Le glyphosate : une molécule culturelle ? (deuxième partie)

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Raymond Desmarées
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lundi 5 février 2018
Chapô
Le glyphosate est un herbicide omniprésent : agriculture « conventionnelle », jardinage, désherbage des voiries et chemin de fer, on le retrouve partout dans l’environnement, et dans plus de 99 % des tests urinaires. Cette hégémonie (agri)culturale reflète le fond culturel des logiques de marchés et des pratiques agricoles, poussées par de grands lobbies. Il s’agit de produire plus à moindre coût au prix de la dégradation de l’environnement et de la santé, en sapant le principe de précaution qui est la pierre angulaire de la sécurité sanitaire.

Pourquoi tant de bruit autour du glyphosate ? Que nous apprend le débat pour ou contre ce pesticide sur l’agriculture d’aujourd’hui ? En reconduisant l’autorisation de mise sur le marché du glyphosate pour 5 ans, les gouvernements européens ont choisi de faire abstraction du principe de précaution et de la volonté citoyenne au profit des lobbys industriels et agricoles (comme nous le présentions dans la première partie). Au-delà de la question du glyphosate, cette décision est celle du statu quo, entre destruction de l’environnement et des agriculteurs.

La reconduction du glyphosate : le choix de l’agriculture productiviste

L’histoire se répète : le cas de l’atrazine

L’atrazine est un herbicide utilisé depuis les années 1960, période durant laquelle elle accompagna la « révolution verte », c’est-à-dire la mécanisation, l’usage de pesticides et d’engrais minéraux etc. L’atrazine fut interdite dans l’Union européenne en 2003 lorsque celle-ci constata sa présence généralisée dans les eaux de surface et souterraines et sa dangerosité pour la santé humaine. Pourtant, longtemps après cette interdiction, la présence d’atrazine et de ses résidus dans les nappes phréatiques et cours d’eau persiste. Cette pollution durable n’est pas seulement résiduelle, puisqu’elle est encore le principal pesticide retrouvé dans les eaux souterraines et de surfaces avec le glyphosate, par exemple en France en 2014 (10 ans après son interdiction). En plus du fait que la dégradation de ces molécules est très lente, on peut penser que l’atrazine continue d’être utilisée car les pics de pollution correspondent toujours aux saisons de traitements (observations en 2014). En effet, avant l’interdiction, toutes les coopératives et exploitations agricoles s’en étaient fait des stocks conséquents (l’usage des stocks restant autorisé même après interdiction de vente), et on peut par ailleurs soupçonner l'existence d'un commerce illégal.

Le souvenir de l’interdiction de l’atrazine est resté tenace dans le milieu agricole. Qui dans le milieu n’a pas entendu dire : « Au moins avec l’atrazine les champs étaient propres » ? « Propre », « nettoyé », « grillé », voici le jargon qui désigne une parcelle sans mauvaises herbes, une parcelle dont les cultures sont en rangs rectilignes, bien délimités, sans autres plantes que celles de la variété cultivée. Le glyphosate a remplacé l’atrazine en Europe. Mais l’atrazine est toujours autorisée aux États-Unis, où elle dépasse le seuil autorisé dans près de 2 000 réseaux de distribution d’eau communaux desservant 52 millions de foyers. Le principal producteur, Syngenta, a d’ailleurs versé plusieurs dizaines de millions d’euros d’indemnités aux usagers. Perturbateur endocrinien, l’atrazine provoquerait une augmentation des malformations à la naissance des enfants, mais aussi cancer et infertilité. Un précédent qui devrait nous alerter, l’atrazine a été interdite mais le système agricole qui va avec persiste.

Même si le glyphosate est le plus utilisé, il n’est qu’un pesticide parmi des centaines. Le débat sur le glyphosate est donc plus symbolique que réellement technique. Sans le glyphosate il existera toujours des herbicides, d’autant qu’un nouveau « package » herbicide-OGM résistant est en train d’émerger : le Dicamba, développé et commercialisé par… Monsanto et BASF. Aux États-Unis, où il est déjà beaucoup utilisé en association avec l’OGM, il semble faire des dégâts sur l’environnement bien plus grands encore que ceux du glyphosate. Ce pesticide, utilisé entre autres contre les mauvaises herbes résistantes au glyphosate, est autorisé en Europe depuis 2008 !

Des champs « propres » – une tradition récente mais tenace

Le glyphosate est bon marché et très efficace, la question est donc de savoir si l’on peut s’en passer. Les proglyphosates annoncent que son interdiction provoquerait « des pertes considérables » et une flambée des coûts de production. De quoi alerter et susciter, à juste titre, la compassion du grand public pour des agriculteurs déjà bien mal en point par ailleurs (c’est sans doute l’effet recherché). On rapporte même des propos d’un agriculteur : « On serait incapables, sans désherbant, de produire des céréales. » L’argument traduit une certaine inquiétude mais est factuellement faux. L’humain produit des céréales et toutes sortes de végétaux depuis des millénaires, et les agriculteurs bio obtiennent des rendements dont ils n’ont pas à rougir. De plus, les prévisions alarmistes avancées comme argument contre l’interdiction du glyphosate passent sous silence qu’elles sont estimées et ressenties à système agricole constant, comme s’il n’existait pas d’alternatives pour cultiver autrement. Si interdire le glyphosate revenait à ne rien changer d’autre, alors d’autres herbicides seraient utilisés, rendant vaine l’interdiction du glyphosate.

Les défenseurs du glyphosate, notamment les syndicats d’agriculteurs productivistes (FNSEA) ou certains lobbies, prétendent même que le glyphosate est un élément de la « boite à outils » de l’agroécologie et de l’agriculture de précision. L’agroécologie cherche à mieux respecter l’environnement et à valoriser les processus écologiques (par exemple la vie du sol ou les insectes pollinisateurs), tandis que l’agriculture de précision cherche des interventions ciblées et réduites (au bon endroit au bon moment), mais ne vise pas nécessairement à renoncer aux produits chimiques ou aux rendements trop élevés pour être durables. L’argumentaire est bien rodé, depuis les agriculteurs jusqu’aux ministères. Selon cet argumentaire, le glyphosate serait utile à petite dose pour rattraper des parcelles en semis direct (sans labour). Il permettrait ainsi de limiter l’usage de la destruction mécanique des mauvaises herbes et donc d’économiser du carburant (l’argument climat !). Ces pratiques de non-labour restent minoritaires en France et ailleurs, mais c’est effectivement plutôt une bonne chose pour les sols, notamment leur biodiversité et leur fertilité à long terme. Mais l’argument de l’utilité du glyphosate pour le non-labour dénote surtout une intolérance obsessive à l'égard des mauvaises herbes dans l’agriculture dite « conventionnelle ». Dans cette agriculture productiviste qui ne dit pas son nom, la présence même modérée, voire résiduelle, de mauvaises herbes n’est pas acceptée car elle est vécue comme synonyme de perte de rendement (notamment en monoculture). Au contraire l’agriculture biologique et agroécologique encourage à l’acceptation de pertes de rendement à court terme dans des systèmes plus extensifs, qui préservent la capacité de rendement à long terme.

Certes, la gestion des mauvaises herbes est le problème numéro un en agriculture biologique, plus que les champignons ou insectes ravageurs, et pourtant ces agriculteurs gagnent souvent mieux leur vie que ceux pratiquant une agriculture « conventionnelle ». L’absence de coûts d’achat et d’épandage des pesticides et engrais de synthèse, et un meilleur prix de vente, compensent largement les pertes de rendement et un plus grand besoin de main-d’œuvre. D’autant que des solutions existent pour réduire autrement la présence des mauvaises herbes, qui concurrencent la culture souhaitée pour la lumière, l’eau et les nutriments. Le principal mode d’action actuellement est le désherbage mécanique, c’est-à-dire la coupe, l’arrachage ou l'enfouissement des plantes par divers outils. Mais les agriculteurs peuvent aussi installer des couverts végétaux intermédiaires, qui étouffent la levée des mauvaises herbes, ou utiliser des rotations plus longues et plus diversifiées, avec notamment plus de légumineuses qui enrichissent les sols. La rotation des cultures, c’est-à-dire la succession de différentes cultures d’une année sur l’autre sur la même parcelle, limite la sélection de mauvaises herbes spécifiques, plus difficiles à éliminer. Et pour les mauvaises herbes qui pousseront quand même, « il faut accepter qu'il en reste un peu ! » déclare un agriculteur. Toutes ces techniques sont bien connues et correspondent à des concepts agronomiques validés, mais comme le souligne l’INRA, leur mise en œuvre nécessiterait une refonte en profondeurs du système agricole actuel, et de diffuser ces techniques auprès des agriculteurs.

Vers un changement de modèle

Les arguments des proglyphosates sont toujours pensés en termes d’agriculture productiviste : le plus de rendement pour le moins de travail. En effet, l’usage du glyphosate, plus rapide que le travail du sol, permet d’exploiter plus de surface pour la même quantité de travail. Il contribue donc à l’agrandissement des exploitations plutôt qu’à la sauvegarde de l’emploi. Au contraire, l'agriculture biologique, qui ne peut lutter que mécaniquement contre les mauvaises herbes, nécessite plus de main-d'oeuvre par unité de surface que l'agriculture conventionnelle. L’exploitation de grandes surfaces par un seul exploitant demande du matériel lourd, ici aussi le capital a remplacé le travail. Il s’agirait de revoir ce modèle pour une agriculture plus créatrice d’emplois. Certes le travail du sol consomme du carburant, mais si l’agriculture est au moins autant émettrice de CO2 que l'industrie ou les bâtiments, c’est principalement à cause de l’élevage et des engrais minéraux. L’argument est de mauvaise foi car ceux qui s’accrochent au glyphosate sont les mêmes qui encouragent au retournement des prairies permanentes (dont les sols fixent le CO2) pour les mettre en culture. L’allongement des rotations (qui a bien d’autres vertus que la lutte contre les mauvaises herbes) demanderait une diversification des cultures, donc de moins se centrer sur des cultures de rentes d’export et ultra-rémunératrices. Effectivement, avec des rotations plus longues, plus diversifiées, la même culture (par exemple la mieux rémunérée) est cultivée moins souvent sur la même parcelle. Par ailleurs, l’introduction de légumineuses dans les rotations apporterait des alternatives à l’importation massive de soja pour l’élevage. Ainsi, ces solutions hors glyphosate affectent tout l’agrobusiness autour des exploitations : fournisseurs, coopératives, transformateurs, exportateurs-importateurs, banques...

Cette agroécologie est souvent moquée, ses détracteurs considérant qu'il s'agit d'un retour au Moyen Âge, et que c’est la technologie qui doit être mise en avant pour résoudre les problèmes d’environnement (drones pour contrôler l’état azoté des cultures, micro-doses de pesticides, GPS dans les tracteurs...). Or c’est le contraire, l’agriculture biologique nécessite plus de recherches sur le fonctionnement des agroécosystèmes et plus de connaissance et d’observations de la part des agriculteurs. La technologie peut peut-être bien sûr apporter une partie de la solution, mais tout miser dessus ne paraît pas suffisant pour le développement d’une agriculture durable. L’agriculture conventionnelle est une recette élaborée par les industriels et fournisseurs, la recette est plus ou moins la même partout. À l’opposé, l’agroécologie propose des solutions multiples, sans recette miracle. Sa mise en œuvre nécessite une adaptation de chaque agriculteur à sa région, son sol, son paysage, l’histoire agricole de ses parcelles, etc. Cela revient à retrouver un savoir paysan délaissé, et une certaine autonomie des exploitants actuellement surconseillés par les technico-commerciaux.

Une bataille culturelle ?

C’est donc bien un débat sur un modèle agricole qu'il faut mettre en place plutôt que sur une molécule en particulier. L’interdiction du glyphosate permettrait pour certains d’enterrer médiatiquement, au moins en partie, le débat sur les pesticides. D’autant qu’il s’agit également de repenser les subventions distribuées par la Politique agricole commune d’après des critères discutables, et les filières agro-alimentaires et de distribution axées sur le volume et la qualité simplement sanitaire ou gustative, plutôt que d'après la qualité sociale, environnementale et nutritionnelle de l’alimentation. Dans tous ces aspects, deux points de vue culturels opposés s’affrontent, attisés et manipulés par des intérêts politiques (les fameux « bobos » de N. Sarkozy, supposés utopistes et irréalistes) et financiers (lobbying) : la doctrine productiviste et positiviste, adepte de l’innovation et de la technologie, contre celle qui mise avant tout sur la durabilité économique, environnementale et sociale, et sur le principe de précaution. Le glyphosate souligne ces deux visions du monde et pour l’agriculture de demain, et les débats sont loin d’être terminés.

Raymond Desmarées

 

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