Le Plan B contre l'UE : refonder l'Europe avant la ruine

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Olivier Tonneau et Sophie Rauszer
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lundi 16 octobre 2017
Chapô
Alors qu’une crise financière menace, le cinquième Sommet du Plan B réunit des acteurs de la gauche de transformation de toute l'Europe pour sauver le continent du régime néolibéral qui le mène à l’abîme. L'avenir s'invente à Lisbonne.

 

Dans quatre jours s’ouvre le cinquième Sommet du Plan B en Europe. Il réunira des acteurs de la gauche de transformation venus d'une vingtaine de pays et de tous les horizons politiques, associatifs ou scientifiques. Le rendez-vous est d’importance : selon Hervé Hannoun et Peter Dittus, respectivement anciens directeur général adjoint et secrétaire général de la Banque des Règlements Internationaux, nous sommes à la veille de la pire crise bancaire de notre histoire. Ce couple franco-allemand pas franchement gauchiste en tire une conclusion qui fait le titre de leur ouvrage : Revolution required – On demande une révolution.

Il y a plus de huit ans, lors de la création du Parti de Gauche, un autre couple franco-allemand composé de Jean-Luc Mélenchon et Oskar Lafontaine était parvenu à la même conclusion. Ils n’ont pas été entendus, la crise de 2008 éclata et, dans la foulée, le scandale de la mise sous tutelle de la Grèce. C’est alors que le premier Sommet du Plan B eut lieu à Paris, à l’initiative de Jean-Luc Mélenchon, Zoé Konstantopoulou en Grèce, Stefano Fassina, ancien ministre de finances italien, Oskar Lafontaine, fondateur de Die Linke, des sociologues, des juristes et des acteurs de mobilisations nationales et européennes. Constatant que la capitulation de la Grèce « a été obtenu[e] par la fermeture des banques grecques par la Banque centrale européenne (BCE) et la menace de ne pas les autoriser à rouvrir tant que le gouvernement grec n’accepterait pas une nouvelle version d’un programme qui a échoué », le Sommet se donnait pour mot d’ordre : plus jamais de chantage contre les peuples européens ! Le Plan B s’est bien vite élargi à une vingtaine de pays représentés lors des Sommets de Madrid, Copenhague et Rome, pour devenir le creuset de la réinvention de l’Europe.

Le constat posé dès le premier Sommet est désormais largement admis: « Nous devons échapper à l’inanité et l’inhumanité des traités européens et les refonder afin d’enlever la camisole de force du néolibéralisme, abroger le traité budgétaire, refuser le traité de libre-échange avec les États-Unis (TTIP) ». Ces traités minent la capacité d’intervention économique des États et les contraignent donc à déléguer leurs missions au secteur privé, ce qui entraîne une marchandisation du monde dont aucun aspect de la vie humaine – santé, éducation, transports, nourriture, logement et jusqu’à la Terre elle-même – n’est préservé. Après neuf ans de politiques d’austérité, même les partis sociaux-démocrates qui ont contribué à les implémenter concèdent timidement qu’il faut sortir des traités. Oui, mais comment ? C’est le plan A.

Certains soulignent que les traités ne sont pas négociables ; ils ne pourraient être modifiés qu’à l’unanimité des 28 (bientôt 27) États-membres, unanimité qui ne risque pas d’advenir. Il n’y aurait donc d’autre solution que d’invoquer, comme le Royaume-Uni, le fameux article 50 enclenchant la sortie de l’Union européenne, État par État, chacun dans son coin et sans passer par la case négociation puisque l’UE ne cède jamais sur rien ? En réalité, la force des traités est largement illusoire. Il suffit de se souvenir qu’après s’être enfoncée aussi loin que possible dans une austérité absurde et contre-productive, la Banque Centrale Européenne a enfreint son mandat pour inonder le continent de liquidités sans que personne n’y trouve rien à redire, si ce n’est une poignée d’ordo-libéraux allemands. Mario Draghi était même partout célébré comme un génial sauveur pour avoir fait ce que les économistes de gauche l’avaient exhorté à faire depuis le début – à ceci près qu’il l’a mal fait puisque sa relance monétaire a été réalisée par le prisme de banques privées qui se sont empressées de spéculer avec l’argent donné. Aucun État n’a été sanctionné pour avoir manqué à des règles budgétaires intenables. L’Allemagne, dont les excédents commerciaux dépassent largement ceux prévus par les traités, s’en voit pour ainsi dire félicitée. Les traités, comme les promesses, n’engagent que ceux qui y croient.

Ce ne sont pas les traités qui asphyxient l’Union européenne mais les institutions qui décident de les appliquer quand ça leur chante. Ceci posé, on en conclut que l’ennemi est « Bruxelles », puissance qui dominerait les États-membres. C’est également faux. La Commission européenne, malgré ses faux airs de pouvoir exécutif européen, n’est pas le véritable lieu de la puissance, qui se déploie en réalité au Conseil européen et au Conseil de l’Union européenne, soit chez les chefs d’État et leurs ministres. On lit dans sa définition officielle que le Conseil européen n’exerce pas de fonction législative mais qu’il n’en est pas moins un « véritable centre de décision politique », et « donne les impulsions nécessaires au développement de l’Union » dont il « définit les orientations politiques générales et les priorités ». Autrement dit, c’est au Conseil européen que se décide l’esprit des lois qui seront plus tard proposées par la Commission et soumises au Conseil des ministres européens. Le Parlement qui finit par les voter en bout de chaîne ne sert en réalité que de chambre d’enregistrement.

Or le Conseil n’est pas un organe supranational mais un lieu où les États se confrontent et où la volonté d’un ou plusieurs d’entre eux s’impose aux autres. « Bruxelles » et « l’Europe » sont donc des entités abstraites qui masquent la lutte, qui n’a rien de nouveau, entre puissances rivales. Parmi ces puissances, le gouvernement de droite allemand est celui qui a réussi à imposer sa volonté à ses partenaires. Il est donc tentant de considérer que la lutte pour la transformation de l’Europe est d’abord une lutte contre l’Allemagne. Ce n’est qu’en partie vrai.

D’abord parce qu’il existe une opposition en Allemagne. De surcroît, la droite allemande n’a pu agir qu’avec la complicité des gouvernements de droite et sociaux-démocrates partout en Europe. Ils n’ont cessé de l’ériger en modèle tout en s’abritant piteusement derrière sa prétendue puissance pour justifier leurs renoncements. Jamais la droite allemande n’a eu d’adversaire assez déterminé ni assez préparé – mais il en suffit d’un.

Il en suffit d’un précisément parce que le système est à nouveau au bord de l’effondrement. Il suffit qu’un maillon de la chaîne des institutions systémiques craque pour que tout s’effondre. Cela finira par se produire, à moins que les mesures contenues dans le plan B ne préviennent le désastre ; la menace de le déclencher pourrait sortir de terre les têtes des autruches.

Porter un gouvernement de gauche de transformation au pouvoir est donc l’un des enjeux du Sommet du Plan B. Mais ce gouvernement doit pouvoir s’appuyer sur une mobilisation populaire consciente de la gravité des enjeux et prête au bras de fer. Il est du reste concevable que l’entreprise de refondation de l’Union européenne par la sortie des traités échoue. Si c’était le cas, l’Appel de Lisbonne pose comme plan B l’invention « d’autres formes de coopération européenne, restaurant la souveraineté et mettant en place de nouveaux mécanismes pour les choix monétaires et économiques des peuples ». Quand bien même l’Union Européenne devait s’effondrer sous le poids de ses contradictions, ce ne serait pas pour autant la fin de l’histoire.

Le Plan B, c’est la désobéissance unilatérale mais néanmoins coordonnée au niveau de l’Union européenne. Si, par exemple, un État souhaitant mettre en place une taxe écologique et sociale aux frontières de l’Union européenne se heurtait au refus d’autres États, il l’instaurerait à ses frontières nationales, tablant sur un effet d’entraînement chez d’autres partenaires intéressés. « Il ne s’agit pas de s’en tirer au mieux dans chacun de nos pays en comptant sur les marges de manœuvre plus ou moins fortes que sa puissance économique, son poids démographique lui donnent », précise donc Eric Coquerel, mais de « travailler concrètement tous ensemble à un plan B tenant compte des caractéristiques de chaque pays », respectueux de leurs réalités politiques, économiques et sociales. On peut ainsi dépasser l’antienne d’une « autre Europe » systématiquement bloquée par la règle de l’unanimité qui constitutionnalise de fait la doctrine néolibérale. Sur la question monétaire par exemple, les réponses apportées sont multiples et peuvent varier selon les contextes, d’une sortie de la zone euro pour les uns à un système monétaire européen refondé pour les autres, en passant par un euro commun. Mais tous rejoignent la formule notamment énoncée par le Bloco portugais : plus aucun sacrifice pour l’euro !

S’il fallait recourir au plan B, il serait crucial que le plan A ait effectivement permis une mobilisation populaire. Celle-ci n’a pas, en effet, pour seul objectif d’armer les États qui pourraient initier une refondation européenne, mais également de faire vivre l’idéal internationaliste de solidarité que l’Union européenne a miné en montant les peuples les uns contre les autres. Cette refondation de l’internationalisme n’est pas la moindre des urgences. Les partisans de l’Union européenne telle que nous la connaissons ont en effet déployé des moyens colossaux pour publiciser une lecture téléologique de la construction européenne qui viendrait réaliser un « idéal ». L’Europe serait le berceau de la démocratie et des droits de l’Homme, elle aurait une cohérence et une unité essentielles qui auraient attendu pendant des siècles d’être politiquement réalisées, ce qui serait en cours. Dès lors que l’on a intégré ce mythe, l’Union européenne devient un projet sacro-saint qu’il faut protéger au prix de tous les sacrifices : sa valeur métaphysique justifie qu’on accepte les désastres matériels et même les brutalités physiques plutôt que de la remettre en cause.

Il vaut donc la peine de souligner que le mythe européen n’a pas l’ombre d’une réalité. Il n’existe d’ailleurs de l’Europe aucune définition précise. On connaît la formule selon laquelle elle s’étend « de l’Atlantique à l’Oural » qui serait la frontière naturelle avec l’Asie. Pourtant l’Oural n’a rien d’une frontière : de part et d’autre de cette chaîne de montagne de basse altitude vivent des peuples asiatiques et caucasiens. Politiquement, l’Oural ne borne rien non plus puisqu’il traverse la Russie. La frontière orientale de l’Europe n’est pas plus nette : la Grèce fut ottomane pendant six siècles. Au Sud, l’Europe est naturellement bornée par le détroit de Gibraltar, mais cette frontière naturelle n’a pas empêché les Arabes de s’installer en Espagne ni les États Européens de coloniser l’Afrique. La complexité de l’histoire du continent est pourtant évacuée du mythe européen qui se résume en général à la Grèce antique, la Joconde et à Goethe. 

Ce rétrécissement du spectre culturel à quelques symboles donne d’ailleurs un faux air colonial à la construction européenne : la privation de souveraineté des pays du Sud s’est ainsi accompagnée d’une stigmatisation de leurs peuples – témoins les Grecs, un jour honorés comme les inventeurs de la démocratie et le lendemain renvoyés aux stéréotypes infâmant que l’on réserve habituellement aux peuples de l’autre rive de la Méditerranée. Refuser le mythe européiste, c’est donc aussi rouvrir l’horizon des possibles. Si l’actuelle construction européenne s’avérait irréformable, tout resterait ouvert pour nouer entre peuples qui y seraient disposés les véritables relations de coopération et d’échange égalitaire dont notre monde a grand besoin s’il ne veut pas rouler à l’abîme.

C’est cet espoir qu’entend faire vivre le Sommet du Plan B. Il a bien sûr encore beaucoup de chemin à parcourir mais il est un espace de dialogue et de propositions inédit au niveau européen. Il prépare les majorités sociales dans chaque pays. Ce cinquième Sommet à Lisbonne sera l'occasion de franchir une nouvelle étape : rendre la structure permanente, créer une plateforme unique en lieu et place des différents sites créés pour chaque Sommet pour permettre une plus grande ouverture, produire du matériel argumentaire – autrement dit : fédérer les résistances.

 

 

Olivier Tonneau et Sophie Rauszer 

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Illustration: Affiche du cinquième sommet du plan B en Europe
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