Irlande: le scandale des diagnostics de cancer

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Michelle Frey
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mardi 29 mai 2018
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Depuis quelques semaines un scandale sanitaire anime l’Irlande: des erreurs de diagnostic dans le programme national de détection du cancer du col de l’utérus, Cervical Check, ont retardé la prise en charge d'au moins 200 malades. Ces erreurs, conséquence d'une sous-traitance des analyses dans des laboratoires états-uniens, sont le symptôme d'une volonté d'économies budgétaires au détriment de la santé des Irlandaises.

Remontons en 2008. C'est l'année durant laquelle, pour prévenir le cancer de l'utérus, le gouvernement irlandais a lancé le programme Cervical Check, permettant aux femmes de 25 à 60 ans d’accéder gratuitement à un test de dépistage tous les trois ans. Les analyses ont été confiées à trois laboratoires : The Coombe Hospital (basé à Dublin), MedLab Pathology (basé à Dublin et société sœur de CPL, une entreprise américaine) et Quest Diagnostics (entreprise américaine basée aux États-Unis).  La raison pour laquelle le gouvernement irlandais a alors choisi de faire sous-traiter des analyses auprès de deux laboratoires américains était simple : économiser de l’argent. Le programme a donc sélectionné les laboratoires les moins chers.

Dès lors, les médecins se sont battus pour que les analyses de frottis soient traitées exclusivement en Irlande. Parmi eux, le docteur Coulter-Smith, travaillant à cette époque au sein de l’hôpital Rotunda. Selon lui, sous-traiter les analyses à l’étranger était risqué car les systèmes de dépistages varient de pays en pays, utilisant des terminologies et nomenclatures différentes. À cette difficulté technique s’ajoute le risque des délais allongés dus à la différence de fuseau horaire et à la distance. Le docteur Gibbons avait également de son côté alerté le directeur de l’organisme gouvernemental pour la santé (HSE) supervisant le programme, Tony O’Brien: il estimait que près de 1 000 cas de cancer du col de l'utérus pourraient ne pas être correctement diagnostiqués chaque année et ne pourraient être détectés qu’à échéance de 10 à 15 ans. Le ministre de la santé de l’époque, James Reilly, s’était aussi opposé à ce projet. Malgré toutes ces réticences, le projet de sous-traitance a finalement été adopté, entraînant la démission de plusieurs médecins membres du programme en désaccord avec cette décision.

Dix ans après, le scandale a éclaté publiquement suite aux révélations de Vicky Phelan, une Irlandaise mère de deux enfants et originaire du comté de Limerick. Elle avait passé un test de dépistage en 2011 qui s’était révélé faussement négatif ; elle pensait donc que tout allait bien et qu’elle était en bonne santé. Trois ans plus tard, elle a refait un test de routine, comme recommandé par le gouvernement. Cette fois-ci, un cancer du col de l’utérus est détecté. Du coup, des études sont faites sur les précédentes analyses et il s’avère que des cellules cancéreuses étaient déjà présentes en 2011, cependant personne n'informe Mme Phelan de son cancer. Elle ne le découvre finalement qu’en 2017, suite à des douleurs. Le cancer est alors en phase terminale, alors qu'il aurait pu être soigné s'il avait été détecté plus tôt. Elle a donc porté plainte contre le laboratoire en charge de l’analyse de ses résultats (CPL) et a obtenu gain de cause. L’entreprise américaine a été condamnée à payer 2,5 millions d’euros de dommages et intérêts, une somme qui aidera la malade à payer des frais médicaux lui permettant de vivre un peu plus longtemps.

L’avocat de Vicky Phelan a par ailleurs rapporté que le HSE a tenté de lui faire signer un accord de confidentialité, ce qu’elle a refusé. Si elle avait été forcée de garder le silence, le scandale n’aurait peut-être pas éclaté, et l'accord de sous-traitance encore plus de victimes. Selon le New York Times, en 2014, 208 femmes ont été victimes de résultats faussement négatifs, mais seulement 46 en ont été informées. La principale cause de ces erreurs de diagnostic pointée du doigt est l’incompatibilité des programmes, comme le craignaient les docteurs en 2008. En Irlande, le test de dépistage est effectué tous les trois ans, alors qu’aux États-Unis, il s’agit d’un examen annuel. Ce qui change drastiquement l’analyse, car les résultats des Irlandaises nécessitent une étude approfondie, contrairement à ceux des États-uniennes qui peuvent être traités plus superficiellement et donc plus rapidement. Ainsi, le personnel irlandais traitait en moyenne 25 à 30 cas par jour, contre 80 à 100 aux États-Unis, soit trois ou quatre fois plus.

Au fur et à mesure que les résultats d’analyses arrivaient en Irlande, les laboratoires irlandais se sont rendu compte d’une différence significative : les laboratoires situés aux États-Unis identifiaient un tiers de moins de cas positifs (1,8 % en Irlande, 1,2 % aux États-Unis).

Des notes de 2016 montrent pourtant que la HSE et son directeur Tony O’Brienn étaient au courant de ces erreurs de diagnostic. Ces notes mentionnent les erreurs et les risques, notamment médiatiques et judiciaires, liés à la communication des résultats, mais ne s'inquiètent pas de la nécessité de communiquer ces résultats aux victimes. Pire, ils révèlent que l'un des laboratoires impliqués dans la lecture des tests de frottis a demandé des conseils juridiques pour savoir si le programme Cervical Check avait le droit de communiquer les conclusions de l'audit aux cliniciens, mettant ainsi toutes les communications en pause dans l’attente de l’avis des avocats. Suite à la publication de ces documents et à la pression du public, M. O’Brienn a démissionné. Le docteur Grainne Flanelly, responsable du programme Cervical Check, avait également démissionné un peu plus tôt.

Ces notes ont été également partagées avec le ministère de la santé, dont le ministre de l’époque était Leo Varadkar, le Taoiseach actuel (premier ministre). Cependant, ce dernier n’en aurait pas été informé. L’opposition et les citoyens ont du mal à y croire, et demandent qu’une enquête soit ouverte pour savoir qui était au courant et pourquoi les ministres n’en auraient pas été informés.

Au final, les citoyens, et les femmes en particulier, ont l’impression d’avoir eu affaire à un service de santé low cost, où l’on a cherché à économiser le moindre centime sans penser aux conséquences humaines. Il est intéressant de voir que c’est sur la santé que le gouvernement a voulu économiser de l’argent, alors que dans le même temps, l’État a fait appel de la décision de la Cour européenne demandant à Apple de verser les 13 millions d’euros de taxes impayées. À l’heure actuelle, 18 femmes sont décédées à cause d'un diagnostic trop tardif. Le gouvernement a par ailleurs lancé une enquête pour confirmer la responsabilité des laboratoires américains.

L’opposition a demandé à ce que les tests soient en totalité traités en Irlande, ce à quoi Leo Varadkar a répondu qu’il allait lancer une étude de faisabilité. Une pétition a également été lancée pour soutenir les victimes et demander des actions immédiates de la part du gouvernement.

Michelle Frey

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