ainsi perçues entre les habitants d’immeubles collectifs et ceux de pavillons individuels.

Au-delà de cette ségrégation sociale, les quartiers en difficulté comme Husby sont sujets aux processus de ségrégations spatiales. Situé à 10 km du centre-ville (Basse Norrmalm) au nord-ouest de Stockholm et s’étalant sur 1 km, Husby est pris en étau entre les autoroutes E4/E18, l’échangeur 172 et la ligne n° 11 de métro. Aménagé comme une cité-satellite à dominante d’immeubles collectifs précédée d’une zone de diffusion récente d’habitat pavillonnaire (Kista, 1970), le quartier a été conçu pour être bien connecté aux radiales de transports de la ville et pour offrir un cadre de vie supposé adapté aux aspirations de vie de l’époque.

Bien que l’opinion publique suédoise soit l’une des plus pro-immigration en Europe, les politiques urbaines et certaines pratiques spatiales posent question. Avec un ordre géographique axé sur le fonctionnalisme, la segmentation fonctionnelle et la concentration des activités de l’espace urbain suédois, la polarisation massive autour de la ville-centre ne laisse pas transparaître des stratégies de localisation indifférenciée sur le territoire. Au contraire, des processus de ségrégation socio-spatiale sont à l’œuvre à travers des dynamiques de regroupements culturels et des stratégies de contournement et d’évitement (modes de concentration dans certains espaces de la ville selon des critères sociologiques et économiques ; white flag, white avoidance). Les populations aisées, souvent d’origine suédoise, se situent ainsi dans des structures urbaines et logements particuliers : les banlieues résidentielles. Localisées essentiellement dans le centre historique et les quartiers périphériques et péricentraux du nord-est de Stockholm (ex : Norrmalm, Gamla, Vasastan, Östermalm, Nacka, Mörby, Danderyd, Lidingö), elles accompagnent depuis les années 1980 la fragmentation territoriale urbaine de la société suédoise en mettant à part les quartiers en difficulté du reste de l’agglomération. La pratique du dépôt de garantie (key-money) et les montants des loyers opèrent ainsi une segmentation spatiale des classes sociales par le revenu qui n’est allée que grandissante dans un pays où les inégalités ont augmenté de façon spectaculaire par rapport au reste de l’Union européenne.

« [Les banlieues sont l’]expression vive des maux de la société et de l’incertitude de l’avenir, terreau de la peur. […] La peur des banlieues, c’est d’abord la peur que la société éprouve à l’égard d’elle-même, une peur qu’une partie de ses membres tente d’exorciser par le rejet de l’autre. »

Henri Rey, La Peur des banlieues, Presses de Sciences po, Coll. La bibliothèque du citoyen, Paris, 1996, p. 148.

Alexandre Schon

Photo: Quartier de Husby (premier plan), tour scientifique du quartier de Kista (arrière-plan). Droits: sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported.


[1] Di Meo G., « Urbanisme et société en Suède : les citadins à la conquête du bien-être », Norois, n° 131, 1986, p. 289-311.


 

 


 

 

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Quartier de Husby (premier plan), tour scientifique du quartier de Kista (arrière-plan). Droits: sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported.
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