Un Green New Deal pour l'agriculture (1/3)

Created by
Raj Patel / Jim Goodman
Created
jeudi 18 avril 2019
Categories
Chapô
Plusieurs formations politiques françaises reprennent à leur compte la formule de « Green New Deal » pour leurs propositions en matière d’écologie. Au delà de l’effet buzz de cette formule nord-américaine en France, que comprend réellement la proposition de loi « Green New Deal » de la députée Alexandria Ocasio-Cortez aux États-Unis ? Les contextes entre les États-Unis, l’Union Européenne et la France sont-ils comparables ? Réponse en trois épisodes avec un focus sur l’agriculture.

Liens vers le deuxième épisode et le troisième épisode.


Dans le New Deal d'origine, la politique agricole est née d'un mélange enivrant de lutte de classe et d'alliances incertaines. Le Green New Deal, lui, devra mettre sur pied une coalition différente capable de remettre en question le modèle dominant de l'agriculture et de créer un système alimentaire plus juste.

Le système agroalimentaire est en train de détruire la planète. Près d'un quart des gaz à effet de serre dus à l'activité humaine sont liés à notre alimentation et il est impossible de lutter contre le changement climatique sans transformer l'agriculture. C'est pourquoi le Green New Deal a raison d'appeler à « un système agroalimentaire plus durable qui assure à tout le monde l'accès à une alimentation saine ». Mieux encore, la proposition d'Alexandria Ocasio-Cortez et d'Ed Markey comprend un appel à travailler « en collaboration avec les agriculteurs et les éleveurs des États-Unis pour éliminer la pollution et les gaz à effet de serre du secteur agricole ».

Voilà qui peut devenir une aubaine pour l'Amérique rurale. Les aliments sains coûtent plus cher et sont plus difficiles d'accès que les aliments transformés. Dans le cadre d'un Green New Deal qui aiderait les Américains à mieux manger, on pourrait réinvestir plus d'argent vers la terre. Et si le gouvernement fédéral versait plus d'argent pour des aliments de meilleure qualité et comprenait qu'un sol bien géré peut piéger le carbone, l'agriculture durable pourrait être un moyen de mettre fin à la pauvreté rurale des États-Unis.

Pourtant, pratiquement dès la publication du Green New Deal, les membres de l'American Farm Bureau [un lobby agricole se présentant comme apartisan et indépendant, mais se plaçant systématiquement sur des positionnements de droite, NDLR] ont critiqué cette proposition, la trouvant inconsidérée et peu judicieuse. Début mars, le Syndicat national des agriculteurs [National Farmers Union], l'une des grandes organisations agricoles les plus à gauche, a snobé le Green New Deal pour ne pas avoir reconnu « la contribution essentielle des campagnes américaines ». Et le récent vote au Sénat a réuni contre lui cinquante-sept élus. Alors, pourquoi tant de haine du côté de la ruralité agricole ?

Bien sûr, tous les agriculteurs ne sont pas conservateurs. Et tous les habitants des zones rurales d'Amérique ne sont pas non plus des agriculteurs. En 1976, les agriculteurs ont porté Jimmy Carter à la Maison-Blanche. Des agriculteurs et d'autres personnes actives dans les mouvements sociaux ruraux américains ont écrit avec enthousiasme sur le Green New Deal et sur les possibilités qu'il offre aux fermes familiales, sur la façon dont il pourrait stimuler notamment le repeuplement rural, de nouveaux modèles de prix agricoles et une agriculture respectueuse du climat. Mais ces idées sont écrites contre ce que le penseur italien Antonio Gramsci appelait « l'hégémonie ».

Une idée maîtresse dans le travail de Gramsci sur l'hégémonie est celle d'un bloc historique, d'une coalition qui autorise et contrôle un ordre social dominant. Le pouvoir au sein de ce bloc va au-delà de la force brute : il tente d'établir la domination au niveau du « bon sens », en définissant les idées sur ce qui est socialement acceptable et ce qui est impensable. Aujourd'hui, le bloc historique dominant aux États-Unis est une assemblée de propriétaires fonciers, de sociétés d'énergie fossile, de faiseurs de guerre, de géants technologiques, de médias, de gérants de soins de santé, d'industriels, de détenteurs de monopoles, de financiers, mais il lui faut aussi le leadership culturel de quelques travailleurs et agriculteurs. Critiquer le Green New Deal comme par réflexe, avant même que les détails n'aient été dévoilés, est un indicateur de l'hégémonie de ce bloc.

Le succès du Green New Deal dépend d'une reconfiguration de ce bon sens. Réécrire le bon sens, c'est rompre les alliances que le bloc actuel s'efforce de maintenir, trouver les lignes de faille qui peuvent faire éclater ce bloc et développer les liens organisationnels qui pourraient bâtir un bloc contre-hégémonique. Pour y arriver, on a tout intérêt à comprendre la source de certaines des alliances les plus importantes dans la configuration actuelle des forces du système alimentaire américain : le premier New Deal.

Le New Deal d'origine apparaît aujourd'hui comme un miracle, un moment incroyable où la nation s'est unie derrière la politique keynésienne pour accomplir de grandes choses. Pourtant, si on a pu les réaliser, ce n'est pas parce que la nation s'est unie derrière elles mais parce qu'elle était profondément divisée. Le projet du New Deal a été précipité par la lutte des classes, et la meilleure façon de le comprendre est d'y voir une série de victoires et de défaites dans la gestion de cette lutte par une bourgeoisie anxieuse, dans l'Amérique rurale comme urbaine.

Le militantisme américain dans son contexte

Le militantisme ouvrier aux Etats-Unis est en plein essor. L'année dernière, il y a eu vingt grèves majeures impliquant 485 000 travailleurs (un peu plus de 0,1 % de la population américaine), menées par une série mobilisatrice de grèves d'enseignants.

Mais par rapport à l'agitation qui a produit le New Deal original, nous avons encore beaucoup de chemin à faire.
 

Grèves aux Etats-Unis depuis 1947. Source : Bureau of Labor Statistics

 

Grèves aux Etats-Unis depuis 1919. Source : Bureau of Labor Statistics

Dans les années 1910 et 1920, les grèves et le militantisme ouvrier en Amérique ont atteint leur apogée. En 1919, il y a eu 3 630 grèves impliquant 4 160 000 travailleurs, soit environ 4 % de la population totale du pays. L'Amérique rurale, où vivaient près de la moitié des Américains en 1920, était à la fois un champ de bataille et un objectif stratégique dans cette lutte.

Le gouvernement américain, par l'esclavage, la guerre et le bouleversement écologique (organisé) qui en découle, a largement réussi à bannir les peuples indigènes et leurs coutumes alimentaires de la terre. Le XIXe siècle a jeté les bases de l'agriculture capitaliste. Les batailles du XXe siècle en Amérique ont porté sur la sécurité de ces fondations, les agriculteurs et les ouvriers agricoles militants s'opposant aux propriétaires et exploitants de l'industrie agricole. Les luttes de classe du début des années 1900 ont fait germer l'idée dans la classe dominante qu'une partie du projet agricole américain consistait à favoriser le bon type d'agriculteur : blanc, conservateur et, surtout, un homme d'affaires. Cet agriculteur pourrait recevoir la bonne éducation pour devenir la bonne sorte d'entrepreneur américain investi dans le fonctionnement normal des marchés et des gouvernements.

Les services de formation agricole, qui remontent à la fondation des universités publiques au niveau des différents Etats au début des années 1860, étaient essentiels à la production de cultures de base tout comme d'agriculteurs conservateurs. Les premiers services de formation agricole ont été soutenus par les Chambres de commerce et le General Education Board, financés par John D. Rockefeller. Les classes de formation agricole se sont transformées en organisations nationales de lobbying pour les agriculteurs qui ne voyaient pas l'agriculture comme une ligne de front dans la lutte de classe, comme le faisaient certains syndicats agricoles, ni comme une pierre angulaire pour une large transformation de la société et un moyen d'échapper à ds situations de monopole, comme le Mouvement Grange, mais bien comme un rempart contre la rébellion rurale. Ces agriculteurs conservateurs avaient leur propre forme d'organisation : l'American Farm Bureau, issu de la Chambre de commerce (aux côtés de son Roads and Alleys Bureau et de son Protection Bureau).

George Naylor, agriculteur et membre de Family Farm Defenders [les Défenseurs des exploitations familiales], décrit ainsi la période précédant le New Deal : « Le grand mouvement en faveur de l'organisation des [comités locaux] Farm Bureaus à partir des années 1910-1920, du Kansas jusqu'à l'Iowa et au nord, visait à freiner les progrès du Parti socialiste, de la Ligue non partisane et de la Farmer-Labor [parti fermier-ouvrier] qui s'organisaient dans le Dakota du Nord, du Sud, et au Minnesota. »

À la fin des années 1940, poursuit M. Naylor, « le Farm Bureau a pris un brusque virage vers la droite et s'est joint au mantra selon lequel le gouvernement devrait se retirer de l'agriculture. Mais les Américains combattaient les fascistes chez eux avant de les combattre en Europe et en Asie. » Le fascisme romance et transforme le cœur du pays. Les fascistes européens ont tissé des histoires de sang et de sol, tout en produisant des cultures et des animaux qui reflétaient leur vision de la pureté nationale. Dans l'Amérique rurale, l'État et le secteur privé avaient jeté les bases d'une approche similaire, afin que les bons types de produits et les bonnes personnes pour les mettre sur le marché puissent construire la nation.

Source : Tontz, Robert L. 1964. « Membres des organisations générales d'agriculteurs, États-Unis, 1874-1960 », Agricultural History 38 (3):143-156.

Aujourd'hui, le Farm Bureau compte environ 6 millions de familles membres. Mais le nombre d'exploitations agricoles aux États-Unis est d'environ 2 millions. La prétention d'être « la voix de l'agriculteur américain » sonne creux quand la plupart des membres du Farm Bureau ne pratiquent pas l'agriculture. Le nombre de membres augmente en fonction de la principale source de revenus du Bureau : l'assurance. Il ne s'agit pas là d'une assurance récolte pour les agriculteurs, mais d'assurances auto, habitation, santé et vie pour tous ceux qui deviennent « membres ». Pour bénéficier des réductions, il faut s'inscrire.

C'est une drôle d'ironie. Le changement climatique est propagé au cœur du pays par le biais de la catastrophe climatique tout comme par la politique de son indemnisation. La politique partisane de l'assurance-récolte fédérale restera l'une des façons d'atténuer les conséquences du changement climatique. Car les agriculteurs ne prendraient pas le risque de planter des milliers d'hectares de monocultures, sur un marché où la surproduction fait baisser les prix, sans avoir la certitude de faire, en moyenne, un bénéfice. Le changement climatique fait baisser cette moyenne. Mais l'assurance-récolte subventionnée la fait remonter, si bien que les pratiques agricoles qui favorisent le changement climatique sont de fait encouragées.

Ce qui fait monter aussi le nombre d'adhérents au Farm Bureau, ce sont les intérêts qui forment la chaîne d'approvisionnement de l'agriculture industrielle à grande échelle (comme les exploitations porcines industrielles), des intérêts profondément opposés au Green New Deal. Le Farm Bureau s'est opposé aux syndicats et à l'assurance-maladie. En fait, la lutte pour l'assurance-maladie au début des années 1960 a vu le Farm Bureau se ranger du côté de l'industrie des assurances et des chambres de commerce contre le syndicat des agriculteurs et le parti socialiste. Plus récemment, le Farm Bureau a été en première ligne de l'opposition au projet de loi Waxman-Markey sur les changements climatiques. Si le plan Markey-Ocasio Cortez [le Green New Deal] veut éviter une autre défaite, il devra être plus malin qu'eux.

Raj Patel et Jim Goodman, dans une publication originale de Jacobin

Traduction par l'équipe d'Europe insoumise.


Raj Patel est professeur à l'Université du Texas à Austin, et co-auteur avec Jason W. Moore de A History of the World in Seven Cheap Things.

Jim Goodman est un « producteur laitier reconverti » et président de la National Family Farm Coalition, qui fait partie du mouvement paysan international La Via Campesina.

 

 

 

BLOG COMMENTS POWERED BY DISQUS
Crédit photo
Photo : département des archives et de l'histoire du Mississippi.
Top