D'une bannière étoilée : symbole, histoire, politique

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François Fièvre
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mardi 17 octobre 2017
Chapô
Derrière le problème religieux de la référence à la Vierge Marie, le drapeau européen est surtout, politiquement, le symbole d'un déni de souveraineté. Mise au point.

Jean-Luc Mélenchon, en rentrant fin juin à l’Assemblée nationale, avait défrayé la chronique en se déclarant contre le fait que le drapeau européen se trouve aux côtés du drapeau français au Palais Bourbon : « C’est la République ici, pas la Vierge Marie. Je suis même pas sûr que ce truc soit constitutionnel ». Le dossier étant ressorti ce mois-ci avec la demande de retrait du drapeau par le groupe parlementaire de la France insoumise (FI), entraînant une polémique à distance avec Emmanuel Macron, essayons de faire le point.

Deux histoires concurrentes

Jean-Luc Mélenchon a répété plusieurs fois depuis que c’est la dimension confessionnelle du drapeau, qui serait un symbole de la Vierge Marie, qu’il n’acceptait pas, la République française étant laïque et ne reconnaissant aucun culte. Qu’en est-il exactement de l’origine mariale du drapeau européen ? La thèse soutenue par Jean-Luc Mélenchon est étayée par un article du journal La Vie. Elle se fonde sur le témoignage d’Arsène Heitz, ancien fonctionnaire du Conseil et inventeur du drapeau, qui a affirmé avoir copié, sur le dessin qu’il avait alors proposé, un symbole marial « pour faire plaisir à sa mère » : on retrouve ici la thèse dite de la « grenouille de bénitier ». Il existe cependant une autre histoire du drapeau européen, fondée sur le témoignage de Robert Bichet, qui a participé à la plupart des étapes d’élaboration du drapeau, élaboration qui a duré quelque cinq ans, et au cours de laquelle il n’a visiblement jamais été question de religion ou de la Vierge Marie mais plutôt du problème de proximité de certaines propositions visuelles avec le drapeau du Congo belge ou des Jeux olympiques (quand il s’est agi respectivement de juger d’une étoile d’or centrée sur fond d’azur, ou d’un cercle d’anneaux d’or entrelacés sur fond azur).

Les deux histoires sont-elles conciliables ? Oui, si l’on imagine qu’Arsène Heitz aurait, alors que les institutions européennes ne parvenaient pas à trouver leur emblème, subrepticement glissé un symbole marial qui par ailleurs permettait de contenter tout le monde quant à la pertinence du symbole et à son efficacité. Mais on ne peut guère, en l’état actuel des sources, affirmer que le Conseil de l’Europe lui-même aurait choisi ce tableau pour faire référence, implicitement ou non, à un « substrat chrétien de l’Europe ». Des propositions avec des croix avaient été refusées pour cette raison même.

Pourquoi 12 étoiles ?

À quoi renvoie donc le chiffre 12 du nombre d'étoiles du drapeau actuel ? Robert Bichet ne le dit pas précisément dans son témoignage, mais rapporte qu’un drapeau semblable avec 15 étoiles avait été retoqué. Chaque étoile était alors censée représenter un État adhérent, parmi lesquels la Sarre, ce qui aurait constitué une reconnaissance implicite à laquelle l’Allemagne s’était opposé. Le nombre 12 ne représente donc pas, comme on le dit souvent, le nombre d’États fondateurs de la CEE, ni même du Conseil de l'Europe. Il pourrait renvoyer à la Vierge telle qu'elle est décrite dans l'Apocalypse de Jean: « Puis il parut dans le ciel un grand signe: une femme revêtue du Soleil, la Lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête. Elle était enceinte, et elle criait, dans le travail et les douleurs de l'enfantement. » (Apocalypse de Jean, 12, 1-2). En revanche, il est douteux que les étoiles figurent les 12 apôtres qui dans l'iconographie chrétienne entourent le Christ et non la Vierge Marie. Mais on peut aussi penser qu’il n’a eu d’autre fonction que de symboliser la plénitude et l’unité, comme c’est souvent le cas dans la symbolique numérologique : les 12 signes du zodiaque, les 12 mois de l’année, les 24 heures du jour, etc.

La symbolique mariale du drapeau européen qui choque Jean-Luc Mélenchon est donc tout au plus une hypothèse. Pourquoi, dans ces conditions, lui accorder tant d’importance ? Il faut souligner que le débat sur la place du christianisme dans la construction européenne ne date pas d’hier. Il avait notamment fait rage en 2004 entre ceux qui souhaitaient inscrire dans la Constitution une référence aux « racines chrétiennes de l’Europe » et ceux qui voulaient au contraire une Europe laïque sur le modèle de la République française. On sait Jean-Luc Mélenchon sourcilleux sur la question de la laïcté : il avait publié en 2008 une Réponse au chanoine de Latran, en l’occurrence Nicolas Sarkozy, lorsque celui-ci avait déclaré que l’instituteur ne pourrait jamais remplacer le prêtre, et a toujours milité pour l’abrogation du Concordat en Alsace-Moselle. Dans un contexte de résurgence des tensions interconfessionnelles en Europe, le seul fait que le drapeau européen puisse être lu comme un symbole marial suffisait sans doute à l'alarmer.

Les symboles ont une histoire

Quels sont les véritables enjeux du débat sur le drapeau européen ? La question ne se réduit pas à savoir dans quelle intention il fut dessiné, il faut encore savoir comment il est compris. Les citoyens européens voient-ils aujourd'hui dans le rectangle d’azur à 12 étoiles d’or un symbole marial ? Rien n’est moins sûr. Il est par ailleurs bien tôt, et l’Europe bien jeune, pour que le sens de ses emblèmes soit fixé. J’ai mémoire d’une émission de télévision sur C8 pendant la dernière campagne présidentielle où Jean-Luc Mélenchon expliquait à des enfants le sens du drapeau français : le blanc couleur royale, le bleu et le rouge couleurs de Paris. Il soulignait que le sens en avait changé désormais, l’histoire ayant fait son œuvre, et qu’on pouvait être républicain et y être légitimement attaché (revisionnable ici, à partir de 22:56). Ne peut-on envisager la même chose pour le drapeau européen ? Les symboles ont une origine, mais aussi une histoire: qui verrait aujourd'hui dans le drapeau français un emblème de monarchie parlementaire, ou bien dans la svastika un symbole religieux hindou? On pourrait donc admettre que le drapeau européen en ait déjà une, qu’il ne représente déjà plus, s’il l’a jamais fait officiellement, la Vierge Marie, qu’on serait bien en peine de savoir ce qu’il représentera demain, et que sa signification reste ambiguë aujourd'hui.

L’enjeu politique du drapeau européen

Le drapeau européen représente actuellement, dans l’opinion publique, les institutions européennes (Parlement, Commission, Conseil…). C’est-à-dire tantôt un élan de construction fraternelle de paix entre les peuples, tantôt à l’inverse le néolibéralisme qui, avec sa politique d’austérité et de « concurrence libre et non faussée », n’amène que chaos social, lourdeur bureaucratique et oppression économique. En cela le drapeau européen est ambivalent – comme la plupart des symboles ayant une histoire politique –, et l’on peut avoir un débat sur le sujet, même si, comme l'a dit Clémentine Autain, ce n’est pas « la mère des batailles ». La question du sens du drapeau est donc en réalité d’abord celle du sens de l’Europe elle-même. Pour mémoire, comme le rappellent Alexandre Boudet sur le Huffington Post et Jean-Luc Mélenchon récemment sur son blog, le drapeau bleu à douze étoiles d’or n’a pas toujours été présent au Parlement français. Il n’y a fait son apparition que durant le quinquennat de François Hollande, et sa présence au palais Bourbon avait été explicitement rejetée en 2007 par l’Assemblée d’alors, au prétexte que « cet hémicycle est le lieu emblématique de nos débats nationaux et de l'élaboration de la loi nationale, en fonction de quoi, nous n'avons mis que le drapeau français » (Jean-Louis Debré, alors président UMP de l’Assemblée nationale). Alors que Jean-Luc Mélenchon s’est plusieurs fois alarmé, depuis le discours sur l’Europe d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, de l’intention de celui-ci de subsumer la souveraineté nationale à la souveraineté européenne, l’argument semble d’actualité.

En définitive, ce qui est en jeu dans ce drapeau n'est donc pas tellement, du point de vue politique, l'opposition entre le « substrat chrétien de l'Europe » et la laïcité, ni même entre une europhilie et une europhobie, mais au premier chef celle entre la souveraineté démocratique nationale et la non-souveraineté d'une Union européenne non démocratique. Macron croit avoir trouvé la solution au problème en inscrivant cet emblème dans la Constitution nationale. C’est une solution certes à la question de la légalité de sa présence au palais Bourbon, mais pas à celle de sa légitimité. Le problème reste en effet philosophiquement et politiquement entier, même si la bannière étoilée devenait un emblème national, d'un conflit de souveraineté majeur entre démocratie française et technocratie européenne.

D’un point de vue strictement personnel, il me serait tout à fait envisageable d’accepter le drapeau européen à l’Assemblée, à une condition : que l’Europe soit celle des peuples et non du marché, qu’elle soit celle de la démocratie et non de la bureaucratie et de la cooptation. Qu’elle soit une Europe insoumise, et non une Europe en marche vers un objectif nébuleux, qui ressemble fort à un miroir aux alouettes. Le sens du drapeau, dans cette hypothèse, changerait, et sa présence au palais Bourbon viendrait ainsi affirmer la nécessaire articulation entre démocratie nationale et démocratie internationale. Mais c'est de toute façon à l'Assemblée de décider de cette présence du drapeau au sein de l'Assemblée, et non au président de la République.

Quoi qu'en disent certains, mal informés, simples d’esprit ou le plus souvent de mauvaise foi, je crois pouvoir affirmer, à titre collectif et non plus individuel, que la France insoumise ne « vomit » pas le drapeau européen mais qu’elle critique sa présence au sein du Parlement français, et à travers lui les institutions européennes telles qu’on les connaît aujourd’hui. Nous sommes pour la démocratie, partout et tout le temps, à tous les niveaux : l’entreprise, l’association, la commune, la région, l’État, la communauté d’États. Nous voulons la démocratie partout, avec ou sans Europe, ce qui différencie considérablement notre projet politique de celui d’Emmanuel Macron, qui veut l’Europe partout, avec ou sans démocratie. Là peut se trouver notre éventuel conflit avec le drapeau européen, qui en l’état antidémocratique des institutions européennes n’a rien à faire au palais Bourbon, l'Assemblée nationale étant encore l’un des rares lieux où peut se mettre en oeuvre un semblant de démocratie politique. N'adoptons pas les emblèmes de notre servitude, ou alors faisons en sorte qu'ils deviennent ceux de notre libération.

François Fièvre

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