En Allemagne, le prix des transports en commun a presque doublé depuis 2000

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Sacha Escamez, Christine Allanic et Raymond Desmarrées
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samedi 1 juin 2019
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Au sortir des élections européennes, en France comme en Allemagne et dans de nombreux autres pays une demande d’écologie s’est faite entendre dans les urnes. Le secteur des transports étant un secteur clef pour réduire l’impact écologique, le développement de transports en commun suit-il cette ambition outre-Rhin, dans cette Allemagne qu’on nous cite si souvent en exemple ?

Avec l’agriculture, le secteur des transports est le plus gros contributeur aux émissions de gaz à effet de serre. Il est donc logique qu’une politique écologique inclue un important volet de réorganisation des transports, par exemple par le développement des transports publics, notamment ferroviaires. En France, les politiques publiques récentes du gouvernement libéral en matière de transports ont principalement pris la forme de deux mesures : une tentative d’augmentation des taxes sur le diesel avec tout ce que cela implique d’injustice sociale et qui a abouti à la naissance salutaire des Gilets jaunes, mais aussi la très justement combattue ouverture du rail à la concurrence, telle que la souhaite l’Union européenne, et notamment l’Allemagne que l’on n’a de cesse de citer en exemple.

Il faut dire que d’après le gouvernement et les médias, la libéralisation du ferroviaire aurait conduit à des baisses de prix en Allemagne (passant sous silence le désastre entraîné par ces libéralisations en Suède ou au Royaume-Uni). Tant pis si le mode de calcul du prix au kilomètre utilisé par ces études d’une rigueur intellectuelle discutable ne prend pas en compte la desserte. On ignore dans ces calculs si les mêmes endroits continuent d’être desservis avec la même fréquence, si la desserte s’est développée, ou si cette baisse des prix au kilomètre s’est accompagnée d’un « recentrage » des lignes sur les lieux plus rentables économiquement, desservant moins bien certains territoires, c’est-à-dire une diminution de l’offre. On peut douter que les politiques allemandes en matière de transport aient apporté un réel progrès, surtout si l’on considère l’ensemble des transports en commun dont l’éminent journal allemand Die Zeit rapporte que les prix ont augmenté en moyenne de 79% depuis 2000 !

Comme l’admet Die Zeit, pourtant un journal social-démocrate ce qui outre-Rhin signifie « social-libéral », c’est-à-dire de droite, les transports en commun ont un impact écologique moindre que les voitures, et il serait donc bienvenu de les rendre plus accessibles. Comment alors expliquer cette hausse des prix ? C’est assez simple, il s’agit de la soi-disant « loi du marché », cette « loi » en laquelle les libéraux croient comme s’il s’agissait d’une loi naturelle telle que la gravitation.

D’après l’autorité en charge des transports outre-Rhin et que Die Zeit cite, les réseaux de transports en commun ne sont pas suffisamment développés pour accueillir l’ensemble des citoyens qui voudraient y avoir accès. Dans l’analyse libérale de « loi du marché », cela signifie que la demande est plus importante que l’offre, ce qui conduit à l’augmentation des prix. En effet, dans la libéralisation ce sont toujours les citoyens, qu’on appelle alors au choix « les consommateurs » (quand on veut leur argent) ou « ceux qui ne sont rien » (quand on ne veut pas les voir dans une gare), qui doivent payer.

Les prix augmentent donc pour dissuader les « consommateurs » surnuméraires d’essayer d’utiliser les transports en commun dont la capacité est trop réduite pour accueillir tout le monde. Ce que Die Zeit oublie de pointer, c’est qu’une telle sélection par les prix conduit à exclure les plus pauvres de l’accès aux transports en commun. Une telle politique libérale empêche donc activement les plus pauvres de se comporter de manière écologique alors que ces derniers le veulent ! Voici la démonstration dans les faits que « l’écologie de marché » est à la fois anti-sociale et anti-écologique.

Avec la lente prise de conscience de l'impact de la pollution et du changement climatique sur les populations, on pourrait espérer que les règles environnementales dont l'Union européenne s'est dotée puissent changer la donne. Menacée par l'UE d'une plainte pour non-respect des normes sur la qualité de l'air, l'Allemagne a ainsi annoncé en février 2018 le lancement de l'expérimentation de la gratuité des transports en commun dans 5 villes. Mais cette annonce a été l'objet de critiques vives, car une telle mesure représenterait une charge beaucoup trop lourde pour les communes. Ainsi, la petite ville de Templin a dû renoncer à la gratuité qu'elle avait instaurée entre 1998 et 2002 face à un trop grand déficit. Les transports y restent très bon marché et largement subventionnés par la ville, mais la meilleure volonté écologique se heurte toujours au mur du financement des mesures qu'elle voudrait mettre en place.

Là encore c’est la logique comptable de la loi du marché qui prime: coûts, services, consommateurs, rentabilité. Comme dans de nombreux sujets relatifs à l’environnement, la mauvaise décision vient de la non-prise en compte par la logique de marché des effets externes positifs ou négatifs d’une activité. Les transports individuels polluants tels que la voiture ont un coût pour la société, exprimé par la pollution de l’air ayant des effets négatifs sur la santé, ou des temps de transport domicile-travail très longs. À l’inverse, la gratuité des transports en commun bénéficierait à tous, même à ceux qui ne les utilisent pas: réduction des pollutions atmosphériques et sonores en ville, moins d’embouteillages, réduction de l’isolement des habitants, dépendance énergétique plus faible, jusqu'à éventuellement l’augmentation des surfaces d’espaces verts et piétonniers en ville. Non seulement la loi du marché n'intègre pas ces coûts et bienfaits externes, parfois difficilement mesurables, mais elle tend  au contraire à s’en débarrasser le plus possible, pour les faire payer par la nature et la société, afin de faire baisser encore et toujours le prix apparent.

Le libéralisme économique est donc par nature un mauvais régulateur des questions sociales et environnementales. La réintroduction éventuelle des externalités dans le prix du marché (par exemple les taxes carbone) se heurte entre autres à l’absence de consentement individuel à payer pour ce « surcoût » socialement injuste, et souvent impossible à évaluer correctement. De plus la compétition pour le prix le plus bas inhérente à la loi du marché, et la course aux bénéfices inhérente au capitalisme poussent les acteurs économiques à la baisse des prix. L’argent et la logique comptable ne sont donc pas les valeurs humaines à même de conduire à des comportements respectueux de l’environnement.

Sans véritable volonté politique, le mur de l'argent contre lequel butent les mesures écologiques fortes ne pourra que continuer à bloquer leur mise en place. La régulation par les États, et le consentement à payer (à travers l'impôt) pour financer les politiques publiques bénéfiques pour l'environnement et la société doivent passer par la compréhension et l'acceptation générales de la nécessité de l’action collective, et de la gestion des biens communs en vue de l'intérêt général plutôt que de l'intérêt particulier.

Sacha Escamez, Christine Allanic et Raymond Desmarées

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