Notre-Dame de Paris et le passage du temps

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François Fièvre
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mardi 23 avril 2019
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Chapô
L'émotion du drame de l'incendie de Notre-Dame de Paris ne doit pas amener à prendre des décisions en urgence. La première urgence n'est pas de reconstruire une église, mais de renouer avec le temps long du patrimoine et de l'environnement.

Que nous dit le drame de Notre-Dame de Paris, au-delà de l’empressement de quelques milliardaires à verser leur écot pour la rénovation d’un édifice d’hier, alors qu’ils ont visiblement du mal à verser des sommes similaires pour améliorer la vie des gens d’aujourd’hui ? Un détail m’a frappé, dans cet effondrement d’un toit, c’est le fait que certaines poutres de la charpente qui a brûlé dataient visiblement du XIIe siècle, et avaient été taillées pour certaines dans des arbres qui avaient entre 300 et 400 ans d’existence. C’est vertigineux, quand on y pense. Et Emmanuel Macron qui propose de reconstruire l’église en 5 ans maximum, pas davantage. Autre chose, je suis en train de lire L’Argent d’Émile Zola, où j’ai appris qu’à l’époque où se passe le roman, à la fin du Second Empire, les horaires de spéculation boursière s’étalaient de 13h00 à 15h00, quotidiennement, alors que le système de cotation continue, 24h/24 et 7 jours sur 7 depuis que la spéculation est mondialisée et suit les bourses autour du monde au fil des fuseaux horaires, ne date que des années 1980. Quel rapport entre ces deux informations, me direz-vous ? Eh bien, j’ai l’impression que ce qui se joue dans le drame de Notre-Dame de Paris, c’est avant tout une grande différence entre jadis et aujourd’hui quant à l’écoulement du temps.

Autrefois, « au temps des cathédrales », on bâtissait les églises « pour l’éternité », parce que c’était la demeure de Dieu qui n’a pas d’âge et est d’une patience infinie, mais aussi et surtout parce qu’il s’agissait d’un projet souvent d’une vie entière, voire de plusieurs générations. On pensait à long terme, parce que toute la société était engagée dans une vision religieuse qui ne pensait pas cette édification autrement qu’à l’échelle « des siècles des siècles », de l’histoire de l’humanité depuis la Création, et non à celle de la vie d’un individu en particulier, fût-il évêque, pape, etc. Plus tard, à la Renaissance, les édifices religieux se construisirent plus rapidement, et portèrent davantage la marque de leurs commanditaires : à partir du XVIe siècle (pour le dire vite), un projet collectif qui incluait les générations ultérieures est devenu celui d’une personne en particulier, qui par l’édification d’une église achetait sa réputation dans le monde d’ici-bas, et son pardon dans le monde de l’au-delà.

Autrefois également, au XIXe siècle et dans une large part du XXe siècle, les horaires de cotation en Bourse étaient limités, parce qu’il fallait laisser le monde évoluer en dehors, et que la spéculation financière, même si, bien entendu, elle pouvait toujours s’avancer sur des sables mouvants, comme le montre l’histoire des krachs boursiers, était beaucoup plus soumise qu’aujourd’hui aux aléas de l’« économie réelle ». Aujourd’hui, même si un certain nombre de marchés restent calibrés selon le mode du « fixing », cotés seulement 1 à 2 fois par jour, les marchés à cotation continue se sont multipliés, et cela d’autant plus depuis que la spéculation est assistée par des robots informatiques, ce qui autorise des « transactions à haute fréquence » de quelques microsecondes. Ce rétrécissement des temps de transaction a provoqué une augmentation de la part des transactions financières consacrée à la pure spéculation, et une baisse subséquente de la part que l’« économie réelle » peut avoir sur les marchés financiers. On vend et on achète des produits financiers qui ne correspondent plus à autre chose qu’à des bulles immatérielles qui, de temps en temps, explosent. Et dévastent tout dans le sillage de leur explosion.

Le projet de rebâtir Notre-Dame de Paris en 5 ans est symptomatique de cette société qui veut aller vite, toujours plus vite, encore plus vite. De cette idéologie néolibérale qui a définitivement fait du temps un obstacle à abattre, qui veut raccourcir les horaires de voyage d’une demi-heure « pour gagner du temps » en massacrant des écosystèmes, et qui rêve d’un monde transhumain où quelques hommes richissimes pourraient vivre éternellement. Contre cette volonté de rebâtir Notre-Dame de Paris le plus rapidement possible, bien des voix se sont élevées. On pourra évoquer celle de Didier Rykner, sur le plateau d’Arrêt sur images, qui a rappelé qu’il fallait laisser le temps à l’enquête sur les causes de l’incendie, puis à l’expertise technique des débris, enfin à la concertation et la programmation pour la reconstruction à proprement parler. Alexandre Gady, sur le plateau de Quotidien, a de même rappelé que « le patrimoine a une temporalité qui n’est pas celle des hommes politiques », et donc que, fruit du temps long de l’histoire, il n’a pas à se soumettre au temps court de la politique politicienne d’un président de la République soumis au calendrier d’un mandat de 5 ans. Enfin, Alain Schnapp, dans les colonnes du Point, a rappelé qu’un « monument » a une signification mémorielle qui doit aller au-delà des pierres qui le constituent, et que la ruine, comme le monument, « n’existe que par l’attention qu’on lui porte ». Il a expliqué également que « toute décision sur la restauration d'un monument réclame une certaine distance, regard porté autant vers le passé que vers le futur », et qu’il fallait donc se hâter surtout de prendre le temps de la réflexion. Et non de prendre des décisions, comme a semblé le faire le chef de l’État en promouvant d’emblée, sans aucune concertation avec les institutions compétentes, l’idée de lancer un concours pour rénover la cathédrale avec un « geste architectural contemporain », ce qui est inenvisageable pour un édifice de ce type, comme l’a expliqué par ailleurs Didier Rykner.

À tout cela on peut ajouter : on ne peut pas refaire une charpente du genre de celle qui soutenait la couverture de Notre-Dame de Paris sans arbres à la fois très anciens et très nombreux. Prévoir la reconstruction d’édifices de cet ordre ne peut donc se faire en dehors d’un temps long, qui est celui de la pousse des arbres : certes on trouvera toujours assez d’arbres pour reconstruire Notre-Dame de Paris en particulier, mais qu’en est-il des autres édifices de même plan, pour les éventuels incendies futurs, qui ne sont pas à espérer mais sont malgré tout envisageables ? N’est-il pas nécessaire d’avoir un plan général concernant les forêts françaises, qui prenne en compte les besoins en restauration des édifices d’hier, comme ceux de la construction des maisons et immeubles de demain ? Dans ce domaine, il n’est pas sûr, écologiquement parlant, que la monoculture de pins maritimes et de sapins Douglas, même si cette dernière essence pousse vite et est très résistante pour les bois de charpente, puisse remplacer les polycultures de hêtres, chênes et châtaigniers…

La société a changé, et le « temps long » dont elle se préoccupe n’est plus désormais, le plus souvent, celui de l’éternité divine, mais celui de la durabilité d’un environnement compatible avec la vie de l’espèce humaine. Ce que le spectacle cauchemardesque des chênes tricentenaires en flammes de la charpente de Notre-Dame de Paris nous invite à considérer, plus que la bataille des chiffres donnés en aumône par la philanthropie multimilliardaire pour continuer à entretenir son image symbolique, c’est ce temps long de la vie d’un arbre, qui dépasse la durée d’une génération humaine, pour ne rien dire de celle d’un mandat politique. L’encyclique Laudato si du pape François, en 2015, faisait de l’environnement une cause majeure de la religion catholique. La forêt de la charpente de Notre-Dame de Paris a brûlé, il y a nécessité à replanter des arbres, et à reconquérir le temps long de l’existence biologique face au court-termisme des opérations politiques et financières. La seule chose véritablement urgente à faire n’est donc pas de prendre des décisions quant à la reconstruction d’une église, fût-elle aussi emblématique et importante symboliquement que Notre-Dame de Paris, mais de défendre la forêt contre les pyromanes qui, à force d’exploitation et de manque d’attention, consciemment ou non, la détruisent à grande vitesse.

François Fièvre


Photo: Incendie de Notre-Dame de Paris, 15 avril 2019. Source: Wikimedia Commons

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Incendie de Notre-Dame de Paris, 15 avril 2019. Source: Wikimedia Commons
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