Nucléaire: tour d’Europe des politiques énergétiques

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Raymond Desmarées
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mercredi 18 avril 2018
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Le nucléaire reste un des piliers énergétiques en Europe. On constate qu’il n’y a pas de politique énergétique commune en Europe concernant le nucléaire civil, et des attitudes très contrastées des pays membres. Certains pays n’ont pas de centrale nucléaire, d’autres misent tout sur les énergies renouvelables, d’autres encore continuent d'investir dans le nucléaire. Les désaccords entre pays frontaliers sont nombreux. Notamment, le vieillissement et la vétusté des installations nucléaires en Europe sont pointés du doigt. Globalement, la planification à long terme par les États semblerait la solution la plus efficace pour mener à bien la transition énergétique et la sortie du nucléaire, mais elle n'est pas encore inscrite à l'agenda politique de l'Union européenne.

Tandis que le président Macron en visite en Inde (mars 2018) célébrait en grande pompe la création de l'Alliance solaire Internationale, il signait un accord engageant EDF pour la construction de la plus grosse centrale nucléaire du monde à Jaitapur. Ironie de l’histoire, ce contrat a été signé la veille de l'anniversaire de l’accident nucléaire de Fukushima (le 11 mars 2011). Or Jaitapur se trouve sur la côte de la mer d’Arabie, une zone sismique très active. Cette localisation géographique présente un risque élevé de tremblement de terre et de tsunami. Dans le même temps, la France insoumise a organisé une campagne nationale contre le nucléaire et une votation citoyenne pour ou contre le nucléaire civil et militaire. Le résultat de ce vote est imparable, même si l’on peut à bon droit discuter de sa représentativité. 93% des 314 530 votants se sont exprimés pour la sortie du nucléaire civil et pour un désarmement international des armes atomiques. Voici un rapide et non exhaustif tour d'horizon des politiques énergétiques de nos voisins européens. Il s’agit de mettre en valeur les bonnes pratiques en cours dans ces pays, ou bien les politiques qui ont échoué et dont nous pourrions tirer les leçons en France.

Selon le site World Nuclear, avec 178 réacteurs (hors 4 réacteurs russes en Sibérie), l’Europe continentale est une des zones les plus nucléarisées du monde, et génère ainsi plus de 40 % de l’électricité produite par l’énergie nucléaire dans le monde. De plus, parmi les 15 pays dont la part du nucléaire dans la production d’électricité est la plus élevée, soit supérieure à 20 %, 13 sont en Europe. La part du nucléaire dans la production électrique de l’Union européenne est d’environ 26 %, et cette proportion diminue. Ce chiffre masque en réalité de très grandes disparités entre pays membres. 13 États membres (dont l’Italie et la Pologne, très peuplées) n’en produisent pas. La France caracole très loin devant les autres, avec 58 réacteurs nucléaires (en deuxième position le Royaume-Uni n’en a que 15), et une proportion d’énergie nucléaire dans la production d’électricité qui représente 72 % tandis que le second européen (et mondial), la Slovaquie, n’est qu’à 54 %. De ce point de vue la France fait figure de champion mondial. Dans le même temps 4 pays membres de l’Union européenne ont choisi de sortir du nucléaire : l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique et la Suède.

Pologne

La Pologne n’a aucune centrale nucléaire mais n’a pas renoncé à la construction de plusieurs réacteurs. La Pologne est aussi un des pays les moins avancés d’Europe concernant les énergies renouvelables et dépend principalement du charbon. En effet, non seulement 83 % de l’électricité est produite par des centrales à charbon, mais une majorité de Polonais se chauffent encore avec des poêles à charbon. Ainsi, la plus grande mine de charbon et la plus grande centrale à charbon d’Europe se trouvent en Pologne. En conséquence, la Pologne dépasse souvent et très largement les normes européennes de pollution de l’air aux particules fines, au point que les grandes villes polonaises font partie des villes les plus polluées au monde en termes de qualité de l’air. La Pologne a d’ailleurs été sévèrement condamnée par l’UE à ce sujet. Pourtant, le gouvernement polonais tient à son charbon, qu’il considère comme nécessaire à sa sécurité énergétique. En effet, la Pologne dépend par ailleurs du gaz de la Russie qui a déjà utilisé cet approvisionnement comme arme diplomatique, notamment en Ukraine. Ainsi, une nouvelle unité de production d’électricité au charbon a encore été inaugurée en décembre 2017, tandis que les réglementations pour implanter des éoliennes ont été durcies.

Allemagne

Accusée d’avoir considérablement augmenté ces émissions de CO2 pour compenser la sortie rapide du nucléaire initié en 2011, l'Allemagne a en fait surtout progressé dans les énergies renouvelables. La transition énergétique débute en Allemagne lors du premier mandat de Schröder avec une coalition entre les Grünen (les verts) et le SPD allemand. L’accord de coalition comprend de nombreux investissements publics dans les énergies renouvelables financés par l’État ainsi qu’une sortie du nucléaire. On remarquera que ces investissements ne respecteront pas la fameuse règle des 3 %  de déficit de l’Union européenne. Néanmoins, c’est après la catastrophe de Fukushima que la chancelière Angela Merkel (après avoir dans un premier temps annulé la sortie du nucléaire) décidera de passer une loi visant à sortir complètement du nucléaire à l’horizon de 2022. Ainsi, depuis 2011, la part du nucléaire dans la production d’électricité allemande est passée de 25 % à 14 %, et 9 réacteurs ont été arrêtés, en commençant par les plus anciens. Selon de nombreux observateurs, cette sortie du nucléaire a entraîné une montée des émissions de gaz à effet de serre en Allemagne, notamment à cause du recours au charbon. Pourtant cette augmentation est surtout la conséquence de l’augmentation à la fois des exportations d'électricité et des exportations de biens. Pour pouvoir continuer à exporter elle a dû produire plus d’énergie. L’Allemagne a donc légèrement augmenté sa consommation de charbon pendant 3 ans, mais depuis 2014 l’Allemagne a repris une baisse continue de la consommation de charbon et de lignite. Ces deux sources d’énergie représentent néanmoins encore 42 % de son mix énergétique. L’Allemagne reste donc le plus gros émetteur de gaz à effet de serre d’Europe. Mais cette proportion reste inférieure à celle des années 2000 ou 1990, grâce notamment au fait que ce sont les énergies renouvelables qui ont compensé la sortie du nucléaire : elles représentaient 20,2 % de la production d’électricité en 2011 contre 36,2 % en 2017, 6 ans plus tard seulement.

Danemark

Les Danois n’ont pas de centrale nucléaire, le programme nucléaire à été abandonné en 1985, mais ils ont des éoliennes par milliers ! En 2015, le Danemark a établi un record mondial, celui d’alimenter le pays à hauteur de 42 % en énergie éolienne (record qu’il a lui même rebattu en 2017 : 43,4 %). Cette année-là a été particulièrement venteuse, comme cette veille de Noël 2016 ou 100 % des besoins énergétiques du pays étaient couverts par l’éolien, voire plus : en réalité c’est 111 % des besoins qui ont été produits, le surplus ayant été revendu aux pays voisins. Ce résultat est le fruit d’une politique volontariste et d’une planification des investissements de l’État pour le développement des énergies renouvelables, en particulier des parcs éoliens en mer, très productifs et faciles à gérer. Depuis les chocs pétroliers des années 1970, le pays a également mené une longue politique de réduction de la consommation d’énergie, par exemple dans les entreprises et dans les logements. Ainsi, la consommation d’énergie dans le pays n’a pas augmenté en 30 ans. Mais le Danemark dépend toujours pour un tiers d’énergies fossiles, notamment du charbon, et importe environ 10 % d’électricité d’origine nucléaire de Suède et d’Allemagne. Le pays compte être à 50 % d’électricité renouvelable d’ici 2030, et à zéro énergie fossile en 2050. Ces objectifs sont inférieurs aux premiers annoncés, car la contrepartie est que l’électricité, taxes comprises, est la plus chère d’Europe, juste devant l’Allemagne.

Suède

La Suède tarde à sortir de manière effective du nucléaire, sortie pourtant programmée de longue date. L’énergie nucléaire représente environ 35 % de la production d’électricité en Suède, complétée par 45 % d’énergie hydro-électrique. En 1980, les Suédois décident par référendum de sortir du nucléaire d’ici 2010. En 2009 pourtant, le moratoire est annulé, et le Parlement autorise le remplacement des réacteurs en fin d’exploitation par des nouveaux. En 2016, contre les promesses de campagne de geler à nouveau les investissements dans le nucléaire, la coalition des sociaux-démocrates et du parti écologiste signe un accord avec l’opposition de centre droit sur une politique énergétique commune. Cet accord fixe comme objectif 100 % d’énergie électrique renouvelable en 2040 et prévoit que quatre réacteurs devront fermer d’ici 2020, mais il permet le remplacement des autres réacteurs. La construction éventuelle de nouveaux réacteurs se fera sans aide de l’État. Une manière de décider sans décider. Néanmoins, la centrale de Barsebäck, proche de Copenhague, a été mise hors service en 2005 sous la pression des gouvernements danois successifs. Il est intéressant de voir que la Suède recherche elle aussi un site d’enfouissement définitif des déchets nucléaires ultimes, comme la France souhaite le faire à Bure. La différence notable entre les deux projets est la transparence et le dialogue dont ont pu bénéficier les habitants suédois. En janvier 2018, la cour environnementale suédoise de justice a refusé le projet d’enfouissement.

Finlande

La Finlande a décidé de s’investir totalement dans l’énergie nucléaire afin de décarboner au maximum sa consommation d’énergie. Plus d’un quart de l’énergie électrique du pays est d’origine nucléaire, mais en parallèle plus de 30 % provient d’énergies renouvelables, complétées par du gaz et du charbon. L’exemple finlandais est surtout intéressant à cause du chantier interminable de l’EPR d’Olkiluoto, réalisé par Areva. Commencée en 2005, la centrale devrait entrer en fonctionnement en 2019, avec 10 ans de retard et un coût plus de trois fois supérieur au budget initial, soit 10 milliards d’euros. La construction de cet EPR finlandais a couté cher à Areva et à l’État français. Ce sont en bonne partie les difficultés financières liées à cette construction qui ont entraîné la restructuration du groupe et la nécessité pour la France de le recapitaliser à hauteur de 2 milliards en 2017. Il faut ajouter à cela les 450 millions qu’Areva devra payer à l’exploitant finlandais TVO comme pénalités de retard.

Royaume-Uni

Le Royaume-Uni est un pays qui investit à la fois dans le nucléaire et dans l’éolien. La stratégie vise avant tout la réduction des émissions de gaz à effet de serre avec la fermeture des centrales à charbon ; le pays obtient d’ailleurs les meilleurs résultats européens entre 2010 et 2015 sur ce critère. Les principales forces politiques britanniques soutiennent les différents programmes nucléaires. Même Jeremy Corbyn, le leader du Parti travailliste, a dû abandonner son opposition à l’énergie nucléaire en janvier 2017, pour des raisons de division interne au parti sur la question. Le nucléaire représente aujourd’hui 20 % dans le mix énergétique pour la production d’électricité, contre un tiers pour les énergies renouvelables fin 2017. La majorité des centrales britanniques arrivent en fin de vie, et avec une opinion qui semble favorable (45 % d’opinion favorable et 20 % d’opinion défavorable), le pays va construire une dizaine de nouvelles centrales nucléaires pour les remplacer.

La première est celle de Hinkley Point, de type EPR, qui sera construite par EDF. Ce projet, comme ceux de Flamanville et de Olkiluoto, a lui aussi vu son coût augmenter (1,8 milliard de plus), provoquant de nombreux débats au Parlement britannique. La question du coût du nucléaire est d’autant plus pertinente que celui de l'éolien sera bientôt moins élevé. Les investissements réalisés ces dernières années ont en effet permis de mettre en place une filière de l’éolien extrêmement performante, dont les coûts de production ont été divisés par deux en 2 ans. Le prix de l’électricité produite par les récents projets de parc éoliens sera moins élevé que le prix garanti à EDF pour Hinkley Point !

Luxembourg et Autriche

En Mars 2018 le Luxembourg et l’Autriche ont conclu une alliance dont le but est de lutter contre le développement de l’énergie nucléaire. Les deux pays souhaitent également inviter d’autres nations à les rejoindre. Le texte dénonce « les coûts réels » du nucléaire, ainsi que « la promotion inadmissible » de cette énergie. Le Luxembourg a particulièrement à coeur de faire fermer la centrale nucléaire française de Cattenom, qui se trouve à quelques kilomètres seulement de sa frontière. En avril 2016, le premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel à même proposé une aide financière à la France pour fermer la centrale. Pourtant, le Grand-Duché n’a pas vraiment les arguments pour jouer le beau rôle. Il dépend presque intégralement (à 80 %) des importations d’électricité de ses voisins (Allemagne, Belgique, France), et a le second plus faible taux d’énergies renouvelables prévu pour 2020 en Europe. Par ailleurs sa consommation d’électricité et ses émissions de CO2 par habitant sont parmi les plus élevés d’Europe.

Portugal et Espagne

Le nucléaire s’invite aussi dans les relations de voisinage entre le Portugal et L’Espagne. En effet l’Espagne, qui avait pourtant décidé de sortir du nucléaire, souhaite prolonger la licence d’exploitation de la centrale d’Almaraz, jugée vieille, vétuste, obsolète et dangereuse. Cette centrale est situé à 100 km du Portugal mais surtout sur les bords du Tage, le fleuve qui traverse Lisbonne. La capitale portugaise est donc exposée à un risque majeur en cas de fuites radioactives. Le Portugal ne dispose pas de centrale nucléaire et a fortement développé sa production d’électricité éolienne. De son côté, l’Espagne sort à petits pas du nucléaire. En 2008, le socialiste Zapatero a été élu sur un programme comprenant la sortie du nucléaire et a investi massivement dans les énergies renouvelables, notamment via un soutien aux prix d’achat de l’électricité. À son arrivée au pouvoir en 2011, Rajoy a mis un coût d'arrêt à cette politique. Il a suspendu les prix garantis aux énergies renouvelables et accepté le prolongement de l’exploitation d’une centrale qui devait fermer. Cette centrale fermera malgré tout en 2012 pour des raisons économiques, notamment du fait du coût élevé de ses travaux de mise en sûreté. La part du nucléaire dans la production énergétique espagnole diminue progressivement (36 % en 1990 contre 20 % en 2015) tandis que la part du renouvelable est passée de seulement 17 % en 2000 (dont 14 % d'hydraulique) à 36 % en 2015 (dont 17 % d’éolien).

Suisse

Suite à l’accident de Fukushima, la Suisse a initié un travail de réflexion national incluant tous les grands partis politiques sur l’avenir énergétique du pays. Invités à voter pour la nouvelle loi sur l’énergie en mai 2017, les Suisses ont validé la sortie progressive du nucléaire. Le pays dispose actuellement de 5 réacteurs qui produisent environ un tiers de l’électricité produite dans le pays.


Raymond Desmarées

Contributeurs : Christine Allanic, Jane H. Caelinnan, Jérôme Chakaryan-Bachelier

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Crédit photo
Photo: déchets nucléaires, par abedirkwennigsen (source: Pixabay)
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