La démocratie pour les riches

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Johannes Sechs
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vendredi 24 août 2018
Chapô
Dans un régime démocratique, l’avis de chacune et chacun est censé être pris en compte, que ce soit grâce au vote ou à d’autres moyens. Nous connaissons tous cependant ce sentiment d’impuissance personnelle à changer individuellement quoi que ce soit, condamnés à être témoin des décisions prises au niveau politique qui vont à l’encontre de l’intérêt collectif. Des études menées en Allemagne et aux États-Unis confirment cette intuition qui consiste à penser que les réformes et les lois sont toujours faites en faveur des groupes sociaux privilégiés.

À l’occasion du rapport sur la Richesse et la Pauvreté du Gouvernement fédéral allemand paru en 2017, le ministère du Travail, sous direction social-démocrate (le parti allemand SPD) a demandé une étude auprès de chercheurs de l’université d’Osnabrück sur l’impact des intérêts des citoyens sur les décisions politiques du Parlement (le Bundestag). Dans cette étude, les chercheurs ont étudié la corrélation entre les opinions des citoyens, favorables ou non à une loi donnée, et le changement de la législation : il s'agissait de vérifier si un projet de loi soutenu majoritairement par la population avait de grandes chances d'être adopté. En groupant les citoyens selon des critères économiques (revenus du foyer) et sociaux (niveau d’éducation, catégorie d’emploi, sexe, région géographique), les chercheurs ont constaté que le soutien ou l’opposition à une loi de certains groupes socio-économiques (citoyens riches, fonctionnaires et travailleurs indépendants) était un indicateur fort pour son adoption ou son rejet. À l’inverse, les opinions d’autres groupes (citoyens pauvres et travailleurs non diplômés) ne semblent pas avoir d'influence sur cette adoption ou ce rejet, ou alors il arrive même que leur influence soit négative. En d’autres termes, plus il y a de citoyens aux revenus modestes voulant un changement politique, moins il y a de chance que ce changement soit adopté. Une version de cette étude, basée sur une banque de données plus élargie, a récemment été publiée en anglais.

Stratification sociale et opinions politiques

L’étude distingue les citoyens en fonction de leur appartenance à tel ou tel groupe socio-économique pour évaluer si les opinions politiques divergent entre différents groupes. Se basant sur la banque de données DeutschlandTrends, qui reprend les résultats de 279 sondages d’opinion réalisés entre 1998 et 2013 sur des thèmes politiques d’actualité avec deux réponses possibles (soutien ou opposition au projet de loi), des recoupements ont été effectués pour établir les ressemblances d’opinions au sein des différentes catégories socio-économiques. Ainsi les différences de sexe ou de région géographique (Allemagne de l’Est ou de l’Ouest) ne donnent que peu de différences d’opinions, alors que les différences de revenus ou d’activité professionnelle s’accompagnent de fortes divergences d’opinions politiques.

De plus, les différences de revenus permettent d’établir des degrés de divergence : les chercheurs trouvent ainsi que plus un groupe est riche, plus ses opinions diffèrent de la partie la plus pauvre de la population. Le citoyen médian est ainsi plus proche dans ses opinions politiques du 1% le plus pauvre que ne l’est un représentant des 10% ou 1% les plus riches. Ces différences d’opinions sont très marquées surtout sur les thèmes de la politique étrangère (15 à 20% de différence), et le sont un peu moins pour les questions de politique sociale, économique ou environnementale (10 à 15%). Seule cette partie de l’étude a été retenue pour le rapport final donné au Gouvernement fédéral allemand en 2017.

Impact différencié des groupes socio-économiques

La seconde partie de l’étude, qui figurait dans la première version du rapport mais a été retirée avant d’arriver au parlement, lors du passage par différents ministères, concerne les corrélations entre les opinions des différents groupes socio-économiques et la probabilité d’un changement de politique.

L’analyse des chercheurs révèle que sur l’ensemble des 279 sondages effectués, une loi a significativement  plus de chances d’être adoptée si une forte proportion des 10% les plus riches la soutient. Par exemple, une loi a entre 40% et 70% de chance en plus d’être adoptée si 90% des riches la soutiennent que s’ils ne sont que 10% à la soutenir. Par ailleurs, le soutien ou l’opposition de la part des citoyens des classes moyennes ou populaires ne semble avoir qu’un effet négligeable sur les décisions politiques.

Il y a pire : lorsque la divergence d’opinion entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres est la plus forte (ce qui concerne 140 questions), une augmentation du soutien des plus riches favorise l’adoption d’une loi, alors qu’une augmentation du soutien des plus pauvres réduit au contraire la probabilité d’adoption, le citoyen de la classe moyenne subissant d’ailleurs le même sort. La conclusion semble claire : la politique ne suit que l'opinion des citoyens riches! Les plus pauvres et la classe moyenne se retrouvent ensemble dans le même bateau, à ne pas être entendus.

Les comparaisons entre groupes professionnels révèlent un biais tout aussi prononcé de la politique au profit des fonctionnaires et travailleurs indépendants (professions libérales, entrepreneurs, agriculteurs exploitants ou chefs d’entreprises), au détriment des ouvriers et employés du secteur privé. Comme pour les catégories de revenus, ce biais au profit des catégories professionnelles les plus privilégiées est d’autant plus prononcé que les opinions divergent plus fortement.

À travers leurs analyses, les chercheurs ont ainsi pu déterminer que les groupes socio-économiques les plus faibles, et même les classes moyennes, n’ont pas de pouvoir politique indépendant. Ces groupes ne voient leurs souhaits exaucés que lorsque les groupes les plus élevés sont, par hasard, du même avis.

Quelles causes ?

Corrélation n’est toutefois pas causalité, et ce n’est pas parce qu’on constate la convergence de deux phénomènes qu’on est capable d’en établir le pourquoi et le comment : pourquoi les décisions politiques, en régime démocratique, tendent-elles à privilégier le respect de l’opinion des classes les plus aisées ? Une étude similaire aux États-Unis avait également révélé que les choix politiques s’y faisaient au profit des citoyens les plus aisés, et donnait comme raison possible de ce phénomène le poids des financements privés dans les campagnes électorales. En Allemagne et dans la majeure partie de l’Europe, ces financements électoraux sont principalement publics et plus transparents qu’aux États-Unis. Contrairement à leurs collègues derrière l’étude américaine, les auteurs de l’étude allemande suggèrent que le Parlement allemand n’est pas représentatif de sa population : les députés sont largement des citoyens aisés qui sont en grande partie issus du groupe social des fonctionnaires. En plus de cela, les classes sociales les plus basses sont celles qui se rendent le moins souvent aux urnes et qui se sentent les plus éloignées des partis politiques, mêmes des partis qui partagent leurs idées.

En France, une telle étude n’a à notre connaissance pas été réalisée, même si on constate une séparation de plus en plus grande entre les classes favorisées et celles qui le sont moins. Puisque le financement de la vie politique française est plus proche du système allemand que des folies américaines, on peut cependant supposer que si la mainmise des riches sur les décisions politiques était également observée, il faudrait l’imputer, comme pour l’Allemagne, entre autres à un problème de représentativité du personnel politique.

Pour que nos sociétés prennent en compte les besoins, les intérêts et les souhaits de tous leurs citoyens, il faudrait donc s'assurer que les parlementaires reflètent mieux l'ensemble du corps social. Il faudrait par exemple encourager tous les citoyens, de quelque origine sociale que ce soit, à présenter leur candidature, et limiter au maximum l'impact de l'argent dans les élections. Il faudrait sans doute aussi qu'un changement profond des mentalités redonne aux citoyens délaissés le sentiment de leur légitimité à être entendus et à participer au processus démocratique.

Johannes Sechs


Photo: Parlement allemand. Source: Wikimedia Commons.

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Parlement allemand, Reichstag, Berlin. Source: Wikimedia Commons
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