Le colibri et le grand soir

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François Fièvre
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mardi 30 octobre 2018
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Chapô
Revenant sur la polémique récente autour de Pierre Rabhi, François Fièvre s'interroge sur l'articulation entre action individuelle et action collective dans la lutte contre le changement climatique et pour la protection de notre écosystème. Une articulation qu'il faudra bien mettre en place si l'on veut que cette lutte soit enfin effective.

 

La fin de l’été a vu une polémique enfler autour de Pierre Rabhi à propos d’un article à charge contre lui, rédigé par le journaliste Jean-Baptiste Malet et publié par Le Monde diplomatique. Depuis, des contre-argumentaires ont été publiés par le journaliste Fabrice Nicolino d’une part, par Bernard Chevilliat, président du fonds de dotation Pierre Rabhi, d’autre part. On ne reviendra pas en détail sur les accusations et contre-attaques, mais on veut en interroger certains des enjeux.

Le défaut principal de l’article de Jean-Baptiste Malet a été d’accuser un homme en fonction des fréquentations qu’il a pu avoir, faisant de ces fréquentations des preuves de proximité idéologique. Ainsi ce n’est pas parce qu’Edouard Philippe le cite que cela veut dire que Pierre Rabhi est de droite, et ce n’est pas non plus parce que Pierre Rabhi va discourir à l’université d’été du Medef, ou auprès des dirigeants de Danone ou de McDonalds, qu’on peut l’accuser de faire le jeu du néolibéralisme. Tout au plus pourra-t-on le trouver naïf d’avoir la prétention de faire changer le système en discutant avec cet univers du grand patronat. Mais s’il y a schizophrénie en l’espèce, c’est du côté des grands dirigeants qui vont le voir : comment peuvent-ils concilier leurs histoires personnelles et la place qu’ils occupent dans la société avec le fait de vouloir « ouvrir leurs consciences » auprès d’un écrivain qui prône la pauvreté volontaire et la « sobriété heureuse » ? Quoi qu’il en soit, on n’est pas allé reprocher à Frédéric Lordon d’être allé donner une conférence à HEC, et seule Caroline Fourest a pu, avec son imprécision légendaire, condamner Jeremy Corbyn pour « islamogauchisme » parce qu’il lui est arrivé d’aller aux journées portes ouvertes de la mosquée de sa circonscription. Condamner quelqu’un parce qu’un jour il a été à une conférence ou a rencontré quelqu’un d’un autre bord politique n’a pas de sens. À ce compte-là, on a pu faire d’Edwy Plenel un soutien de Tariq Ramadan parce que les deux ont participé à une même manifestation médiatique, ou de Jean-Luc Mélenchon un ami de Bachar al-Assad parce que le premier a raccompagné le second lors d’une visite protocolaire. L’accusation par association est une critique très faible.

La réalité est que Pierre Rabhi est un penseur qui verse dans l’ésotérisme et la spiritualité, relativement proche de l’anthroposophie sans toutefois complètement appartenir à ce courant, et que la gauche matérialiste marxiste dont semblent découler les analyses de Jean-Baptiste Malet a du mal avec ce type de vision du monde. Ce qui se conçoit bien en soi, mais n’excuse pas les mauvais procédés qui lui ont été faits, et que Fabrice Nicolino a eu raison de pointer – ce qui n’empêche pas en revanche de considérer que la critique par ce dernier du Monde diplomatique comme nostalgique du stalinisme est délirante. Pourtant, même une partie de cette gauche « marxiste » ne paraît pas complètement insensible au domaine de la spiritualité, dans la mesure où dans sa dernière livraison, le même Monde diplomatique a vu Mona Chollet faire un portrait enthousiaste de la sorcière Wiccan Starhawk, en présentation de son dernier livre sur la renaissance du féminisme à travers la figure de la sorcière. Or, si l’on a bien une chance de trouver quelque part un livre de Starhawk dans une librairie, c’est bien plus au rayon « Spiritualités et ésotérisme » qu’au rayon « Sociologie et sciences politiques ». A côté des ouvrages de Pierre Rabhi, donc. Le problème n’est donc pas dans le fait d’avoir une « démarche spirituelle », nous semble-t-il.

Si l’on peut critiquer Pierre Rabhi, c’est certainement sous un autre angle, et avec d’autres procédés. De fait, Jean-Baptiste Malet a tout à fait eu raison de le mettre en valeur lors de l’entretien qu’il a donné au Média, ce qu’il n’avait pas fait dans son article, Pierre Rabhi est un antimoderne, et de ce point de vue un « réactionnaire » à la technologie, la croissance, etc. Faut-il nécessairement de cette réalité faire découler l’idée qu’il est « de droite » ? Il existe pourtant des antimodernes et réactionnaires « de gauche », notamment dans les rangs des penseurs de la décroissance. William Morris par exemple, dont Le Monde diplomatique a publié en janvier 2017 un portrait élogieux, peut être considéré comme étant également un « réactionnaire de gauche », qui pensait le socialisme à partir du modèle des confréries d’artisans du Moyen Âge plutôt qu’à partir de celui des syndicats ouvriers de l’ère industrielle. La particularité de Rabhi est toutefois qu’il professe un apolitisme complet, et qu’il ne veut se trouver ni à droite ni à gauche de l’échiquier politique. C’est cet apolitisme qui, en réalité, peut poser problème, plus que le fait que Pierre Rabhi gagne sa vie en vendant des livres, que ses compétences de paysan, que ses fréquentations, ou encore que son engagement spirituel, du catholicisme de sa jeunesse à sa défense aujourd’hui d’une intimité personnelle avec « la Nature ».

Pour explorer cette piste, rappelons la fable du Colibri qui semble être le nœud de l’histoire.

« Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! »

Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. » »

On a beau jeu de se moquer, comme l’ont fait certains, de l’inefficience du colibri : ce que l’oiseau veut prouver par son action, ce n’est pas qu’il peut à lui seul éteindre l’incendie, mais que si tout le monde faisait comme lui, il y aurait une chance de l’éteindre. Son but est donc de montrer l’exemple, et c’est ce motif de l’exemplarité qui est au cœur de l’engagement de Pierre Rabhi. C’est parce que le colibri fait ce qu’il faut faire que les autres peuvent lui emboîter le pas. Le colibri ouvre la voie. L’engagement, toutefois, reste individuel, et le rapport au collectif ne semble pensé par Pierre Rabhi de ce point de vue qu’à travers ce schème de l’exemplarité, du guide : un individu en entraîne d’autres. Jamais chez Pierre Rabhi, sauf erreur de ma part, ne sont pensées les institutions, leur poids sur la manière dont les individus font leurs choix et prennent leurs décisions, les déterminismes sociaux, économiques, etc. Il ne s’agit bien évidemment pas de reprocher à Pierre Rabhi de ne pas avoir de bagage sociologique ou économique, mais de ne jamais considérer que le choix des individus vers plus ou moins d’écologie est au moins autant affaire de déterminismes collectifs que de liberté individuelle.

Partant, ce que Pierre Rabhi n’arrive pas à penser, c’est le collectif en tant que tel, qui seul est à même de transformer la société. Car pour penser le collectif, il faut avoir une pensée politique, et cela Pierre Rabhi s’en méfie comme de la peste, à tort ou à raison. Aussi, quand Pierre Rabhi publie un « Appel du monde de demain » pendant la campagne de 2017, qui peut bien intégrer la liste des « Appels sans suite » dressée par Frédéric Lordon, ou quand il appelle à la « convergence des consciences », il ne fait encore que penser de manière individuelle, non collective, le collectif. Penser individuellement le collectif, cela consiste à penser que l’exemple d’un seul peut entraîner tous les autres, et que tout cela est affaire de choix individuel, après que l’on a « ouvert sa conscience » aux problèmes que le collectif rencontre. Penser collectivement le collectif, à l’inverse, c’est penser que la solution aux problèmes collectifs se trouve non tant dans l’action individuelle, quelque exemplaire et entraînante qu’elle soit, que dans une refondation collective des règles communes, une fondation ou refondation des institutions, donc, qui ne sorte pas tout droit du crâne d’un individu en particulier, mais de la négociation de l’ensemble des parties prenantes. Cela s’appelle une Constituante pour le collectif d’une nation, une assemblée générale pour le collectif d’une association, etc.

Les deux processus – engagement individuel et palabre collective – sont complémentaires. Ils peuvent sembler antinomiques par leurs temporalités, puisque l’engagement individuel peut se faire ici et maintenant, et avoir des effets immédiats, même si ceux-ci sont totalement dérisoires, alors que la palabre collective (en d’autres termes la démocratie), demande énormément de temps : pour discuter, convaincre, mais aussi pour bien peser les choses, veiller à ce que tout le monde s’exprime, etc. Quitte à ce que ses résultats arrivent trop tard, voire n’arrivent pas du tout, comme pour Nuit debout. Pourtant ils ont la même finalité : en l’espèce, faire en sorte sinon d’enrayer, au moins de freiner, la crise climatique, et avec elle l’effondrement de l’espèce humaine.

 

 

Il reste néanmoins que l’on ne peut avoir l’un sans l’autre si l’on veut « changer les choses » : se contenter, comme un colibri, de signer des appels, des pétitions, et de modifier sa consommation personnelle, c’est bien, mais ça ne suffit pas. « Faire sa part » est totalement insuffisant, et pas à la hauteur des enjeux. En cela, la « convergence des consciences » de Pierre Rabhi est totalement inoffensive sur le plan aussi bien politique qu’écologique : ne considérer que le champ de l’action individuelle « entraînée » par le bon esprit ouvert et tolérant de Rabhi permet juste de se heurter sans casque contre le mur de la financiarisation mondialisée, des lobbies et des intérêts privés qui donnent le ton du productivisme néolibéral. On aura beau manger bio et cultiver un potager, cela n’empêchera pas le fait qu’on n’arrive pas à se libérer ni de la viande à la cantine, ni du nucléaire, ni des laits infantiles produits au rabais, parce que des stratégies d’entreprise en ont décidé autrement, et in fine parce que des fonds d’investissement financier veillent au grain.

À l’inverse, attendre tout du « grand soir », et donc d’une refondation politique radicale et hyperbolique de la société, veut dire se condamner à l’inaction à court terme, et constamment remettre à demain la « révolution » qu’on souhaiterait voir advenir, au prétexte qu’elle n’est pas parfaite, qu’il subsiste des failles dans le projet, que telle personnalité n’est pas recommandable, etc. Bien plus, l’action individuelle, par son caractère exemplaire et entraînant, peut revêtir un aspect galvanisant, du moins enthousiasmant, dans la gestation collective d’un mouvement de transformation de la société, là où la palabre démocratique, pour nécessaire qu’elle soit si l’on veut éviter les impairs, semble ne jamais vouloir en finir, et éternellement pointilleuse. Surtout, favoriser par sa consommation l’émergence de « parts de marché » écologiquement responsables, c’est favoriser la transition écologique en faisant en sorte que des institutions et structures existent déjà au moment où « le grand soir » aura enfin accouché de sa révolution. Favoriser l’émergence des Amap par sa consommation, c’est peut-être ne pas faire grand-chose pour l’environnement, mais c’est malgré tout, à petite échelle, préparer, peut-être, le monde d’après l’effondrement de la Politique agricole commune. Enfin, le mythe du grand soir, s’il s’accompagne d’une absence d’engagement individuel, risque de voir son ambition détruite par le peu d’exemplarité de ses représentants. Il ne s’agit pas forcément de reprocher à Jean-Luc Mélenchon d’avoir ajouté des crevettes dans sa salade de quinoa, ni de reprocher aux Verts d’imprimer leurs tracts sur du papier glacé et non recyclé, cela relève plus de l’anecdote que des grands principes. Mais malgré tout : il est difficile de convaincre qu’on veut transformer la société vers une plus grande sobriété énergétique et vers une consommation écoresponsable quand on ne fait aucun effort en la matière, sous prétexte que cela « est un problème général qui doit être résolu en changeant le système ». Autant demander à quelqu’un d’être parfait sur le sujet relève de la cuistrerie, autant ne pas lui demander de montrer sa bonne volonté en la matière relève de l’aveuglement.

En d’autres termes, il me semble que si Pierre Rabhi, de même dans une certaine mesure que Nicolas Hulot, est l’idiot utile du néolibéralisme en prônant un écologisme centré sur la transformation intérieure de l’individu qui est compatible dans sa forme politique avec le désengagement collectif, et qui ne remet jamais en cause de front, sans armes politiques, le système institutionnel qui verrouille toute possibilité de transformation, sa pensée garde toutefois l’utilité de parler à certains là où le discours politique à sauce de « lutte des classes contre le capitalisme financiarisé » suscite l’incompréhension voire l’hostilité. Si la pensée de Pierre Rabhi est très limitée, elle n’est toutefois pas malgré tout sans vertus – et ce, même si ces vertus ne sont probablement pas proportionnelles au nombre d’exemplaires vendus. Avoir trouvé après la « sobriété volontaire » d’André Gorz – et ce sans l’avoir lu, si l’on suit ce qu’en a dit Fabrice Nicolino – le terme de « sobriété heureuse » pour donner un nom à la recherche d’un équilibre entre nos besoins d’une part, ce que les ressources naturelles peuvent nous offrir d’autre part, n’en est pas des moindres, dans un univers capitaliste où le bonheur doit nécessairement passer par l’accumulation de richesses, et où toute critique contre « la croissance » est qualifiée d’hérétique, voire de terroriste.

Il reste que le grand enjeu reste de conjuguer la « conscience écologique » que Pierre Rabhi appelle de ses vœux, et qu’il est loin d’être le seul à invoquer, avec la conscience politique qui met à nu les rapports de force agissant au sein de la société. En quelque sorte, marier le colibri et le grand soir, articuler choix individuels et décisions collectives, comme semble nous y inviter les blogueurs de Il est encore temps. Et faire en sorte que le colibri n’agisse plus seul pour éteindre l’incendie, parce qu’à la fin de l’histoire dans ce cas la forêt se retrouve intégralement détruite, mais que l’ensemble des animaux s’organisent pour circonscrire le feu, trouver les coupables, et les mettre hors d’état de nuire à nouveau.

 

 

François Fièvre

 

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Photo : Bri Lobato (Creative Commons - Pixabay)
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