Espagne : le jugement de « la Meute », un groupe de cinq violeurs, fait scandale

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Lilian Guelfi
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mardi 15 mai 2018
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Chapô
En juillet 2016, cinq jeunes Espagnols ont violé une femme à Pampelune, et leur jugement, rendu le 26 avril dernier, a indigné des milliers d'Espagnols et d'Espagnoles: les agresseurs ont été convaincus d'abus sexuel et non de viol. Ce que beaucoup considèrent comme un déni de justice peut également être considéré comme la conséquence d'un machisme institutionnel et d'une « culture du viol », contre lesquels des manifestations massives ont eu lieu en Espagne.

Après les manifestations massives de plus de 5 millions de personnes à travers l’Espagne qui ont eu lieu le 8 mars dernier lors la Journée internationale des droits des femmes (notamment pour dénoncer les écarts de salaires allant jusqu’à 15 %), l’Espagne est à nouveau dans la rue pour défendre la cause féministe.

Le 26 avril dernier, le tribunal de Pampelune a rendu son verdict sur l’affaire dite de « la Meute ». Depuis, l’Espagne est en ébullition. Les faits remontent au mois de juillet 2016, pendant les fêtes de San Fermin à Pampelune dans le Nord de l’Espagne. Cinq hommes âgés de 24 à 27 ans, qui se sont eux-mêmes surnommés « la Meute », avaient prémédité une agression sexuelle et s’en étaient vanté dans une vidéo qu’ils ont partagé sur Whatsapp.

Mais l’objet de l’indignation des Espagnols, plus que le viol en lui-même inacceptable, est la sentence rendue par le tribunal. À la suite d’un procès très médiatisé, les cinq agresseurs sévillans ont été condamnés à neuf ans de prison pour « abus sexuel » aggravé d’« abus de faiblesse », et non pour viol. Par ailleurs, la victime a dû justifier, lors du procès, son attitude jugée « passive » face à ses agresseurs.

Pour Ninon Gillet, militante féministe de Toulouse, le machisme est encore présent dans les institutions espagnoles, inadaptées à l’époque actuelle. Selon elle, l’Espagne, en matière d’application du droit, souffre encore du franquisme pourtant dissolu en 1975, franquisme latent qui serait entre autres source d’un « machisme institutionnel » en Espagne. « Ces institutions sont en décalage avec la modernité de la société espagnole, et le machisme à l’intérieur de ces dernières engendre des violences institutionnelles pour les victimes en quête de justice. »

En effet, les lois espagnoles dans ce domaine peuvent être considérées comme n’allant pas assez loin. Selon le Code pénal espagnol, l’acte sexuel ne peut être considéré comme un viol que lorsqu’il y a de la « violence » ou de l’« intimidation ». Or, après analyse du comportement de la victime sur la vidéo, des experts psychologues ont rendu leur verdict et ont assuré que le comportement de la victime relevait d’un blocage psychologique se traduisant par un blocage physique. C’est parce qu’elle était paralysée par une peur extrême que la victime n’a ni crié, ni pleuré et ne s’est pas débattue.

Ce comportement passif vaut donc à la jeune femme, de 18 ans au moment des faits, d’être reconnue victime d’abus sexuel et non de viol. Depuis, les rues d’Espagne ont été submergées par des marées humaines pour protester contre le jugement. Les manifestations les plus significatives ont eu lieu à Pampelune, lieu du viol, et ont réuni des milliers de personnes, dont un nombre important de lycéennes et d’étudiantes.

En soutien à la victime et pour contester la décision du tribunal, une pétition en ligne a recueilli plus de 1 300 000 signatures depuis son lancement le 26 avril dernier, alors que le hashtag #YoSíTeCreo (moi je te crois) a connu un succès fulgurant.

Mais cette contestation n’est pas exclusivement populaire, elle gagne également les rangs politiques et indigne au-delà des clivages entres les partis. Même si la contestation est née à gauche, la droite espagnole semble également s’emparer du sujet. Marta, militante du mouvement de gauche Podemos résidant à Paris, nous apporte son point de vue sur cette affaire qui secoue son pays. Elle se félicite que le gouvernement de Mariano Rajoy (Parti populaire, droite) écoute les revendications des mouvements féministes. En effet, le chef du gouvernement a annoncé ces derniers jours qu’il envisageait de modifier le Code pénal qui stipule qu’un viol n’a lieu que si la victime est violentée ou intimidée. « C’est un grand succès que les mouvements sociaux fassent avancer les institutions espagnoles qui ne sont politiquement et sociologiquement pas assez modernes par rapport à l’époque dans laquelle on vit. » Toutefois, pour elle, « la révision de la Constitution voulue par le chef du gouvernement et le ministre de la justice Rafael Catalá est simplement un coup de communication de la part du gouvernement, qui est au plus bas dans les sondages un an avant deux élections importantes : les européennes et les municipales ».

Peut-être ce soulèvement politique et populaire débouchera-t-il sur un jugement en appel plus juste et adapté, qui devrait avoir lieu très prochainement à la demande du parquet de Navarre.

Lilian Guelfi

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Manifestation à Pampelune le 28 avril 2018 en protestation du jugement de "la Meute". Source: Ekinklik, © Creative Commons BY-SA 3.0
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