Les technocrates bruxellois, ou la nouvelle noblesse ridicule

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Sacha Escamez
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lundi 7 janvier 2019
Chapô
Autrefois, l’élite autoproclamée de la société était constituée de nobles aussi puissants que déconnectés des réalités et ridicules de narcissisme. Dans une adaptation de L’Importance d’être Constant d’Oscar Wilde, un jeune et brillant metteur en scène suédois montre que les technocrates de l’UE ont remplacé la noblesse d’antan en s’autoproclamant « élites ». Une croyance ridicule dans la supériorité de cette nouvelle « classe élitaire », qu’il était temps de tourner en dérision !

À la fin du XIXe siècle, l’Angleterre comptait encore une noblesse puissante, bien que désuète, et ridiculement déconnectée des réalités. Cette noblesse hors sol fut donc pertinemment moquée par le génial écrivain Oscar Wilde dans L’Importance d’être Constant (The Importance of Being Earnest, 1895). Cette pièce de théâtre demeure hilarante par son scénario incroyablement comique et son espièglerie, mais on en perd aujourd’hui la dimension de critique sociale puisque la noblesse d’alors ne tient désormais plus le haut du panier. Si Oscar Wilde vivait aujourd’hui, comment écrirait-il cette pièce, et pour se moquer de qui ? Quels seraient, au XXIe siècle, les nouveaux précieux ridicules au pouvoir politique aussi démesuré qu’illégitime et inconséquent ? C’est la question à laquelle a répondu avec culot un jeune comédien et metteur en scène suédois : Erik Campano de la compagnie de théâtre d’Umeå.

Culotté, Erik Campano, d’oser reprendre, adapter et même corriger (par exemple sur son sexisme) un classique du théâtre anglophone apparemment intouchable. Culottée aussi, cette adaptation qui garde la trame et l’humour de l’original tout en concentrant l’essentiel de ses frappes subtiles sur le nœud du problème de la politique dans l’Union européenne (UE) : la confiscation de la souveraineté des peuples par une caste de technocrates, une nouvelle « classe élitaire » alliée de la classe capitaliste des ultra-riches et qui croit que sa « compétence technique » la rend seule à même de gouverner. Ainsi, les personnages, à l’origine des nobles oisifs et manipulateurs, se retrouvent bombardés « bureaucrates bruxellois » dans cette adaptation, redonnant ainsi une impertinence de ton au texte, et rappelant que la dérision demeure un moyen de lutte culturelle contre les puissants.

Les personnages fictifs de la pièce sont issus des quatre coins de l’UE, comme le juge allemand spécialiste des questions d’état civil, Konstant Kasel, ou encore la gouvernante française nounou Marie-Françoise, qui insiste pour enseigner l’allemand à sa protégée suédoise Cecily, puisque « le Brexit a rendu l’anglais obsolète ». Les éléments de contexte, bien qu’exagérés et tournés en dérision, correspondent bel et bien à des questions politiques et à des personnalités qui nous sont familières. La première pique lancée à un personnage réel, dès le début du premier acte, cible d’ailleurs Emmanuel Macron. Le président français incarne en effet jusqu’en Suède le narcissisme méprisant de cette classe technocratique à la tête de l’UE.

Sur le fond, un fil de trame tout au long de la pièce consiste à user de macarons comme monnaie de singe dans toutes les scènes, comme un moyen de moquer les problèmes structurels et le déficit démocratique de l’euro. Le macaron est aussi une référence implicite à Macron puisque la pièce est jouée en anglais, langue dans laquelle il est difficile de prononcer le nom du président français sans sembler parler de macarons. L’utilisation même de l’anglais pour cette adaptation, dans un pays dont la langue est pourtant le suédois, reflète aussi cette tendance de l’UE néolibérale à organiser des « pôles de compétitivité » avec une « attractivité internationale » pour « promouvoir l’excellence ».

Le public, d’ailleurs, est majoritairement issu de l’université d’Umeå qui concentre un tiers de la population de la ville et qui a vocation à constituer un pôle d’excellence universitaire. Si l’audience est bel et bien internationale au sens strict, elle provient en revanche pour l’immense majorité de l’Union européenne. En effet, l’université d’Umeå a instauré des frais d’inscriptions astronomiques pour les étudiants hors UE, aboutissant à une baisse drastique des effectifs en provenance de la Turquie et de l’Asie qui y étaient autrefois nombreux. Un avertissement, involontaire, adressé à la France qui vient elle aussi d'augmenter les frais d’inscriptions pour les étudiants venant d’en dehors de l’UE, au prétexte de se donner ainsi une image de marque (par le prix) pour attirer notamment plus d’étudiants asiatiques.

La pièce elle-même représente un avertissement sur le fossé grandissant entre d’un côté les élites autoproclamées, technocrates et libérales, alliées aux ultra-riches, et de l’autre le peuple et la réalité ordinaire. Cet avertissement est susceptible de porter grâce au contraste pénétrant entre la pertinence du fond et l’impertinence du ton. Le jeu éloquent des actrices et des acteurs, qui ne sont pas issus de ce milieu technocratique, mais sont doués d’une grande culture, sont multilingues, et maîtrisent parfaitement l’art dramatique, illustre d’ailleurs le fait que le peuple n’a rien à envier aux élites en termes d’intellect et de capacités d’expression. In fine, au bout de deux heures et demi de rires et de plaisir, il apparaît clairement que la classe élitaire se distingue du peuple non par des capacités supérieures mais par ses croyances ridicules en sa propre supériorité !

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Crédit photo
Umea Theatre Company
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