La résistance se joue dans les forêts

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François Fièvre
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vendredi 23 février 2018
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Chapô
Les forêts, lieux de lutte dans l’histoire et jusqu’à aujourd’hui, refuges pour les parias, biens communs emblématiques, outils puissants dans la lutte contre le changement climatique, ne méritent-elles pas qu’on les protège et les défende contre les appétits économiques qui ne voient en elles qu’une ressource à exploiter ?

Gaël Brustier le disait dans une récente émission sur Le Média à propos de deux ouvrages, l’un de Natacha Polony et l’autre d’Éric Hazan : le temps du livre est un temps long, que l’espace médiatique n’autorise plus, voire interdit. C’est celui de la réflexion à long terme, de la mise en perspective historique, de l’enquête au long cours, qui permet de comprendre les choses en profondeur, et non de manière superficielle comme le sont trop souvent les articles de journaux ou les tribunes politiques, de quelque bord qu’elles soient.

De ce point de vue, je ne saurais trop conseiller la lecture de l’essai paru cet automne aux éditions Zones, Être forêts. Habiter des territoires en lutte, de Jean-Baptiste Vidalou, « agrégé de philosophie et bâtisseur en pierres sèches », et dont on peut lire le premier chapitre introductif sur Lundi matin. Cet essai m’a déçu sur un point : on voit mal quelles issues positives globales l’auteur tend à vouloir donner aux problèmes qu’il soulève, à savoir celui de l’aménagement du territoire et de la main-mise technocratique sur les ressources naturelles, et par cet intermédiaire sur nos propres existences. En revanche, la charge critique est lourde et convaincante, philosophiquement conséquente, prenant le problème par tous les bouts : politique bien sûr, mais aussi existentiel, moral, environnemental, biologique, etc... Il montre l’extraordinaire richesse de la biologie d’un arbre, réduite à une absurde « biomasse » par une industrie capitaliste et surtout technocratique qui tend à ne vouloir la considérer que comme la possibilité d’un flux de granulés de bois. Raser une forêt y est décrit comme un acte de « rationalisation » de la gestion du territoire, particulier à cet état d’esprit des aménageurs qui ne sauraient considérer les forêts que comme des espaces socialement morts, économiquement  improductifs.

Plus que jamais, il importe donc de défendre ces espaces de liberté que sont les forêts en particulier, et les espaces naturels en général. Parce qu’ils n'appartiennent à personne, ils appartiennent à tout le monde, et sont un bien commun indispensable non seulement à notre vie sur terre, mais à notre dignité morale d’êtres libres. L’histoire de la contestation de la propriété des biens forestiers est longue et riche, l’un des exemples les plus connus en est le texte du jeune Karl Marx sur la loi sur le vol de bois mort, que le futur théoricien de la révolution communiste considère à juste titre comme inique. On pense également aux violences de l’Angleterre du XVIIIe siècle suite à l’enclosure de terrains jusqu’alors considérés comme biens communs, admirablement décrites par l’historien Edward Palmer Thompson. L’essai de Jean-Baptiste Vidalou se fait l’écho de luttes beaucoup plus contemporaines: celle, gagnée, de Notre-Dame-de-Landes, mais aussi celles, moins connues et toujours en cours, du projet de l’entreprise allemande EON, avec sa mégacentrale à biomasse de Gardanne, qui viendrait s’approvisionner dans les Cévennes en bois-énergie, ou encore celle qui fait l’actualité aujourd’hui, qui se joue autour du projet d'enfouissement de déchets nucléaires à Bure. Une autre actualité est à mettre en lien avec tout cela, c’est celle de la gendarmerie qui à Ouistreham éteint les feux allumés par certains migrants réfugiés dans la forêt pour se chauffer. Ce ne sont pas des luttes différentes. La forêt n’est pas qu’une « ressource naturelle », de la même manière qu’un individu n’est pas qu’une « ressource humaine ». Si les médias sont un espace de luttes, les forêts le sont également. Une lutte pour la liberté, la dignité humaine, et la restauration des biens communs.

 

François Fièvre

 

 

 

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« Forêt » de Ivan Ivanovitch Shishkin - Photo Wikimedia commons, domaine public
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