Du signal sur du bruit : l’inaudible assaut contre le bio

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Patrice Bouqueniaux
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lundi 18 septembre 2017
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Chapô
L'inaudible assaut contre le bio.

Plus jeune, je lisais ou du moins parcourais chaque matin deux ou trois quotidiens (Libé, Le Monde, Le Figaro et des journaux économiques) pour m’informer – comme on disait alors. Je pratiquais aussi un exercice un peu obsessionnel : l’écoute, à partir de 6 heures, des matinales de radio (France culture, France inter, France info) en essayant de dépister les informations qui disparaissaient progressivement jusqu’à 9 heures. J’apprenais à discerner un signal sur le bruit et souvent la disparition d’une information était l’information pertinente à retenir.

Il est aujourd’hui infiniment plus difficile de discerner les signaux : le détail devient l’info et la lecture de la figure globale est quasiment impossible. L’information est devenue un « motif dans le tapis » (Henry James) ; elle nous échappe comme le crâne en anamorphose que l’on ne peut voir que depuis un endroit précis de la pièce dans le tableau des Ambassadeurs de Holbein.

Les réseaux (a)sociaux nous isolent dans une bulle avec ceux qui pensent la même chose que nous ; l’information des médias traditionnels est si bien distillée qu’elle se condense en une goutte, un mot inlassablement ressassé qui peu à peu pénètre subliminalement nos esprits : « Venezuela ». L’esprit le reçoit d’autant plus docilement que la pensée n’a pas le loisir de s’y arrêter, déjà sollicitée par la colonne de droite.

Du bruit, encore du bruit, toujours du bruit. Et quelques signaux qu’on parvient à saisir. Cet été, par exemple, Bruxelles émet de nouvelles directives portant sur un « allégement de la réglementation bio ». L’annonce paraît anodine car elle est formulée dans un vocabulaire très positif : alléger, ne pas contraindre. Qui ne souhaite en effet que cette Europe si bureaucratique ne s’allège ?

En réalité, il est question de ne plus déclasser systématiquement les produits bio contenant des pesticides mais de laisser toute liberté aux États membres de fixer les seuils de tolérance. Cette mesure s’accompagne d’un espacement des visites de contrôle : il n’y en aura plus deux par an (dont une inopinée) mais une tous les deux ans sur rendez-vous. Mauvais signal.

Un peu plus tard dans l’été, une autre information tombe : la France envisage le gel des aides à la transition écologique :

« Le gouvernement a en effet décidé de transférer 4,2 % du budget de la PAC du premier pilier (paiement à l’hectare) vers le second pilier (mesures agro-environnementales) d’ici 2020. La FNAB, ainsi que d’autres organisations environnementales, aurait souhaité au moins 3 % supplémentaires pour soutenir le développement de l’agriculture bio dans le sens d’une transition écologique de l’agriculture. »

La manœuvre est en cours. Elle s’inscrit dans le projet de dérégulation européenne avec le gel des aides à la transition écologique et le remplacement magique, indolore et silencieux, des défricheurs, des inventeurs, des créatifs, des artisans d’une vie constructive par les parangons du grand marché de la « consommation ».

Pendant ce temps, la vie continue : quelques jours de vacances dans la Nièvre et le plaisir de faire ses courses à la Graineterie de Clamecy, une épicerie citoyenne associative. On discute et j’apprends que la boulangerie bio qui vend ses produits dans l’épicerie a décidé désormais de les livrer également à un grand supermarché des environs. Oui, et alors ? Le bio dans les grandes surfaces, c’est le « bio pas cher », le bio pour tous en quelque sorte. Où est le problème ?

Difficile à dire. Pourtant cette information fait signal elle aussi ; elle fait résonner les harmoniques des précédentes – pour peu qu’on les entende encore et qu’elles ne se soient pas fondues dans le bruit de fond , le bruit rose de l’information en continu. Pour donner sens aux faits, il ne suffit plus de s’informer : peut-être faut-il cultiver une forme d’écoute flottante et apprendre à saisir à la volée des signaux épars pour en saisir le sens avant qu’il ne s’efface.

Trois signaux qui nous alertent, trois signaux résonnant les uns avec les autres : quelque chose est en train de se jouer dans une rencontre intime entre les avidités particulières (celle, par exemple, d’une boulangerie bio) et les grands desseins des géants de l’agroalimentaire. L’enjeu : comment se placer sur un marché qui s’oriente vers le bio ? Aucun souci du produit dans cette question mais au contraire sa réduction au simulacre par son inscription dans la logique du profit. Être bio c’est signaler qu’on l’est ; les réalités se dissolvent dans le bruit.

Patrice Bouqueniaux

Illustration : peinture de Hans Holbein le Jeune, Les Ambassadeurs, 1533.

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