Discours de Macron sur l’Europe : refonder pour ne rien changer?

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François Fièvre et Olivier Tonneau
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vendredi 8 septembre 2017
Chapô
Fidèle à lui-même, Emmanuel Macron a cultivé l’ambiguïté dans son discours sur l’Europe. Le “renouveau démocratique” annoncé pourrait bien masquer un renforcement de la technocratie.

Le discours prononcé par Emmanuel Macron le jeudi 7 septembre au soir sur la colline de la Pnyx, à Athènes, est censé impulser un renouveau démocratique dans la manière de gouverner l’Union européenne. Prônant une refondation de l’Europe, il entend « retrouver le sel de la zone euro, inventer une gouvernance forte, un budget de la zone euro, un responsable exécutif et un parlement pour cette dernière » tout en dépassant le cadre de la souveraineté nationale pour aller vers « une zone euro plus intégrée ». Que signifient réellement ces annonces ? Il n’est pas aisé d’y voir clair.

En se prononçant pour la création d’un parlement de la zone Euro, Macron reprend une proposition qu’il avait en commun, durant la campagne présidentielle, avec le candidat Hamon. Thomas Piketty, économiste et soutien de ce dernier, s’était fait le défenseur peu enthousiaste d’une telle mesure, alors que Liem Hoang Ngoc, économiste également mais soutien de Jean-Luc Mélenchon, avait pour sa part affirmé qu’il s’agirait d’une usine à gaz. Quoi qu’il en soit, le ministre des Finances allemand et fossoyeur de la Grèce Wolfgang Schäuble semble avoir opiné en mai dernier à l’initiative du président français, ce qui se comprend pour trois raisons. La première est que la création de ce parlement n’implique aucune remise en question des traités budgétaires si chers à l’Allemagne. La seconde est que ce parlement n’aurait de toute façon qu’un rôle consultatif. La troisième est que si les sièges de ce parlement sont alloués, comme le propose Piketty, au prorata des populations des États-membres, l’Allemagne s’y taillera la part du lion – et la Grèce, soit dit en passant, celle de la souris.

Tout « démocratique » qu’il soit (encore faudrait-il savoir de quelle manière il serait élu) un tel parlement ne serait en tout état de cause qu’une feuille de plus dans le mille-feuilles des institutions européennes, à ajouter à la Commission européenne, au Parlement européen, au Conseil européen, etc. Il y a plus inquiétant : au parlement de la zone Euro devrait s’ajouter, selon le président Macron, un « comité exécutif de la zone Euro » qui en exercerait la gouvernance. Comment serait constitué ce comité exécutif ? par une élection ? une cooptation ? une nomination ? Aucune précision n’étant apportée, il y a fort à parier que cet exécutif favoriserait une centralisation accrue du pouvoir dans les mains des États les plus puissants et qu’il dominerait le nouveau parlement de la zone euro comme le Conseil européen domine l’actuel Parlement européen.

Plutôt que de dupliquer à moindre échelle les dysfonctionnements de l’Union, il serait plus avisé de commencer par y remédier. Le problème n’est pas tant de créer une nouvelle institution qui se ferait le relais de la volonté des peuples au niveau européen que de créer les conditions de possibilité institutionnelles de la souveraineté populaire, ce qui en l’état actuel des institutions et sans volonté de refondation en profondeur, est loin d’être acquis. Si le président Macron souhaite une véritable « refondation démocratique » des institutions européennes, que ne demande-t-il pas d’abord une remise à plat de celles qui existent ? On pourrait commencer par démanteler l’Eurogroupe, institution non élue, illégitime juridiquement mais tout à fait agissante politiquement, que même l’europhile Jean Quatremer s’est permis de critiquer il y a quelques années à propos de la crise chypriote.

Le président Macron s’est bien gardé d’entrer dans ces questions institutionnelles. Fidèle à lui-même, il a préféré se tourner vers l’avenir en proposant « une méthode nouvelle » malheureusement bien vague : il promet « six mois de consultations, de conventions démocratiques » sans rien nous dire de la façon dont les conclusions de ces conventions seront formulées et encore moins mises en pratique. La supercherie En Marche, mouvement des membres duquel les interventions étaient soigneusement filtrées et dont les statuts sont aujourd’hui cadenassés, n’augure rien de bon quant au véritable objectif de cette méthode qui n’est pas si nouvelle que le président Macron veut bien le dire.

Le président Macron affirme vouloir « dépasser la souveraineté nationale ». Les termes dans lesquels il énonce son projet pour l’Europe sont cependant trop ambigus pour qu’on sache à qui la souveraineté est censée échoir. Que cela nous plaise ou non, c’est au niveau des institutions nationales que la souveraineté populaire continue, dans une certaine mesure, de s’exercer. Or les réformes institutionnelles souhaitées par le président Macron risquent fort de restreindre le pouvoir démocratique à l’échelle nationale sans l’instituer pour autant à l’échelle supérieure. Loin de favoriser un renouveau démocratique, il semble au contraire préparer un renforcement du pouvoir des exécutifs et de la technocratie auquel des consultations verrouillées et un parlement fantoche serviront de paravent.

On peut bien sûr laisser le bénéfice du doute au président Macron. Mais le moins que l’on puisse dire est que son discours est resté flou sur un bien des points importants et qu’aucun éclair jupitérien n’a traversé, en cette fin d’été 2017, le ciel de l’Acropole. Et quand c’est flou… c’est qu’il y a un loup ?

 

François Fièvre et Olivier Tonneau

 

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