L’Irlande et la lutte pour le droit à l’avortement

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Léa Yerly
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mardi 15 mai 2018
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Chapô
En Irlande, un référendum faisant suite aux recommandations de l'Assemblée citoyenne vise à demander aux citoyens s'ils veulent ou non retirer de la Constitution le huitième amendement, qui interdit l'avortement. Retour avec Léa Yerly, militante du groupe ROSA, sur l'histoire du mouvement pour la libération du corps féminin, et sur les enjeux d'un tel scrutin.

Le huitième amendement de la Constitution irlandaise (article 40.3.3) proscrit l’avortement en mettant sur un pied d’égalité les femmes avec un ovule fécondé, un embryon ou un foetus. Il fut introduit dans la Constitution par référendum en 1983. L’avortement était alors déjà illégal depuis 1961, mais suite à la légalisation du droit à l’avortement au Royaume-Uni en 1967, suivi par la Finlande, l’Italie, la Suède et l’Autriche, des groupes catholiques et conservateurs lancèrent une campagne agressive par peur que cette idée n’atteigne l’Irlande. Inscrire ce nouvel amendement permettait de mettre fin à toute tentative de légalisation de l’avortement. La campagne des groupes anti-choix a alors été largement soutenue par les élites politiques. 

L’interdiction d’avorter s’inscrit comme une emprise de l’état sur le corps des femmes et des personnes enceintes, et représente l’un des derniers bastions à défendre pour l’Église catholique après la légalisation de la contraception en 1979 (sous prescription médicale), du divorce en 1996 et le mariage pour les personnes de même sexe en 2015.  La relation particulière qu’entretient l’État irlandais avec l’Église rend la situation complexe. En effet, après l’indépendance de l’Irlande en 1922, la classe dirigeante irlandaise prit appui sur l’Église pour établir et maintenir son pouvoir. L’Église fit longtemps office d’outil de lutte contre les mouvements sociaux et ouvriers. Cependant, actuellement, une bonne partie de l’opinion publique se veut beaucoup plus progressiste et en faveur d’une vraie séparation de l’Église et de l’État.

Actuellement, plus de dix Irlandaises se rendent chaque jour à l’étranger, généralement en Grande-Bretagne, pour avorter, et cinq femmes procèdent à un avortement médicamenteux illégalement et sans assistance, risquant 14 ans de prison. La campagne actuelle s’avère très politisante, en particulier pour les jeunes qui jouent un rôle important dans la mobilisation sur les questions sociales, les inégalités et l’oppression. En effet, selon les derniers sondages médiatiques, 85 % des jeunes Irlandais de 18 à 24 ans seraient en faveur du oui au référendum (Irish Times, 19 avril 2018) et considèrent donc que l’avortement devrait être un droit fondamental d’autonomie corporelle. Les jeunes générations refusent de plus en plus d’accepter une société basée sur l’oppression. Cela s’ajoute à un sentiment d’opposition contre les emplois précaires, les loyers hors de portée et le manque de perspectives d’avenir décentes que le capitalisme néo-libéral est incapable de leur offrir.

Prise de conscience et création de ROSA

Suite au vote de l’amendement constitutionnel interdisant l’avortement, plusieurs cas choquèrent les citoyens et firent naître l’envie de changement. Le cas le plus marquant est celui de the X Case qui, depuis le début des années 1990, implique deux adolescentes enceintes de 14 et 13 ans voulant se faire avorter suite à un viol, ce qui a abouti à un assouplissement de la loi autorisant les Irlandaises à voyager pour se faire avorter.

Savita Halappanavar mourut suite à des complications lors d’une fausse couche en octobre 2012, alors que l’avortement lui avait été refusé. L’indignation que ce drame a provoquée représente un important tournant pour le mouvement des partisans du droit à l’avortement, qui jusque-là n’était pas très actif. Ce cas fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase, amenant notamment la fondation en 2013 du groupe féministe socialiste ROSA (pour Reproductive rights, against Oppression, Sexism and Austerity), initié par un groupe de femmes du Socialist Party – membre du Comité pour une internationale ouvrière (CIO) en Irlande.

La pression montante du mouvement a rapidement forcé le gouvernement à agir et à légiférer pour autoriser l’avortement dans les cas d’état suicidaire de la mère, ou si la vie de la mère est en danger (aussi connue sous le nom de X-Case legislation). À l’époque, ROSA reconnaissait déjà les limites de demandes basées uniquement sur cette législation X-case, et appelait donc à l’abolition totale du 8e amendement malgré les critiques. La législation X-case, trop restrictive sur les conditions permettant l’avortement légal, avait laissé la porte ouverte à la criminalisation de l’avortement avec à la clé une peine maximale de 14 ans de prison.

Mouvement pro-choix grandissant

Le mouvement pro-choix, c’est à dire pour le droit à l’avortement, connaît depuis l’été 2016 une nouvelle vague d’investissement militant. Le mouvement pro-choix se développe au travers de manifestations, de spectacles, d’expressions artistiques, de pulls à slogans pro-choix et de la grève « Strike for Repeal » le 8 mars 2017. La page Facebook In her shoes, par exemple, a beaucoup aidé à libérer la parole sur ce sujet tabou, et à montrer ce à quoi les femmes font face chaque jour en Irlande.

La retentissante victoire de la campagne pour le mariage des personnes de même sexe en mai 2015 a renforcé la volonté de changement. Notamment, les appels à une sécularisation de la société prennent de plus en plus d’ampleur auprès des jeunes qui souhaitent rompre avec l’emprise de l’Église catholique.

Il est également important de mentionner le rôle qu’a joué la présence des pilules abortives (Mifepristone et Misoprostol) dans le débat. Ces pilules sont le plus souvent achetées sur internet, notamment à travers l’association Néerlandaise Women on Web. ROSA et Ruth Coppinger (élue au parlement irlandais pour Solidarity et militante pour ROSA) ont joué un rôle clé dans la popularisation de ces pilules à travers des actions de désobéissance civile telles que le train des pilules abortives en 2014, les bus de livraison de pilules en 2015 et 2017, ou la livraison de pilules en Irlande du Nord par drone en 2016. Ces actions ont non seulement popularisé une alternative au déplacement forcé jusqu’en Grande-Bretagne, mais elles ont aussi permis d’informer sur l’efficacité et la sûreté des ces alternatives, ainsi que d’exposer l’hypocrisie et l’impraticabilité de la situation actuelle. Cela a également permis d’élargir le débat au-delà des cas difficiles de viol, d’inceste, de danger pour la santé de la mère ou d’anomalie fœtale, et a contribué à forcer les élites politiques et les médias de masse à se confronter à la réalité de l’interruption de grossesse.

L’obtention du référendum

Succombant aux pressions du mouvement pro-choix dans la rue, le gouvernement mettait en place une assemblée citoyenne en 2016 dans le but d’apaiser les foules et de repousser l’inévitable référendum. Cependant, cette tactique se retourna contre le gouvernement au moment de la publication de ses recommandations en avril 2017. En effet, l’assemblée mit en avant des propositions pro-choix, dont celle pour un avortement légal et sans restrictions jusqu’à 12 semaines de gestation, beaucoup plus progressistes que ne l’aurait souhaité la classe dirigeante, ainsi que la recommandation de tenir un référendum.

Non seulement les recommandations de l’assemblée citoyenne sont ouvertement pro-choix, mais le procédé même des délibérations de l’assemblée démontre que si l’on expose les faits à des personnes neutres, une prise de position pro-choix est instinctivement adoptée. Ces deux facteurs redonnent du poil de la bête au mouvement pro-choix, qui se voit gagner du terrain, et prouve qu’il n’y a pas lieu de devoir constamment se justifier de ses aspirations progressistes.

En janvier dernier, le gouvernement annonçait l’organisation du référendum qui demandera aux citoyens s’ils souhaitent enlever le 8e amendement de la Constitution pour le remplacer par une clause stipulant qu’il appartiendra au Parlement de légiférer sur le sujet. Depuis, le ministère de la santé a publié début mars une première version de la législation qui sera proposée en cas d’une majorité favorable à un changement dans la Constitution. Celle-ci inclut la légalisation de l’accès à l’avortement sans restrictions jusqu’à 12 semaines de grossesse. Sachant que 92 % de tous les avortements ont lieu avant la 12e semaine, cela permettrait a la majorité des femmes qui souhaitent avoir accès à une interruption de grossesse de le faire sans encombres majeurs. Cela représente un gain énorme pour le mouvement pro-choix. La loi prévoit également l’autorisation de l’interruption de grossesse en cas de risque pour la santé (physique ou mentale), dans le cas où la vie de la personne enceinte est en danger et en cas d’anomalies fatales du foetus, jusqu’à six mois de grossesse.

#Time4Choice

#Time4Choice, la campagne de ROSA pour un oui au référendum en mai, a été lancée lors de la Journée internationale de lutte pour le droit des femmes le 8 mars dernier. ROSA participe en parallèle à la campagne officielle, Together For Yes, qui regroupe plusieurs organisations. Depuis l’automne dernier, des militants pro-choix d’organisations diverses ont commencé à s’organiser de manière plus ou moins spontanée partout dans le pays. Ces groupes ont pris forme en s’auto-organisant et représentent la volonté de la classe populaire, des femmes et des jeunes à participer à la campagne pour le oui de manière extrêmement positive et dynamique. Ils organisent des réunions publiques, des stands de rue et font du porte-à-porte.

Les réactions de la population face aux militants pro-choix sont souvent chaleureuses, solidaires et enthousiastes. Que ce soit pendant des activités de porte-à-porte ou lors d’affichages en ville (bon nombre de personnes nous demandent si nous sommes en train d’enlever les affiches pro-choix et repartent soulagées quand elles réalisent que nous en accrochons davantage !).

Malgré tout, il est important de maintenir une campagne active. Si les sondages sont favorables au oui, bon nombre de personnes restent indécises (près de 20 % selon The Irish Times). Il est crucial de lutter pour faire ressortir le vote, empêchant ainsi le gouvernement de revenir sur ses promesses et d’introduire une loi restrictive qui n’autoriserait l’avortement que dans des cas restreints. Un oui retentissant servirait aussi de déclaration contre l’emprise de l’Église catholique sur les affaires publiques.  En vue de cela, ROSA a récemment organisé une assemblée publique qui a regroupé plus de 500 personnes sur le sexisme et l’oppression des femmes et des personnes LGBTQ, ainsi que pour le droit à l’avortement, dans le but de faire le lien avec d’autres problèmes tels que les inégalités, le sexisme et les violences de genre.

Contexte international

Il est important de noter qu’un vote en faveur de la suppression du 8e amendement n’aura pas d’impact seulement sur les habitants de la République d’Irlande. Un oui au référendum dans le « Sud » aura de profondes répercussions en Irlande du Nord, comme après l’adoption du mariage pour les personnes de même sexe en mai 2015. Un groupe ROSA a par ailleurs été créé à Belfast  en octobre dernier, et rencontre un grand succès auprès de la jeunesse. Une de ses premières propositions a été l’élargissement de la loi de 1967 (qui autorise l’avortement en Grande-Bretagne mais qui en exclut l’Irlande du Nord). À l’heure actuelle, les principaux partis d’Irlande du Nord s’opposent à l’extension de la loi de 1967. Le résultat de ce référendum a donc le potentiel d’ébranler la société nord-irlandaise, et d’aider à propager le mouvement pour le droit des femmes et des personnes enceintes à avoir le contrôle sur leur propre corps.

Partout dans le monde, nous assistons à un regain des mouvements féministes. Les mouvements comme #MeToo et #TimesUp démontrent la volonté de ne plus accepter le statu quo et d’exposer la réalité du sexisme et de la culture du viol, omniprésents dans la société actuelle. L’impressionnante vague de lutte féministe contre le machisme et les violences de genre en Amérique latine, avec le mouvement Ni Una Menos, reflète parfaitement ce sentiment, et promeut des méthodes plus militantes, notamment des grèves et des occupations d’écoles et d’universités par les étudiants. Ces moyens efficaces, traditionnellement utilisés par la classe ouvrière, s’avèrent révélateurs et démontrent l’impact que de telles luttes peuvent avoir à grande échelle tout en faisant le lien entre les différentes formes d’oppression et le système capitaliste dont elles sont toutes issues. Ces méthodes de grève et de réapropriation de l’espace public ont aussi récemment inspiré les femmes polonaises à revendiquer leur droits fondamentaux et à faire échouer un projet de loi visant à restreindre davantage l’accès à l’avortement, ainsi que l’historique grève du 8 mars cette année en Espagne rassemblant plus de 5 millions de personnes, et nous donne un aperçu des luttes à venir pour réclamer nos droits.

Léa Yerly

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Photo: Léa Yerly
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