La biodiversité, à quoi ça sert ?

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François Fièvre
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mardi 4 décembre 2018
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Chapô
La défense de la biodiversité est parfois critiquée du fait de sa faible utilité immédiate pour l'homme. Pourtant, en dehors même de la question de l'utilité (alimentaire, médicale, etc.) de certaines espèces en particulier, la diversité du vivant peut être considérée comme la meilleure assurance-vie de l'environnement, et donc de l'espèce humaine.

La question de l’utilité de la biodiversité pourrait paraître impertinente, la nature n’ayant pas nécessairement à passer sous le fléau de la critique économique ou utilitariste. Ainsi, on peut reconnaître à la biodiversité une valeur intrinsèque, non-instrumentale, indépendante de toute considération humaine. Toutefois, la question de l’utilité est souvent un contre-argument qui est donné aux écologistes qui la défendent. Ainsi dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, lors des débats sur le financement par l’équipe de M. Wauquiez d’un « plan neige », on a pu ironiser sur les « libellules dépressives » dont Corinne Morel-Darleux avait pris la défense. Ou encore à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les partisans de l’aéroport ont parfois évacué le problème de la préservation des tritons crêtés et autres campagnols amphibies, à tel point qu’il avait été envisagé à un certain moment par les autorités de simplement « déménager » les espèces concernées. Ce en quoi l’État a d’ailleurs montré son incompétence en matière de conservation écologique, dans la mesure où, même si l’habitat d’arrivée est proche par ses qualités de celui de départ, rien ne garantit dans ce déménagement ni la survie de l’espèce, ni l’équilibre du milieu d’arrivée après son introduction. Mais passons… s’il est besoin de démontrer que la biodiversité peut avoir une utilité pour les hommes, et qu’elle n’est pas là seulement pour « faire joli » ou pour faire plaisir à quelques naturalistes militants, on peut le faire.

L’urubu à tête rouge « nettoyeur de cadavres »

David G. Haskell est un biologiste américain qui a passé un an à observer quelques mètres carrés d’une forêt sauvage dans l’Est des États-Unis. De cette expérience, il a tiré en 2012 un livre où il décrit par le menu la vie présente dans ces quelques arpents de terre – mais aussi dans les airs, les arbres alentour –, l’histoire et le fonctionnement de chaque espèce qu’il rencontre, les liens qu’elles entretiennent avec leur milieu, etc. Le livre est passionnant, magnifiquement écrit, et très facile à aborder même quand on n’est pas biologiste. Dans l’un des chapitres, l’auteur décrit en détail une espèce de vautour, l’urubu à tête rouge (Cathartes aura) dont il a un jour observé le vol au-dessus de la canopée. Les urubus à tête rouge, comme tous les vautours, sont des charognards qui ne mangent que des cadavres. Toutefois, ils ne mangent que des cadavres récents, pas ceux en état de décomposition avancée, et se repèrent pour ce faire à leur odorat qui leur permet de sentir de très loin les flux gazeux d’éthanetiol qui ne manquent jamais, même si c’est en quantité infime, d'émaner des carcasses. Surtout, leur capacité digestive leur permet de digérer des viandes qu’un carnivore « classique » ne pourrait pas manger, et ce faisant ils tiennent, de manière indirecte, le rôle d’un véritable « nettoyeur naturel ».

« Les prouesses digestives des urubus ont un effet sur l’ensemble de la communauté forestière. En raison de l’action destructrice puissante de leur tube digestif, leur fonction épuratrice ne se limite pas à nettoyer les cadavres. La bactérie de l’anthrax et les virus du choléra sont tués au passage en transitant par leur intestin. Ceux des mammifères et des insectes n’ont pas un tel effet. L’aptitude des urubus à débarrasser le pays de ces maladies est donc sans équivalent. Cathartes est vraiment bien nommé. »

Aux États-Unis visiblement l’espèce Cathartes aura se porte bien, mais en Inde, le bétail a été traité massivement par des anti-inflammatoires, ce qui a eu un effet indirect fatal sur les espèces locales de vautours qui mangeaient leurs cadavres, avec pour conséquence que les charognards sont au bord de l’extinction. Conséquence de ce déclin des vautours : non seulement les parsis ne peuvent plus assurer leurs rites funéraires traditionnels qui consistent à faire dévorer le cadavre des défunts par les vautours, mais l’anthrax s’est répandu dans certaines régions du pays. Par ailleurs, les populations de mouches et de chiens sauvages ont à l’inverse grimpé en flèche, ce qui a provoqué un essor des infections de la rage dans le pays. L’anti-inflammatoire responsable de cette crise épidémique est désormais interdit en Inde, mais il y reste utilisé officieusement, et n’est pas interdit dans d’autre pays, notamment africains, où le vautour tient une place essentielle dans les milieux naturels.

Monoculture des eucalyptus et résilience des milieux

Le cas du vautour n’est qu’un exemple parmi d’autres, moins connu que celui des abeilles pollinisatrices mais tout aussi essentiel, des nombreux services que rend la nature à l’homme, la plupart du temps sans qu’il s’en aperçoive. Mais en dehors de ces « services » rendus par certaines espèces bien précises, et dont les biologistes n’ont pu étudier qu’une infime partie, on peut élargir le spectre d’observation et questionner la notion de biodiversité en général.

David G. Haskell passe dans son livre tout un chapitre à décrire la manière dont les graines d’érable, les fameuses samares, sont conçues pour être portées par le vent, et permettent ainsi de reproduire l’espèce. Bien plus, il remarque que les différentes samares issues d’un même arbre ont des formes différentes, et que certaines semblent avoir été conçues pour voleter dans l’air calme des sous-bois, alors que d’autres semblent être parfaitement profilées pour être emportées par des vents ascendants au niveau de la canopée. Les recherches aérodynamiques en la matière restent encore balbutiantes, mais pour David G. Haskell, « les formes des samares […] semblent être les incarnations botaniques de la complexité du vent : une aile pour chaque remous, une courbe pour chaque rafale. » Il en est de même pour l’ensemble des micro-détails des individus ou parties d’individus – feuilles, membres d’animaux, etc. – qui sont tous singuliers, et sont issus à la fois des interactions avec l’environnement et de la diversité des patrimoines génétiques. La biodiversité n’est donc pas seulement à penser entre chaque espèce, mais aussi à l’intérieur de chaque espèce.

Dans les deux cas, diversité des espèces et diversité génétique entre individus d’une même espèce, la diversité du vivant reste un facteur très important de résistance aux agressions extérieures (épidémies, pollutions, etc.), et donc de résilience des écosystèmes. Pour au moins deux raisons. La première raison est que la diversité des individus est une condition sine qua non de l’évolution des espèces en réponse à celle d’un environnement qui ne cesse de se modifier. La diversité génétique jouant le rôle « d’assurance » en permettant qu’au moins certains individus survivent. David G. Haskell l’explique ainsi :

« Le fait que les individus diffèrent légèrement les uns des autres semble être un détail mineur de l’histoire naturelle, cependant cette variabilité est la base de tout changement évolutif. Sans diversité, il ne peut y avoir de sélection naturelle ni d’adaptation […]. La diversité des samares reflète indirectement les mécanismes invisibles de l’évolution. À partir de ces formes variées seront choisis les érables de la prochaine génération, spécialement adaptés aux vents qui soufflent [sur leur milieu spécifique]. »

La deuxième raison, tout aussi importante techniquement, est que la biodiversité des espèces (en plus de celle des individus) permet de réduire les risques d’épidémies ou d’infestations. Pour rester dans le domaine des arbres, l'exemple des ormes de Winnipeg, au Canada, qui date de 2014, est tout à fait parlant : c’est parce que dans la ville de Winnipeg une seule espèce d’arbres était plantée que des champignons nocifs ont pu se transmettre d’un arbre à l’autre par les racines. La fausse solution d’ajouter au parc sylvicole de la ville des frênes ne fait que repousser le problème, du fait d’un risque d’infestation par l’agrile du frêne. Remplacer une monoculture par une autre, ou additionner les monocultures, est à chaque fois une « fausse bonne idée », et la meilleure solution reste encore celle de la polyculture d’espèces diversifiées.

Par ailleurs, que ce soit dans le domaine de l’agriculture ou de la sylviculture, l’un des horizons de la monoculture semble très souvent les organismes génétiquement modifiés : la non-diversité d’espèces semble devoir aboutir, dans la logique productiviste, à la non-diversité des individus (que ce soit par modification directe des génomes ou sélection humaine des espèces « utiles »). Des monocultures d’eucalyptus à croissance rapide génétiquement modifiés sont ainsi apparues au Brésil via les investissements d’une société israélienne de biotechnologies, Futuragene. Celle-ci n’a présenté que les aspects écologiquement positifs de son projet, en omettant les aspects, eux aussi bien réels, de dégradation environnementale que provoque la monoculture : à côté de l’industrie papetière, le bois pourrait servir à alimenter sous forme de granulés des centrales électriques, et remplacerait ainsi les sources d’énergie fossiles. En dehors des problèmes habituels liés aux espèces génétiquement modifiées (risques de dispersion et de prolifération), les monocultures d’eucalyptus, particulièrement gourmandes en eau, posent aussi celui du tarissement des ressources hydriques, et donc de désertification des sols, risque encore accentué par les coupes rases très souvent liées techniquement à la mono-sylviculture. À cela s’ajoute, donc, un risque de fragilité des plantations vis-à-vis des agressions extérieures, étant donné que tous les arbres sont sur le même modèle – des clones le plus souvent dans le cas des OGM –, et sont donc particulièrement sensibles à de potentielles infestations ou épidémies… qu’il faudra soigner en tant que telles, alors qu’une forêt où la biodiversité règne n’a pas – ou très peu – besoin de soins extérieurs. L’escalade technique du productivisme est donc inhérente au choix de la monoculture, que ce soit pour l’exemple des eucalyptus israëlo-brésiliens ou des peupliers chinois. La France n’ignore pas non plus les expérimentations en matière de peupliers génétiquement modifiés, et, OGM ou non, les monocultures d’arbres y font florès.

La biodiversité, une qualité de vie

La nature ne sert donc pas l’homme seulement en lui « rendant des services » directs ou indirects, qui pourtant ont été évalués, d’après ce qu’en a récemment dit le directeur de WWF France Pascal Canfin, à 1,5 fois le PIB mondial, mais aussi en garantissant la résilience des milieux naturels dans lesquels il vit, et dont il dépend directement. Ainsi, l’agroforesterie, qui combine culture d’arbres (peupliers, noyers, etc.) et cultures annuelles (blé, soja, etc.) ou élevage, semblerait bénéfique non seulement pour la biodiversité, plusieurs espèces étant élevées en même temps et en agrégeant d’autres (oiseaux, rongeurs, insectes, champignons, bactéries...) qui leur sont associées, mais aussi pour les rendements agricoles. En effet, plus un sol, ou un milieu en général, est diversifié, plus il est vivant ; plus il est vivant, plus il est résistant, mais aussi potentiellement productif, notamment si l’on fait bien attention d’apparier des espèces « coopératives » ou complémentaires, et non concurrentes. Le contre-modèle, la monoculture utilisant massivement les produits phytosanitaires, semble par ailleurs en bout de course, puisqu’on n’assiste dans ce cadre à aucun gain de productivité depuis une vingtaine d’années, et que même le lien entre herbicides, adventices et production semble devoir être remis en cause : une étude du CNRS montre que, en conditions réelles, la réduction de moitié des quantités d’herbicides et engrais azotés en agriculture n’a aucun effet sur la productivité, alors que le rôle des abeilles et de divers autres insectes comme les carabes qui dévorent les ravageurs (limaces, pucerons, etc.) apparaît à l’inverse comme très utile aux cultures.  Selon un rapport de l’IPBES, qui travaille sous la tutelle des Nations unies, à long terme « le bénéfice de la préservation et de la restauration des terres serait dix fois supérieur aux coûts » occasionnés par ces mesures de préservation et de restauration : cela coûterait moins cher de défendre la biodiversité, notamment celle des sols, que de pallier aux conséquences de sa destruction par des moyens artificiels.

Par ailleurs, dans le domaine de l’agriculture, la biodiversité fait partie intégrante de la définition des « terroirs », et les produits d’AOP gagnent en qualité, d’après une autre étude du CNRS, si les terroirs correspondants sont cultivés dans le respect de la biodiversité : « Selon la zone de collecte du lait, toutes les meules de comté n’ont pas le même goût. Ce goût, mais aussi l’odeur et la texture du fromage sont liés aux micro-organismes du sol et de la végétation qui vont contaminer naturellement le lait à sa sortie des mamelles de la vache. » Si l’on perd la biodiversité du sol, on perd également la qualité gustative des produits. La biodiversité est donc un argument économique pour les produits de l’agriculture française, mais aussi culturel à l’heure où le « repas gastronomique des Français » a été reconnu comme patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

Un autre des services « culturels » que rend la biodiversité aux sociétés humaines, et notamment aux sociétés modernes, est psychologique. Nous avons besoin non seulement de la nature, mais d’une nature diversifiée. Une plantation d’arbres n’est pas une forêt, et la présence d’une végétation variée accueillant une grande diversité d’animaux a sur l’être humain moderne un effet apaisant que ne pourra jamais avoir un champ de colza ou une monoculture de peupliers à perte de vue. Nous avons en ce sens autant besoin de la biodiversité que nous avons besoin de la musique, de la peinture ou de la littérature, dans leurs diversités. David G. Haskell l’écrit encore, dans un chapitre sur les lumières d’automne :

« Maintenant les rouges, les mauves, les bleus, les oranges peuvent se mélanger en des milliers de tons et de nuances : ciel cendré, feuilles sable et safran, lichens vert-bleu, limaces argentées et sépia, branches brun foncé, couleur feuille morte et ardoise. Le musée d’Orsay de la forêt a sorti ses collections. Après avoir gagné tout l’été dans la lumière jaune et vert des tournesols de Van Gogh et des Nymphéas de Monet […], nous avons le loisir de parcourir les galeries et de découvrir toute la profondeur et l’ampleur de l’expérience visuelle.

Le soulagement inconscient qu’a provoqué en moi la nouvelle lumière de la forêt laisse entrevoir une vérité concernant notre sens de la vue. Nous avons un besoin physiologique de lumière bigarrée. Si nous passons trop de temps dans la même ambiance, nous aspirons au changement. Cela explique peut-être l’ennui sensoriel de ceux qui vivent sous des cieux immuables. La monotonie d’un ciel bleu et vide ou d’un plafond nuageux permanent nous prive de la diversité visuelle désirée. »

Le besoin psychologique de diversité ne se limite pas à la lumière, mais aux espèces vivantes rencontrées sur le chemin. Lutter pour la diversité du vivant n’est donc pas lutter pour la conservation de quelques espèces en particulier, « inutiles à l’homme », comme le triton crêté ou le campagnol amphibie, mais pour ce qui fait, entre autres, que l’homme est humain : sa faculté de contemplation. Balayer la question de la biodiversité d’un revers de la main au motif que celle-ci ne saurait aller contre des intérêts technologiques ou financiers n’est en cela pas faire preuve de modernisme, mais de barbarie.

François Fièvre


Photo : Urubu à tête rouge en vol (Cathartes aura), Canada. Source : Wikimedia Commons

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Urubu à tête rouge en vol (Cathartes aura), Canada. Source: Wikimedia Commons
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