Un Green New Deal pour l'agriculture (2/3)

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Raj Patel et Jim Goodman
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mardi 30 avril 2019
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Chapô
Plusieurs formations politiques françaises reprennent à leur compte la formule de « Green New Deal » pour leurs propositions en matière d’écologie. Au delà de l’effet buzz de cette formule nord-américaine en France, que comprend réellement la proposition de loi « Green New Deal » de la députée Alexandria Ocasio-Cortez aux États-Unis ? Les contextes entre les États-Unis, l’Union européenne et la France sont-ils comparables ? Réponse en trois épisodes avec un focus sur l’agriculture.

Liens vers le premier épisode et le troisième épisode.


Au-delà du Farm Bureau

Quel type de politique peut s'attaquer au complexe formé par les agriculteurs industriels, les grandes entreprises agroalimentaires, et l'industrie chimique qui les soutient ? Encore une fois, nous pouvons tirer quelques leçons du rapport de force entres classes à l'époque du New Deal.

Le volet agricole du New Deal était une réponse très tardive apportée à une crise agricole chronique qui avait commencé dès la fin de la Première Guerre mondiale. Le militantisme politique au sein des agriculteurs avait donné naissance à une politique en faveur des agriculteurs et du monde ouvrier portée par la Conférence pour une action politique progressive (CPPA) en 1922. Le candidat de la CPPA à la présidence des États-Unis, Robert La Follette, a gagné le Wisconsin en 1924 avec le soutien des socialistes. L'histoire de ces alliances agriculteurs-travailleurs contre les monopoles et les « ploutocrates » est riche d'enseignements pour le Green New Deal.

Les paysans agitateurs des années 1920 et 1930 savaient bien que les plus riches des plus riches se trouvaient dans la finance. Le Farmer's Holiday Movement, qui partageait le leadership [de la gauche agricole] avec l'Iowa Farmers Union, savait que ses ennemis étaient les négociants en grains, les financiers de Wall Street et les monopoles ferroviaires de Chicago. Dans leur journal Union Farmer de 1932, ils appelaient à une grève contre ces intérêts :

Maintenant, nous ne pouvons plus continuer

Sur notre route épuisante

Nous sommes forcés de nous arrêter sur le chemin de la vie

Et d'appeler à un « jour férié ».

Appelons à un jour férié des fermiers

Prenons un jour férié

On mangera notre blé, notre jambon et nos œufs,

Et eux, qu'ils mangent leur or.

(Iowa Union Farmer, 27 février 1932)

La logique était la suivante : après tout, si les banques pouvaient prendre des vacances, pourquoi les agriculteurs ne pourraient-ils pas prendre un jour de congé, ne pas vendre leur production au marché et voir ce que les nantis de la ville mangeraient quand ils n'auraient que leurs billets ? Ce sont de telles tactiques, déployées par des militants de l'Iowa Farmers Union, qui ont contribué à donner leur place aux politiques agricoles dans le New Deal.

L'Agricultural Adjustment Act (AAA, loi sur les correctifs agricoles), le premier volet agricole du New Deal, visait à payer aux agriculteurs des prix plus élevés en échange de la réduction de leur production. Cette loi était elle-même le triomphe d'une nouvelle coalition qui a valu au président du Farm Bureau, Ed O'Neal, les remerciements particuliers du secrétaire à l'Agriculture [équivalent américain du ministre de l’Agriculture, NDLR], Henry A. Wallace, pour son travail « infatigable pour guérir l'ancienne fracture entre les agriculteurs démocrates du Sud et les agriculteurs républicains du Middle West ».

Pour beaucoup de gens, l'AAA a été une grande avancée. Comme le souligne Naylor, « les mesures initiales du New Deal ont sauvé de nombreuses exploitations familiales de la faillite. Mon père, qui est arrivé dans cette ferme il y a cent ans, à l'âge de treize ans, et qui l'a cultivée jusqu'en 1962, était bouleversé quand il évoquait la perte de leur exploitation par ses voisins. Il vous aurait dit que le redressement des prix a contribué à mettre un terme à cette situation. Mais même si les germes d'une bonne politique ont été semés dans le New Deal, l'équilibre du pouvoir politique à l'époque a toujours fait que les meilleures dispositions et leur mise en œuvre sont restées limitées. » De nombreuses exploitations agricoles familiales ont survécu aux années 1930 grâce à l'AAA, un programme dont tous les bénéfices n'ont été pleinement atteints qu'au début des années 1940.

Encore une fois, il ne faut pas voir l'AAA comme le triomphe définitif d'un groupe particulier, mais comme un moment dans la formation d'un bloc, un moment qui était lui-même le résultat d'un processus de lutte. Un correspondant de l'un des conseillers de Franklin D. Roosevelt a même donné un nom à ce bloc : « Il n'y a plus de partis. Les fermiers sont membres du parti Roosevelt. »

Mais les effets du New Deal n'ont jamais été homogènes et tout le monde n'était pas membre du parti Roosevelt. Il y avait des divisions marquées en fonction de la race et du sexe. En déléguant certains versements du gouvernement fédéral aux États, le New Deal a promu une notion de citoyenneté distincte selon le sexe. Pour les fermiers qui travaillaient pour un propriétaire terrien, et particulièrement pour les ouvriers agricoles du Sud, c'était aussi une autre histoire. L'AAA avait été conçu pour réduire la production agricole. Cela signifiait moins de terres en production pour les métayers. Les paiements versés aux propriétaires de plantations du Sud étaient censés se répercuter sur les métayers qui effectuaient le travail. Pourtant, lorsque la loi imposait des paiements aux fermiers locataires, les propriétaires rétrogradaient leur statut de métayer, louant la terre pour la cultiver, à celui d'ouvrier agricole, contournant ainsi l'obligation de verser les fonds fédéraux.

En réponse, des militants socialistes ont travaillé en Arkansas avec des métayers blancs et noirs pour former la première section locale de la Southern Tenant Farmers Union (STFU [Syndicat des métayers du Sud]) avec pour vision « d'établir un ordre social de coopération par des voies juridiques et pacifiques ». Cela les a entraînés dans une bataille acharnée contre les planteurs de l'Arkansas et « des officiels de l’administration publique fermement convaincus qu'à moins de prendre des mesures drastiques, la suprématie blanche, le christianisme, le drapeau américain et le caractère sacré du foyer et de la famille se feraient renverser par des agents de l'Union soviétique ». C'est pourquoi Howard Kester, un organisateur de la STFU, a qualifié l'Agricultural Adjustment Act de « monstruosité économique, enfant bâtard issu d'un capitalisme décadent et d'un fascisme juvénile ».

Mais si le STFU critiquait les aides fédérales aux propriétaires fonciers, il se battait aussi contre le gouvernement pour réclamer des augmentations salariales, qu'il a obtenues. Par la suite, il a fini par disparaître, à la fois en raison du nombre croissant de conservateurs au ministère de l'Agriculture des États-Unis, et de son intégration à un syndicat beaucoup moins militant, le Congress of Industrial Organization.

La critique du New Deal par le STFU est importante pour nous aujourd'hui. Ils avaient raison de dire que les avantages de l'Agricultural Adjustment Act profitaient aux propriétaires fonciers plutôt qu'aux travailleurs. Et ils ont eu raison de relever les lacunes du New Deal, qui découlaient de la trop grande confiance des Démocrates dans les gouvernants suprémacistes blancs du Sud. Dans l'une des plus importantes procédures judiciaires de l'histoire des États-Unis, Pigford v. Glickman, un groupe d'agriculteurs noirs qui avaient été systématiquement exclus des largesses agricoles du gouvernement fédéral a poursuivi avec succès le ministère de l'Agriculture des États-Unis. Mais le règlement, d'un montant supérieur à un milliard de dollars, n'a pas résolu pour autant les problèmes structurels plus profonds de la politique de ce ministère. Le Green New Deal est une occasion de se structurer à partir de ces histoires sociales, des histoires qui contribuent aujourd'hui à la compréhension de ce qui relève du bon sens et de ce qui est absurde, dans l'Amérique rurale.

 

Le prix à payer par l'agriculteur dans l'agriculture du XXIe siècle

Ce graphique, qui montre la tendance en taille et en nombre des exploitations agricoles entre 1850 et 2017, est bien connu de la plupart des agriculteurs : le nombre d'exploitations a diminué et leur taille a augmenté.

Fermes, terres agricoles et superficie moyenne par ferme de 1850 à 2017

 

L'évolution de la taille des terres reflète l'évolution de la propriété. De plus en plus d'agriculteurs, grands et petits, sont locataires de leurs terres, leurs propriétaires étant soit des agriculteurs, soit, de plus en plus souvent, des rentiers résidant ailleurs qui ont trouvé dans les terres agricoles un actif « comme de l'or à récolter » [titre d'un ouvrage de Madeleine Fairbairn sur ce thème, qui reprend une expression des investisseurs faisant référence à la double richesse des terres agricoles, un bien foncier qui en plus rapporte des récoltes, NDLR].

 

Valeur moyenne du foncier agricole américain, nominale et réelle (corrigée pour l'inflation)

 

Les agriculteurs sont devenus des facteurs de production au même titre que leurs terres. Dans cette écologie commerciale, ce n'est pas un hasard si les grandes exploitations agricoles ont davantage de tout : crédit, capital, assurance, aides, avantages gouvernementaux et, au bout du compte, profit. La part de marché des ventes des 5 % des producteurs les plus importants a augmenté régulièrement, passant de 38,3 % en 1939 à 54,5 % en 1987. Les plus grandes fermes d'Amérique (avec une valeur de ventes brutes de plus d'un million de dollars, ce qui représente 4 % du total des fermes) ont réalisé un bénéfice net de 515 000 dollars en moyenne en 2018. Les plus pauvres, avec des ventes brutes inférieures à 100 000 dollars, et qui représentent 80 % de toutes les fermes, ont gagné 1 200 dollars en 2018.

 

Revenu net moyen par catégorie et typologie de ventes au niveau de l'exploitation agricole (source: ministère américain de l'Agriculture)

 

 

Comme l'a relevé aussi Ocasio-Cortez, si l'automatisation réduit la pénibilité et fait progresser la liberté, elle peut être une bonne chose. Mais il est certainement vrai que la technologie capitaliste a toujours évincé les paysans de la production agricole. Le nombre de travailleurs indépendants et de travailleurs agricoles familiaux dans les exploitations agricoles américaines est passé de 7,60 millions en 1950 à 2,06 millions en 2000, mais il est resté relativement stable depuis lors. En dehors de la forte mécanisation des cultures de base que sont le maïs, le blé, le riz et le soja, les États-Unis continuent de compter sur les travailleurs agricoles, généralement mal payés, pour les « cultures spécialisées ». En 2015-2016, les deux tiers de tous les travailleurs agricoles étaient originaires du Mexique et 49 % de tous les travailleurs agricoles n'avaient pas de papiers. Ces travailleurs sont souvent arrivés à cause des déplacements causés par la dévastation de l'Alena [Accord de libre-échange nord-américain] et, plus récemment, de l'Aleac [Accord de libre-échange entre l'Amérique centrale, les États-Unis d'Amérique et la République dominicaine]. Des robots pourraient bientôt cueillir des pommes ou des fraises dans des champs qui ont plus ou moins achevé leur transformation en usines, un dernier coup de poignard pour ceux qui étaient autrefois des paysans des pays en voie de développement, mis en faillite par la politique économique américaine.

L'emploi dans l'agriculture et les activités qui s'y rattachent
(emploi à temps plein ou temps partiel)

 

Raj Patel et Jim Goodman, dans une publication originale de Jacobin.

Traduction par l'équipe d'Europe insoumise.


Raj Patel est professeur à l'université du Texas à Austin, et co-auteur avec Jason W. Moore de A History of the World in Seven Cheap Things.

Jim Goodman est un « producteur laitier reconverti » et président de la National Family Farm Coalition, qui fait partie du mouvement paysan international La Via Campesina.

Photo: paysan afro-américain dans un champ de maïs, Floride, 1913. Source: Wikimedia Commons.

 

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Paysan afro-américain dans un champ de maïs, Floride, 1913. Source: Wikimedia Commons
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