Gouverner à la Pyrrhus : la carotte et le camion

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Patrice Bouqueniaux
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mercredi 8 novembre 2017
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Chapô
Souvenez-vous: il y a quelques semaines, les routiers faisaient, dit-on reculer le gouvernement. Un pas en arrière pour deux pas en avant.

Plutôt difficile de voir au travers de la brume des medias en ce moment. Le propos n’est pas ici de décrire objectivement la réalité mais de piocher des messages et leur donner une forme plus discernable. Il y a maintenant quelques semaines, le 4 octobre dernier, un accord tripartite était signé entre le gouvernement, les organisations syndicales et patronales du transport routier. Selon le journal La Croix cet accord « sanctuarise des annexes de rémunération menacées par la réforme du Code du travail »

Bien sûr de nombreux articles annoncèrent alors une première brèche dans les ordonnances sur la loi Travail et le même article parlait de « tordre le bras » aux ministères. Du côté des ministères du Travail et des Transports, en revanche, on déclarait que le texte final s’était écrit dans le respect de l’esprit des ordonnances.

Une dizaine de jours plus tard, le 14 octobre, le point pouvait titrer « Code du travail : les dockers obtiennent une dérogation aux ordonnances. Après les routiers, les dockers : ils ont obtenu que leur convention collective ne puisse être remise en cause par des accords d'entreprise. Un nouveau recul ? » Donc deux accords rondement menés, dont les commentaires journalistiques soulignaient d’une part la force de l’action syndicale dans ce combat contre les ordonnances  et d’autre part une sourde inquiétude pour le pouvoir en place, le gouvernement commençait à céder, les digues allaient se rompre et une nouvelle fois ce pays n’aimant pas les réformes allait retourner dans l’ornière de son conservatisme, corporatiste et poussiéreux.

La même semaine avaient lieu « les Etats généraux de l’alimentation ». Indubitablement cela faisait plus sérieux qu’un comice agricole ! La révolution était-elle en marche ? Pour conclure cet événement, Emmanuel Macron était venu résumer les différents points actés à l’issue de cette première phase consacrée à « la création et à la répartition de la valeur ». La lecture rapide de cet ordre du jour pouvait nous laisser penser que ces états généraux étaient organisés par des crypto-marxistes !

Voyons les différents points énoncés par Emmanuel Macron :

Première annonce, une contractualisation rénovée. Un peu vague comme formulation mais « contrat », ça fait flexi-sécurité et « rénové », c’est mieux que « loi » qui fait si vieux, si conservateur. L’idée est simple : c’est le producteur et non l’acheteur qui fixe le prix, en fonction de ses coûts de production. Enfin pas tout à fait : la formulation plus précise est qu’il « doit pouvoir » fixer son prix. Difficile de ne pas être d’accord : le flou dans l’application de la proposition aide au consentement.

La deuxième annonce est un appel au regroupement des agriculteurs, d’ailleurs les aides incitatives seront conditionnées à la taille des organisations de producteurs. Soyez gros, vous pèserez sur vos acheteurs. Bizarre. Quelque chose me gêne dans cette inversion vertueuse des rapports : le producteur imposant son prix à l’acheteur, ce n’est pas vraiment l’économie de marché et de libre concurrence, d’ailleurs n’existe-t-il pas déjà de grosses organisations paysannes ? J’entendais sur les radios nationales des commentaires de paysans faisant l’éloge de cette idée formidable et novatrice, ils étaient certains que cela changerait la donne…. Dont acte.

Troisième annonce, la réorganisation des filières ou pour être exact la réorganisation « profonde » des filières. On n’en saura pas plus mais réorganiser c’est toujours mieux que désorganiser et ce qui est profond n’est pas superficiel.

Quatrième annonce, la saisine de l’autorité de la concurrence, vieille recette infaillible qui permet d’asphyxier une personne, une entreprise, dans un conflit judiciaire interminable et couteux, passons.

Cinquième annonce qui était comme l’ombre de la quatrième, renforcement du rôle de médiateur, sans commentaires.

Sixième annonce, une modernisation de la coopération commerciale, nous acquiesçons bien sur. Une déclaration de bonnes intentions, sans frais, est toujours bonne à prendre.

Le dernier point, encadrer le seuil de revente à perte pour les produits alimentaires et encadrer les promotions avec deux conditions :  assurance d’un juste revenu aux producteurs, objectif qualité supérieure pour les produits. Etonnante enfilade d’oxymores, vente à perte et juste revenu, promotion et qualité. J’avoue, j’étais totalement perdu et ne savais que dire.

Et pourtant, derrière ces accords rapidement, trop rapidement signés qui stoppent la convergence des luttes, l’engorgement des routes, le blocage des ports et ces propos dilatoires sur l’agriculture et la notion vague et sans engagement législatif autour de l’agro-alimentaire, propos précédés il y a quelques mois par un arrêt brutal de l’aide à la reconversion pour l’agriculture biologique, je devinais une stratégie de joueur de go. Diviser les foyers de résistance, réduire leurs forces d’attaques frontales bloquant la circulation des marchandises, endormir l’opinion publique. 

Technique déjà pratiquée pour les APL, on prend d’abord cinq euros puis magiquement on verra les propriétaires diminuer les loyers. On supprime les emplois aidés mais on les professionnalisera dans quelques années….  On tue le mouvement des routiers dans l’œuf, on arrête les dockers, on fait miroiter une carotte pour mieux faire régner sur l’ensemble du marché une main de fer implacable. Le petit frisson qui nous a saisi en apprenant que les routiers et les dockers avaient fait reculer le gouvernement est bien cher payé, comme une poussée de fièvre avant le remède de cheval, la bataille que l’on concède à l’adversaire pour mieux gagner la guerre. Macron gouverne à la Pyrrhus.

Perdre une bataille est parfois bien utile. Après nous avoir attirés sur son terrain, le gouvernement nous repousse mais garde nos mots en otage ; le voilà maître d’un merveilleux « ministère de la Transition écologique et solidaire » qui n’est pas sans faire penser à un avenir en commun bien différent ! Le gouvernement s’occupe de tout ; nous voilà délestés de nos idéaux, exonérés de la solidarité indispensable pour éviter l’effondrement  de notre édifice social, la dissolution de ce qui fait notre vivre en communauté, l’ensemble de ce qui fait que nous faisons « peuple ».

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