Le glyphosate : une molécule culturelle ? (première partie)

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Raymond Desmarées
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dimanche 28 janvier 2018
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Chapô
Le glyphosate est un herbicide omniprésent : agriculture « conventionnelle », jardinage, désherbage des voiries et chemin de fer, on le retrouve partout dans l’environnement, et dans plus de 99 % des tests urinaires. Cette hégémonie (agri)culturale reflète le fond culturel des logiques de marchés et des pratiques agricoles, poussées par de grands lobbies. Il s’agit de produire plus à moindre coût, au prix de la dégradation de l’environnement et de la santé, et en sapant le principe de précaution qui est la pierre angulaire de la sécurité sanitaire.

Pourquoi tant de bruit autour du glyphosate ? Que nous apprend le débat pour ou contre ce pesticide sur l’agriculture d’aujourd’hui ? Dans ce premier chapitre, nous allons revenir sur cette histoire de gros sous, symbole de l'agriculture productiviste et de pollution généralisée par un produit suspecté d’être cancérigène. Nous reviendrons sur la reconduction du glyphosate, une décision que l'on peut qualifier d'anti-démocratique. Le lundi 27 novembre 2017, après un vote plusieurs fois repoussé faute de majorité qualifiée, la Commission Européenne a annoncé la reconduction de l’autorisation de mise sur le marché du glyphosate pour 5 ans. Cette décision met fin à deux ans d’incertitude entre science, lobbies et citoyens.

Le glyphosate, symbole de l’agriculture intensive

Le glyphosate est un herbicide qui tue tous types de plantes indistinctement et qui pénètre dans les feuilles et les racines des plantes. Il est commercialisé notamment sous la marque Roundup de Monsanto. Pesticide le plus utilisé au monde, il doit son succès commercial à son efficacité redoutable, son prix bas et au développement de cultures OGM. Contrairement aux variétés conventionnelles qui y sont sensibles, ces variétés OGM résistantes permettent l’usage du glyphosate à tout moment sans affecter la culture. Elles sont essentiellement commercialisées par Monsanto : les maïs, soja et coton « Roundup Ready ». Le Roundup n’est cependant pas nécessairement utilisé en combinaison avec des OGM, comme en Europe où seuls cinq pays y ont recours sur des surfaces limitées. Le Roundup sert aussi à désherber les champs pour préparer leur mise en culture ou supprimer une prairie pour la mettre en culture (usages les plus répandus). Les promoteurs du glyphosate encouragent aussi à l’utiliser au stade de pré-récolte sur les champs cultivés pour à la fois tuer les plantes indésirables et accélérer la maturation des plantes agricoles en les faisant mourir et sécher plus rapidement. Enfin, le glyphosate est un désherbant très utilisé pour l'entretien des voies de chemin de fers, en ville (voirie et parc) et chez les particuliers.  

En conséquence de l’usage généralisé du glyphosate en Europe, celui-ci est partout dans notre environnement : dans les sols, dans l’eau, et il s’introduit dans la chaîne alimentaire pour finir dans nos organismes. Par exemple, en France, le glyphosate et son principal résidu, l’AMPA, sont les pesticides les plus fréquemment détectés dans les cours d’eau, soit dans plus de la moitié des cours d’eau, dépassant le seuil de potabilité dans environ un tiers des cas en 2014. Dans une étude réalisée en Allemagne en 2016, le glyphosate a été détecté dans les urines de 99,6% des 2000 personnes participantes, représentatives de différentes tranches d'âge et lieux de vie (campagne et ville). La même année, 100% des échantillons d'urine de 48 eurodéputés de 13 pays contenaient du glyphosate. Cette contamination humaine semblerait plus provenir de l’alimentation que de l’eau, car la chloration de l’eau pour sa distribution réduit considérablement la concentration en glyphosate. Par exemple, plus de 60% des pains vendus au Royaume-Uni sont contaminés par des pesticides, le plus fréquent étant le glyphosate.

Qualité de l’eau, OGM, mais aussi alimentation, santé et préservation des écosystèmes, le glyphosate est lié à de nombreux problèmes environnementaux de l’agriculture. Ainsi, le glyphosate est devenu, au-delà des problèmes environnementaux et de santé potentiels qu’il génère lui-même, un symbole de l’agriculture productiviste et industrielle dans son ensemble, à l’échelle mondiale. C’est pour cette raison que les ONG environnementales et des initiatives citoyennes mettent en œuvre de nombreuses actions contre le glyphosate, le Roundup et Monsanto. Par exemple, en 2017, un très sérieux mais symbolique « Tribunal international Monsanto » a reconnu la culpabilité de la firme pour violation des droits humains et pour écocide. À cette occasion, le glyphosate et les OGM qui lui sont associés ont été au cœur des auditions d’experts scientifiques et des représentants de victimes.

Le poids des lobbies et la stratégie du doute

La ré-autorisation du glyphosate s'est faite en contradiction avec l’opinion publique européenne, puisque deux-tiers des Européens seraient pour son interdiction. Par ailleurs, l’initiative citoyenne européenne ouverte par un groupe d’ONG environnementales a réuni plus d'1,3 million de signatures. À l’image des citoyens, le Parlement européen a voté pour une interdiction progressive et programmée du glyphosate dans 5 ans. Cependant, cet avis n’est que consultatif. L'opposition citoyenne et parlementaire repose en grande partie sur le classement en février 2015 du glyphosate comme « cancérogène probable pour l’homme » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Face à cette opposition, la ré-autorisation du glyphosate a nécessité un lobbying intense. La stratégie des pro-glyphosates, le lobby du Glyphosate Task Force (un groupement d’industriels, dont Monsanto) en tête, repose sur au moins deux leviers : d’une part l’instauration du doute sur la dangerosité du glyphosate pour la santé, d’autre part faire croire que le glyphosate est indispensable à l’agriculture.

Le premier point consiste en la construction d’une controverse scientifique, dont les preuves de manipulation ont été mises en évidence. En novembre 2015, l’agence de sécurité alimentaire européenne (EFSA), minée par des conflits d’intérêt, estime qu’« il n’y a pas de lien de causalité entre l’exposition au glyphosate et le développement de cancer chez les humains », ce qui est en contradiction avec l’avis de l’OMS. Or, le rapport de cette agence contient un certain nombre de pages « copiées-collées » du dossier de renouvellement de l'homologation déposé par le Glyphosate Task Force. En particulier, un chapitre sur l’évaluation de la dangerosité du glyphosate reprend mot pour mot un rapport de Monsanto. La fraude est tellement évidente et massive que plusieurs ONG environnementales en Europe ont porté plainte contre le BFR (agence allemande en charge de l’étude) et l’EFSA pour fraude, dommages corporels, mise en danger volontaire de la sécurité publique, détérioration de l’environnement, et falsification de documents. Dans ce rapport, la majorité des études indépendantes démontrent un effet cancérigène du glyphosate mais sont considérées comme « non fiables » par les industriels, tandis que les évaluations faites par les industriels eux-mêmes sont confidentielles, donc non vérifiables. Plus grave encore, on sait grâce aux « Monsanto Papers », un ensemble de documents confidentiels internes à Monsanto rendus publics par la justice américaine, que l’entreprise rémunérait des chercheurs extérieurs pour publier ses propres études concluant à l’innocuité du glyphosate, ou des synthèses favorables. L’affaire montre aussi que Monsanto avait dès 1984 des doutes sur la dangerosité du glyphosate, et que l’entreprise a bénéficié de connivences auprès de l'Agence de protection de l'environnement américaine pour classer le glyphosate comme non dangereux.

Face à cette polémique, les députés européens ont demandé la suspension de l’autorisation du glyphosate, une réévaluation du glyphosate par des études indépendantes, et ont convoqué Monsanto pour s’expliquer. Monsanto ayant refusé de se présenter à l’audition, les lobbyistes de l’entreprise ont été exclus du Parlement. Cette affaire remet en cause de manière globale les processus d’évaluation des pesticides par l’UE. En effet, les autorisations de mise sur le marché sont délivrées sur la base des études réalisées par les industriels eux-mêmes. On peut ajouter au passage que les évaluations de pesticides se font selon les mêmes principes que ceux des médicaments, les fabricants sont souvent les mêmes, ce qui n’a rien de rassurant.

Dysfonctionnement démocratique et rejet de l’agriculture productiviste

La décision de reconduction du glyphosate met en évidence un dysfonctionnement institutionnel dans le processus de décision collective au sein de l’Union européenne (mais serait-ce mieux au niveau des États membres ?). En particulier, elle montre la valeur accordée aux intérêts économiques, et donc aux lobbies, plutôt qu’à la volonté citoyenne. Par ailleurs, le rejet du glyphosate par une majorité de citoyens est sans doute révélateur d’un refus plus large de l’agriculture productiviste et polluante. Plus précisément, la molécule glyphosate est un symbole de la non-application du principe de précaution vis-à-vis des pesticides, un problème de plus en plus considéré comme inacceptable par les citoyens aujourd’hui. La fusion entre Monsanto et Bayer ne va certainement pas arranger les choses et pourrait au contraire renforcer le poids des lobbies de l’agrochimie car la filiale Bayer Crops produit également de nombreux pesticides. Bayer mène également des campagnes de lobbying intense sur l’Union européenne, par exemple sur les perturbateurs endocriniens (certains pesticides sont des perturbateurs endocriniens à dessein car ils éliminent leurs cibles en interférant avec leurs hormones), qui eux aussi font l’objet d’une stratégie du doute.

En reconduisant l’autorisation de mise sur le marché du glyphosate, les gouvernements européens ont fait le choix du statu quo, celui de l’agriculture dite « conventionnelle », un euphémisme pour désigner l’agriculture productiviste. Mais cela sera développé plus amplement dans un autre article, à venir prochainement.

Raymond Desmarées

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Photo: culture agricole par Raymond Desmarées
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