Absence de nouveau gouvernement après les élections en Italie : les raisons d’un blocage

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Alan Confesson
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lundi 9 avril 2018
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Voilà plus d’un mois que l’Italie a élu un nouveau parlement, mais aucun gouvernement n’a encore été formé en raison de la division des votes entre des partis et mouvements très dissemblables. Cette situation s’explique par les disparités socio-économiques, l’offre politique très morcelée et changeante, ainsi que les modes de scrutins compliqués pour élire les deux chambres du parlement italien.

Un mois après les élections législatives italiennes, les différentes formations politiques ne sont pas encore parvenues au moindre accord en vue de former un nouveau gouvernement. Aucune de ces formations n’a en effet obtenu de majorité et il faut donc un compromis entre plusieurs d’entre elles pour rassembler une majorité. Les trois formations ayant obtenu le plus de sièges, la coalition de centre-gauche, l’inclassable Mouvement 5 étoiles, et la coalition droite-extrême droite, ne parviennent en effet pas à s’entendre sur un compromis. Cette situation de blocage résulte à la fois de disparités socio-économiques importantes entre différentes régions de l’Italie, d’une offre politique très diverse et d’un mode de scrutin particulièrement alambiqué.

Contrairement à la plupart des régimes parlementaires, le Parlement italien fonctionne selon le principe du bicaméralisme égalitaire puisque ses deux chambres, la Chambre des députés et le Sénat,  disposent de pouvoirs équivalents. Cependant, ces deux chambres sont élues de manières différentes. La Chambre des députés est élue au suffrage universel direct des personnes majeures alors que pour le Sénat, les électeurs doivent être âgés d’au moins 25 ans, et les candidats d’au moins 40 ans. Les modalités de vote sont particulièrement compliquées puisque les électeurs doivent choisir, sur un bulletin unique, entre différentes listes derrière un candidat de coalition au scrutin majoritaire. Les électeurs peuvent voter pour une liste en particulier au sein d’une coalition, ou pour la coalition en général en cochant le nom de son candidat (et donc en répartissant également le vote entre les différentes listes de la coalition), mais sans possibilité de panachage. La répartition des sièges qui en découle est également complexe puisqu’un tiers des sièges est attribué aux candidats sur le mode du scrutin majoritaire, tandis que les listes se répartissent les deux tiers des sièges restants au scrutin proportionnel.

Pour des raisons historiques liées à une forte dose de proportionnelle dans le mode de scrutin (le scrutin était même totalement proportionnel jusqu’en 1994), l’offre politique italienne est extrêmement diverse et les recombinaisons politiques fréquentes. Lors de ces dernières élections législatives, même si trois coalitions ont remporté l’immense majorité des sièges, ce sont plus d’une dizaine de listes qui ont obtenu des élus en se présentant seules ou en coalition. Ainsi, même si la coalition de droite-extrême droite est arrivée en tête du scrutin et a remporté une majorité relative de sièges, chacune de ses listes comptabilise beaucoup moins de sièges que la liste indépendante du Mouvement 5 étoiles. Ce fractionnement du Parlement rend la formation d’un nouveau gouvernement particulièrement ardue puisqu’au moins trois listes différentes doivent réussir à s’entendre au-delà des seules coalitions pour réunir une majorité absolue stable. La constitution d’une majorité est d’autant moins évidente que les programmes des trois principales formations diffèrent beaucoup, ainsi bien sûr que la répartition géographique et socio-économique de leurs électorats.

Le Nord de l’Italie, historiquement plus riche que le Sud, a majoritairement voté pour la coalition de droite-extrême droite. Dans la plupart de ces régions, arrivent en tête la liste d’extrême droite identitaire et xénophobe de la Ligue (autrefois nommée Ligue du Nord), ainsi que sa principale liste partenaire, celle du parti de Silvio Berlusconi. Avec des scores suffisants pour lui garantir des sièges dans les régions du Sud, cette coalition droite-extrême droite est donc arrivée en tête des élections. Il est notable qu’au sein même de cette coalition, la liste de le Ligue, l’extrême droite, ait recueilli plus de voix nationalement que la droite classique de Silvio Berlusconi. Pour autant, la coalition de droite-extrême droite n’a gagné qu’une majorité relative, ne devançant que de peu la liste du Mouvement 5 étoiles. Le Sud a en effet largement voté pour le Mouvement 5 étoiles qui avait axé sa campagne et ses promesses vers ces populations se sentant plus délaissées, plus touchées par la corruption et par les méfaits du capitalisme libéral engagé par l’Union européenne que leurs concitoyens du Nord. Pour autant, le Mouvement 5 étoiles a également réalisé des scores assez élevés dans plusieurs des régions du Nord, faisant de ce mouvement aux propositions hétéroclites, aussi bien colorées d’intégrité et de souci social que de positionnements anti-migrants, la première liste en nombre de sièges et la deuxième force derrière la coalition de droite-extrême droite.

La coalition de centre-gauche, jusqu’alors au pouvoir, a connu un effondrement de son électorat qui correspond probablement à un transfert des votes vers le Mouvement 5 étoiles, plus qu’à une forte hausse de l’abstention qui a finalement été moins importante qu’anticipé, même si elle a atteint un niveau historique de 27 %. Le Parti démocrate jusqu’alors dirigé par l’ex-premier ministre social-libéral Matteo Renzi est quasiment la seule liste de la coalition de centre-gauche européiste à remporter le moindre siège, même si son nombre de parlementaires s’est réduit de plus de moitié. Il s’agit pour ce parti comme pour ses partenaires de coalition d’une hécatombe, qui s’explique autant par la déception de son électorat de 2013 que par la géographie de l’électorat qui lui est resté fidèle. En effet, les votes pour le centre-gauche libéral et européiste se sont à peine maintenus au niveau des grandes métropoles mondialisées (Rome, Turin, Milan, Trente) et de ses bastions régionaux de Toscane et d’Émilie-Romagne, tout en s’effondrant partout ailleurs. Une telle perte de voix avec une telle répartition géographique a eu pour conséquence une forte réduction du nombre d’élus de centre-gauche au niveau de la partie majoritaire du scrutin.

Pour comprendre les raisons du blocage politique en Italie, il faut donc s’intéresser à son histoire, à sa géographie, à son fonctionnement et aux particularités de son paysage politique. La grille de lecture facile qui voudrait tout voir au travers d’un clivage ouvert/fermé ou entre populistes nationalistes et européistes raisonnables est trop étroite pour y faire rentrer la complexité humaine de l’Italie. Pour analyser ce pays avec les égards qu’il mérite et le souci de vérité à l’esprit, Alan Confesson, doctorant en sciences politiques spécialisé en analyses électorales, nous propose ci-dessous un tour d’horizon de la politique italienne.

La rédaction d’Europe insoumise


Les Italiens étaient invités à élire leur Parlement dimanche 4 mars 2018. Le scrutin, largement observé et commenté, met en scène un bouleversement du système politique qui pourrait alimenter une crise de régime qui semble ne jamais devoir connaître de fin. Il marque la défaite du centre-gauche et de sa principale composante, le Parti démocrate de Matteo Renzi. Il marque aussi l’échec du retour de Silvio Berlusconi, débordé sur sa droite par la Ligue du Nord qui a réalisé une percée historique. Enfin il consacre la montée en puissance du Mouvement 5 étoiles, parti antisystème iconoclaste qui fait voler en éclat la bipolarisation centre-gauche/droite qui structurait la vie politique italienne depuis de nombreuses années.

Le régime politique italien

L’Italie est une république, proclamée en 1946 et régie par la Constitution de 1948. Elle est basée sur un régime parlementaire et une forte décentralisation, accordant une autonomie significative aux régions. Le Parlement italien a la particularité, presque unique au monde, d’être composé de deux chambres, la Chambre des députés et le Sénat, aux pouvoirs strictement équivalents. C’est ce qu’on appelle le bicaméralisme égalitaire. Les deux chambres sont élues au suffrage universel direct, avec une nuance pour le Sénat, qui n’est élu que par les italiens âgés d’au moins 25 ans et auquel ne peuvent candidater que des italiens âgés d’au moins 40 ans. Cette situation n’est pas sans poser des problèmes de fonctionnement lorsque la composition de la Chambre diffère du Sénat, ce qui s’est produit à plusieurs reprises, notamment lorsque députés et sénateurs sont élus avec des modes de scrutin différents. L’Italie connaît traditionnellement un fort multipartisme, entretenu par le recours à la représentation proportionnelle, tempérée par des systèmes intégrant une part de scrutin majoritaire depuis 1994. Les partis politiques sont souvent peu stables et les scissions et recompositions sont monnaie courante. Par voie de conséquence, l’instabilité ministérielle est forte et plusieurs premiers ministres peuvent se succéder au cours d’une même législature.

Le mode de scrutin

Les Italiens sont passés maîtres dans l’art d’inventer des scrutins mixtes aux règles toujours plus complexes. En 1994, la représentation proportionnelle intégrale et sans seuil qui prévalait depuis la Libération est abandonnée au profit d’un système mixte dans lequel les trois quarts des sièges sont pourvus au scrutin majoritaire uninominal à un tour (le candidat arrivé en tête est élu quel que soit son résultat, comme au Royaume-Uni), le quart restant étant pourvu à la représentation proportionnelle entre toutes les listes ayant obtenu au moins 4 % des suffrages exprimés.

Cette loi, baptisée Mattarellum, est remplacée en 2005 par une nouvelle loi, dont le principal auteur est le ministre pour les réformes institutionnelles et membre de la Ligue du Nord Roberto Calderoli. Lui-même la qualifiera plus tard de « cochonnerie », ce qui lui donnera le nom ironique de Porcellum. Le mode de scrutin est toujours mixte, mais différemment. Le double vote est aboli et le scrutin de liste est généralisé. À la Chambre, une circonscription nationale unique (hors Val-d’Aoste et Italiens établis à l’étranger) est instituée pour encourager la formation de coalitions : les listes coalisées, dites « apparentées », obligatoirement rangées derrière un même candidat à la présidence du Conseil, doivent obtenir un résultat cumulé de 10 % des suffrages exprimés pour recevoir des sièges. Si elles y parviennent, les sièges sont répartis parmi celles d’entre elles qui ont obtenu au moins 2 % et la première en voix sous ce seuil. Toute liste non apparentée à une autre doit en revanche recueillir au moins 4 % des suffrages exprimés pour recevoir des sièges. La liste ou la coalition de listes apparentées arrivant en tête au niveau national reçoit une prime majoritaire de 340 sièges (sur 630) lui assurant une majorité absolue, les sièges restants étant répartis à la représentation proportionnelle entre toutes les listes ayant atteint les seuils électoraux prévus.

L’incongruité de cette loi résidait dans le fait que le Sénat, qui bénéficie pourtant de pouvoirs strictement équivalents à ceux de la Chambre, était élu via un système différent. Le principe du scrutin de liste avec prime majoritaire est retenu, mais décliné dans chacune des régions italiennes, avec un seuil de 20 % pour les coalitions et de 8 % pour les listes non apparentées (ou pour celles faisant partie de coalitions n’ayant pas atteint le seuil des 20 %).

Ce système avantageait donc considérablement les petits partis du fait des seuils très faibles à atteindre pour accéder à la répartition des sièges à la proportionnelle et des facilités données à la constitution de coalitions. Ces dernières s’avèreront avoir un périmètre très étendu aux législatives de 2006, débouchant sur une majorité composite au Sénat, qui provoquera la chute de Romano Prodi du fait des défections à répétition parmi la pléthore de partis constituant cette majorité. La caricature sera poussée à l’extrême lors du scrutin de 2008, qui déboucha sur une absence de majorité au Sénat, obligeant à la formation d’une grande coalition droite-gauche.

Le 6 mai 2015, sous l’impulsion du gouvernement de Matteo Renzi, une nouvelle loi, l’Italicum, est adoptée, prévoyant l’élection du Sénat au suffrage indirect et l’institution d’un système mixte à deux tours assorti de plusieurs règles de seuils pour la Chambre. Mais l’échec de la réforme constitutionnelle mettant fin au bicaméralisme égalitaire rend cette loi inapplicable. Elle est remplacée en 2017 par la loi Rosatellum bis, qui revient au mode de scrutin mixte avec double vote : 37 % des députés et 37 % des sénateurs sont élus au scrutin majoritaire uninominal à un tour, les sièges restants étant répartis à la représentation proportionnelle entre toutes les listes ayant obtenu au moins 3 % des suffrages exprimés. L’Italie s’est donc dotée d’un type de mode de scrutin mixte très rare, dans lequel la part des sièges répartie à la proportionnelle est majoritaire, ce qui est a priori contradictoire avec l’objet même d’un mode de scrutin mixte, qui doit faciliter le dégagement d’une majorité sans provoquer par contrecoup l’écrasement des forces politiques minoritaires.

Ce nouveau système est d’une remarquable complexité, dont même l’explication est compliquée à formuler. Lorsqu’il vote, l’électeur dispose d’un seul bulletin, sur lequel il a le choix entre plusieurs listes de partis bloquées (sans possibilité de panachage) rangées derrière un candidat au scrutin majoritaire. Il peut soit cocher le nom d’un candidat au scrutin majoritaire, soit cocher une liste de parti. Dans les deux cas, il attribue obligatoirement son vote au candidat au scrutin majoritaire. S’il a coché une liste de parti, son vote est comptabilisé en faveur de ce parti pour la répartition des sièges à la représentation proportionnelle. En revanche, s’il a coché le nom du candidat au scrutin majoritaire, son vote est réparti en proportions égales entre toutes les listes de partis soutenant ledit candidat. À noter que les Italiens établis à l’étranger élisent 12 députés et 6 sénateurs via un système distinct, entièrement proportionnel.

Dans sa mise en œuvre concrète, ce système incite les partis de sensibilité proche à nouer des alliances au scrutin majoritaire, tout en leur permettant de présenter des listes autonomes à la représentation proportionnelle. Il affaiblit donc incidemment la cohérence desdites coalitions, qui peuvent ne se résumer qu’à des accords de partage de places sans plateforme programmatique commune et sans candidat commun à la présidence du Conseil des ministres. En outre, la prédominance d’une représentation proportionnelle avec un seuil d’éligibilité faible n’est clairement pas de nature à favoriser la constitution de majorités stables. Cette loi est pour l’essentiel le fruit d’un compromis bancal entre le Parti démocrate (PD), Forza Italia et la Ligue du Nord, qui voulaient chacun se renforcer tout en limitant les possibilités de victoire des autres, et surtout limiter la présence du M5S au Parlement, ce dernier ne disposant jusqu’alors pas de bastion électoral, tandis que la droite escomptait bénéficier de sa domination sur le Nord du pays et le PD sur l’Italie centrale.

Offre politique : peu de changement par rapport à 2013

Globalement, les principales composantes politiques entre lesquelles les électeurs italiens étaient amenés à choisir sont les mêmes en 2017 qu’en 2013.

Un bloc de centre-gauche dominé par le Parti démocrate

Fondé le 14 octobre 2007, le PD procède de la fusion de ce qui était jusqu’alors les deux grands partis du centre-gauche : les Démocrates de gauche et La Marguerite. Ces deux partis émanaient eux-mêmes des deux grands partis qui structuraient la vie politique italienne jusqu’au début des années 1990, la Démocratie chrétienne et le Parti communiste italien. La première s’est auto-dissoute après que plusieurs de ses représentants parmi les plus éminents aient été mis en cause dans le cadre de l’« opération mains propres », vaste série d’enquêtes judiciaires mettant au jour un gigantesque réseau de corruption et de financement illicite des partis politiques. La plupart de ses cadres et de ses militants se retrouve dans le Parti populaire italien créé en 1994, parti qui se fondra ensuite dans La Marguerite en 2001. Ces partis prendront part à toutes les coalitions de centre-gauche jusqu’à leur dissolution dans le PD. Une minorité, longtemps conduite par Pier Ferdinando Casini, préfèrera partir fonder le Centre chrétien-démocrate, qui s’alliera aux partis de droite. Quant au Parti communiste italien, il disparaît dès 1991 dans le sillage de l’effondrement du bloc soviétique, pour se transformer en Parti démocrate de la gauche, rebaptisé Démocrates de gauche (DS) en 1998. À cette occasion, les références au marxisme sont abandonnées et les DS assument un franc virage social-démocrate. Une minorité du PCI, en désaccord avec cette orientation, préférera se tourner vers plusieurs fractions de la gauche altermondialiste et l’extrême-gauche trotskyste pour fonder avec elles le Parti de la refondation communiste (PRC).

De 1994 à 2007, les Démocrates de gauche et le Parti populaire italien/La Marguerite constitueront de vastes coalitions électorales aux contours plus ou moins nets, souvent en alliance avec le Parti de la refondation communiste et surtout avec une myriade de petits partis socialistes, centristes, écologistes ou communistes. Se succéderont l’Alliance des progressistes, battue en 1994, puis et surtout L’Olivier, victorieux en 1996 puis battu en 2001 puis à nouveau victorieux en 2006. Le principal représentant de ces coalitions était Romano Prodi, ancien membre de la Démocratie chrétienne, président du Conseil entre 1996 et 1998 puis entre 2006 et 2008. Il sera fréquemment victime de l’instabilité ministérielle provoquée par les divisions éclatant au sein des coalitions électorales qui l’ont fait élire, très larges et pas toujours très cohérentes sur la dimension des idées. En 2008, c’est un petit parti centriste, l’Udeur, qui provoque sa chute au Sénat en faisant basculer dans l’opposition ses trois sénateurs.

La création du Parti démocrate avait pour objectif essentiel de mettre fin à ces difficultés en unissant le centre-gauche dans un seul et même parti politique. De ce point de vue, ce sera un succès : la fusion des Démocrates de gauche et de La Marguerite s’avèrera être assez chaotique, mais l’essentiel est acquis puisque aucune scission majeure ne vient ternir le tableau. Bien que battu en 2008, le PD sature l’espace électoral de la gauche, en obtenant 33,2 % des suffrages exprimés, 37,5 % en comptant son seul partenaire de coalition, l’Italie des valeurs de l’ancien juge anticorruption Antonio Di Pietro. Le Parti de la refondation communiste, allié aux écologistes et à l’ex-aile gauche des Démocrates de gauche, disparaît du paysage politique en obtenant 3,1 % des suffrages exprimés et aucun élu. Pour la première fois depuis 1946, aucun communiste ne siège au Parlement italien : la fondation du PD aura par ricochet balayé les derniers vestiges du communisme italien, jadis l’un des plus puissants en Europe occidentale.

Mais contrairement à ce qui était espéré par ses fondateurs, la création du PD n’a pas rendu le centre-gauche plus fort dans les urnes. D’une part parce que la contre-offensive opérée par la droite, qui fusionne en 2007 ses deux principales composantes dans un nouveau grand parti, le Peuple de la liberté, a douché l’ambition du centre-gauche d’incarner le seul « grand » parti italien. D’autre part parce que la montée en puissance spectaculaire dès 2013 de l’iconoclaste Mouvement 5 étoiles a totalement rebattu les cartes du jeu politique italien, mettant fin à la bipolarisation (à défaut de bipartisme) droite/gauche qui prévalait depuis la disparition de Démocratie chrétienne et du PCI.

En 2013, la coalition « Italie bien commun » (toujours composée essentiellement du PD mais intégrant cette fois-ci une partie de la gauche radicale issue de l’explosion du mouvement communiste) remporte une victoire étriquée à la chambre, avec seulement 29,6 % et une majorité absolue de députés obtenue uniquement du fait du mode de scrutin (voire ci-avant). Il n’y a en revanche pas de majorité au Sénat qui recourt à un mode de scrutin différent, et le candidat du PD, Pier Luigi Bersani, ne peut accéder à la présidence du conseil.

Lorsque cette élection se tient, le système politique italien est déjà en crise. Si les élections de 2008 avaient été largement remportées par la coalition de droite, propulsant pour la troisième fois Silvio Berlusconi à la présidence du Conseil. Ce dernier avait été évincé en cours de mandat fin 2011, à la suite de dissensions dans sa majorité, dissensions fortement alimentées en coulisses par les instances européennes qui trouvaient le « cavaliere » trop imprévisible en cette période de crise économique. Mario Monti, ancien commissaire européen perçu comme un technocrate compétent, prend alors la tête d’un gouvernement « technique », soutenu par le PD comme par la droite, et qui restera en place jusqu’au scrutin de 2013. À cette occasion, Monti présente sa propre liste, en coalition avec les centristes démocrates-chrétiens de l’Union du centre et le parti Futur et Liberté de Gianfranco Fini, ancien leader de l’Alliance nationale (héritière du MSI néofasciste) et maître-artisan de la chute de Berlusconi. Ce sera un échec retentissant : 10,6 % à la Chambre des députés, 9,1 % au Sénat.

2013 offre donc la majorité au PD et à ses alliés à la Chambre, mais laisse un Sénat divisé. La grande coalition est reconduite avec à sa tête Enrico Letta, membre du PD, plusieurs fois ministre avant sa nomination. Après seulement neuf mois, il est contraint à la démission par son propre parti, et Matteo Renzi, quadra flamboyant, europhile « réformateur », lui succède. Renzi assortit sa ligne politique pour le moins mainstream sur le fond d’un discours aux accents populistes, clamant vouloir envoyer « à la casse » la vieille classe politique italienne. Au début, c’est un carton plein, qui se vérifie au Parlement (explosion de la droite et ralliement d’une partie des parlementaires berlusconistes) et surtout dans les urnes : le PD triomphe littéralement aux élections européennes de 2014 avec près de 41 % des suffrages exprimés. Mais ce succès sera de courte durée. Les politiques d’austérité accompagnées de réformes d’inspiration libérale sont impopulaires, et les élections municipales de 2016 sont un désastre pour le PD, qui perd Rome et Turin au profit du Mouvement 5 étoiles, perd de nombreuses villes moins peuplées au profit de la droite, et est laminé à Naples par le maire sortant Luigi de Magistris, figure de la gauche anti-Renzi. Contesté en interne, le président du Conseil choisit le passage en force pour faire aboutir l’un de ses chevaux de bataille : la réforme des institutions. Son projet, dont la principale mesure est la mise en cause du bicaméralisme égalitaire, échoue à obtenir les deux tiers des voix nécessaires à la Chambre et au Sénat. Matteo Renzi choisit alors de soumettre le projet à référendum et subit une déroute : 65 % des Italiens prennent part au scrutin et choisissent le « non » à plus de 59 %. Le désaveu est cinglant et sans ambiguïtés : Renzi annonce alors sa démission de la présidence du Conseil. Il est remplacé par son camarade de parti Paolo Gentiloni le 12 décembre 2016. Bien que ce dernier soit populaire dans l’opinion, Matteo Renzi amorce déjà son retour. Démissionnaire du secrétariat général du PD le 19 février 2017, il est candidat à sa propre succession pour le prochain congrès du parti. Lors de primaires ouvertes, il écrase ses adversaires avec 71 % des voix et reprend la direction d’un PD désormais totalement à sa main grâce à la scission intervenue quelques semaines auparavant de son aile gauche, partie fonder le Mouvement démocrate et progressiste avec des transfuges d’une partie de la gauche radicale.

C’est donc un PD affaibli se résumant pour l’essentiel à l’image personnelle clivante de son leader, Matteo Renzi, qui se présente aux élections législatives de 2018. Le PD concourt en coalition avec une myriade de petits partis plus ou moins ancrés à gauche :

  • « +Europa » regroupe sur des listes communes les Radicaux italiens, Forza Europa, le Centre démocrate et Area Progressista. Tous ces partis sont issus des séries de scissions qui animent régulièrement le centre-gauche. Leur figure de proue est Emma Bonino, membres des Radicaux italiens, ancienne commissaire européenne et plusieurs fois ministre. La ligne politique de ce regroupement est essentiellement l’affirmation de l’attachement à l’Union européenne.

  • « Italie Europe Ensemble » regroupe le Parti socialiste italien, fondé en 2007 grâce à l’union de plusieurs petits partis issus de l’éclatement de l’ancien PSI dans les années 1990, la Fédération des Verts, le principal parti écologiste italien et l’Aire civique du député ex-PD Giulio Santagata, un proche de l’ancien président du Conseil Romano Prodi.

  • Civica Popolare regroupe de façon assez iconoclaste plusieurs petits partis pour l’essentiel issus de la droite (Alternative populaire, nouveau nom du Nouveau centre-droit, scission du Peuple de la liberté de Silvio Berlusconi, mais aussi Centristes pour l’Europe, le nouveau parti de Pier Ferdinando Casini, ancien leader de l’UDC autrefois alliée à Silvio Berlusconi, ainsi que Démocratie solidaire et « L’Italie est populaire »), Italie des valeurs, parti anticorruption allié à la gauche radicale lors des élections précédentes, et enfin les régionalistes de l’Union pour le Trentin.

  • Le SVP-PATT représentant les intérêts des minorités linguistiques du Tyrol et du Trentin.

  • « Vallée d’Aoste », représentant les intérêts de la minorité linguistique du Val-d’Aoste.

Un bloc de droite de plus en plus à droite

Depuis la dissolution de la Démocratie chrétienne en 1994, la droite italienne est composée de quatre composantes (qui finiront par n’être plus que trois) : le berlusconisme, la Ligue du Nord, le postfascisme incarné par le Mouvement social italien puis par l’Alliance nationale et enfin par Frères d’Italie, et le centre-droit démocrate-chrétien.

Les 25 dernières années politiques en Italie ont été très fortement impactées par un homme : Silvio Berlusconi. Celui-ci, richissime homme d’affaires, propriétaire de Mediaset, puissant groupe de diffusion de médias de masse ainsi que du club de football Milan AC, se lance en politique en 1994. Profitant de l’effondrement du système politique italien provoqué par l’« opération mains propres », il crée ex nihilo son propre parti, Forza Italia (« Allez l’Italie ! »). Sa stratégie est simple : proposer un refuge aux Italiens choqués par la corruption en leur offrant une option électorale totalement nouvelle et donc a priori peu suspecte. Un discours d’autant plus crédible que Berlusconi, déjà très riche et vierge de tout mandat électif, est perçu comme étant dans une position de corrupteur bien plus que de corrompu. Pour remporter l’élection face aux Démocrates de gauche, un temps favoris du scrutin, il s’allie à deux partis d’extrême-droite, la Ligue du Nord et l’Alliance nationale. La stratégie, vouée à empêcher la prise de pouvoir par « les communistes », est redoutable : Forza Italia forme deux coalitions, le « Pôle des libertés » dans le Nord du pays avec la Ligue du Nord, et le « Pôle du bon gouvernement » avec l’Alliance nationale dans le reste du pays. Homme à poigne, charismatique, démagogue (« un million d’emplois supplémentaires » promis), Berlusconi mène une campagne coup de poing, fortement relayée par son empire médiatique, inondant les ondes de discours qui ont été fréquemment qualifiés de populistes bien que son programme, fortement emprunt de néolibéralisme, ne soit en définitive rien de plus qu’un programme de parti de droite classique.

1994 mettra en scène un triomphe inattendu de cette droite renouvelée, radicalisée par Silvio Berlusconi. Forza Italia et ses alliés cumulent plus de 46 % des suffrages exprimés et raflent 366 des 630 sièges que compte la Chambre des députés. Forza Italia devient, dès sa première participation aux élections, le premier parti politique d’Italie, devant les Démocrates de gauche. Silvio Berlusconi accède à la présidence du Conseil mais son cabinet chute quelques mois plus tard, à la suite de la révélation d’enquêtes le visant lui et ses proches collaborateurs dans le cadre d’affaires concernant ses anciennes activités privées. En réaction, la Ligue du Nord lui retire son soutien, provoquant sa mise en minorité au Parlement.

Mais il en fallait plus que cela pour jeter « il cavaliere » à terre : il concourt à nouveau aux élections législatives anticipées de 1996, toujours en alliance avec l’Alliance nationale mais sans la Ligue du Nord, avec laquelle ses rapports sont devenus exécrables. Il reçoit en revanche le renfort du CDC et de la CDU, petits partis de centre-droit issus de la diaspora provoquée par la dissolution de Démocratie chrétienne. La victoire lui échappe de justesse, et L’Olivier, coalition de centre-gauche, reprend les rênes du pouvoir avec Romano Prodi à sa tête. La même erreur ne sera pas reproduite en 2001 : cette fois-ci la « Maison des libertés » proposant Silvio Berlusconi comme président du Conseil regroupe la quasi-intégralité du centre-droit, de la droite et de l’extrême-droite sous une même bannière. Avec 49,6 % des suffrages et de fortes majorités dans les deux chambres du Parlement, la victoire est sans ambiguïtés, et Berlusconi redevient président du Conseil. Dès sa prise de fonction, il signe de façon symbolique un « contrat avec les Italiens », contenant cinq promesses dont certaines sont clairement des marqueurs de gauche : une réforme de l’impôt sur le revenu exemptant les ménages les plus modestes, la division par deux du taux de chômage, le financement et le développement d’un plan massif de création d’emplois publics, la hausse du salaire minimum et l’introduction de patrouilles de police dans les grandes villes.

La plupart de ces promesses ne seront que très partiellement tenues, et ce second gouvernement Berlusconi décevra. Les élections européennes de 2004 mettent en évidence les divisions de la droite, chaque composante de la Maison des libertés concourant de son côté, laissant l’essentiel du centre-gauche uni dans L’Olivier remporter la victoire. Mais surtout les élections régionales de 2005 sont une débâcle historique, le centre-gauche remportant la présidence de 12 régions sur 14. Après une réforme ratée de la Constitution, Silvio Berlusconi aborde les élections législatives de 2006 dans une position peu favorable. Pourtant, il parvient à nouveau à réunir sous son leadership Forza Italia, la Ligue du Nord, l’Alliance nationale et l’Union du centre. La bipolarisation est alors à son comble : toute la droite se présente unie au sein de la « Maison des libertés », tandis que l’ensemble de la gauche se coalise au sein de « L’Union », regroupement pléthorique et confus de pas moins de dix partis et groupements de partis politiques. À la surprise générale, la victoire échappe de très peu à la « Maison des libertés », qui rassemble 49,7 % des suffrages exprimés à la Chambre contre 49,8 % à « L’Union ». Elle atteint même la majorité absolue des suffrages au Sénat mais est toutefois devancée de deux sièges par le centre-gauche. Romano Prodi reprend la présidence du Conseil mais l’expérience sera de courte durée. Les partis de droite mènent une opposition particulièrement virulente, convoquant une manifestation massive à Rome en décembre 2006 puis récoltant plus de 7 millions de signatures un an plus tard via une pétition demandant la convocation d’élections anticipées. Surfant sur la dynamique, Berlusconi tente d’unifier toute la droite au sein d’un seul et même parti politique. Il y parvient en partie : l’Alliance nationale accepte de fusionner avec Forza Italia, mais la Ligue du Nord refuse, l’Union du centre décidant quant à elle de rompre son alliance avec la droite et de concourir aux élections sous ses propres couleurs. Le nouveau parti se nomme Peuple de la liberté. Le 24 janvier 2008, le gouvernement Prodi est renversé et la coalition au pouvoir, L’Union, explose, du fait de défections sur son aile gauche mais aussi et surtout son aile droite, le départ du petit parti Udeur suffisant à renverser la majorité au Sénat.

2008 est un nouveau triomphe électoral pour Silvio Berlusconi. Sa coalition avec la Ligue du Nord et le petit parti autonomiste sicilien MPA recueille 47,3 % des suffrages exprimés, neuf points devant la coalition de centre-gauche de Walter Veltroni. La défection de l’UDC, qui recueille de son côté 5,6 % des suffrages, n’aura créé aucune difficulté, pas plus que l’unification de la majeure partie du centre-gauche au sein du nouveau Parti démocrate. Le Peuple de la liberté s’impose largement comme le premier parti d’Italie avec 37,4 % des suffrages exprimés. La droite dispose d’une majorité pléthorique dans les deux chambres : 344 sièges sur 630 à la Chambre et 174 sur 315 au Sénat.

Mais cet état de grâce s’avèrera être de courte durée. La fusion entre Forza Italia et l’Alliance nationale s’est faite précipitamment, laissant certaines questions d’organisation interne en suspens et alimentant une animosité grandissante entre Berlusconi et Giafranco Fini, ancien leader de l’Alliance nationale devenu président de la Chambre des députés. Ce dernier souhaiterait que le Peuple de la liberté (PDL) devienne un parti structuré, tandis que Berlusconi préfère le cantonner au statut de mouvement aux contours flous voué à n’être qu’une machine de guerre électorale. Fini se montre en outre de plus en plus critique vis-à-vis du style de gouvernement de Berlusconi, qu’il juge trop centré sur le charisme personnel du président du Conseil. Les tensions vont grandissant, le conflit s’étalant dans les médias. Fini est mis au ban du PDL et fini par fonder un nouveau parti, Futur et liberté, qui bascule dans une opposition farouche au gouvernement. Plusieurs parlementaires suivent Fini et la majorité de Berlusconi s’étiole peu à peu : un vote de confiance au gouvernement organisé à la Chambre le 14 décembre 2010 passe d’extrême justesse avec 314 voix pour et 311 contre. Les effets de la crise économique intervenue en 2008 se font particulièrement sentir, et la popularité du gouvernement s’effondre. Le Peuple de la liberté est laminé lors des élections municipales de 2011 et même Milan, le bastion du Cavaliere, est perdue au profit du PD. Sur fond de tensions avec l’Union européenne au sujet du déficit structurel de l’Italie, la loi de finance du gouvernement est rejetée par la Chambre des députés le 10 octobre. Berlusconi gagne alors une nouvelle manche du bras de fer l’opposant à Fini, toujours président de la Chambre, en remportant à l’arrachée un nouveau vote de confiance. Le 8 novembre, la loi de finance est adoptée avec 308 voix seulement, certains parlementaires d’opposition choisissant de ne pas prendre part au vote pour mieux mettre en lumière le fait que Berlusconi avait finalement perdu sa majorité. Il remet sa démission dans un contexte personnel particulièrement peu favorable, visé par de multiples enquêtes pour corruption, escroquerie et même proxénétisme (le fameux « Rubygate » et ses « soirées Bunga-Bunga »). Mario Monti lui succède. Berlusconi accusera par la suite Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, Christine Lagarde et le président de la République italienne Giorgio Napolitano de s’être liés à des milieux économiques et financiers pour comploter contre lui et provoquer sa chute en lui faisant le reproche qu’il aurait, selon lui, refusé une aide du Fonds monétaire international qui revenait, toujours selon lui, à « vendre l’Italie ».

Décidemment insubmersible, Silvio Berlusconi se présente à nouveau à la présidence du Conseil aux élections de 2013, en coalition avec la Ligue du Nord et Frères d’Italie, une scission du PDL fondée par d’anciens membres de l’Alliance nationale désireux de faire revivre l’héritage néofasciste de l’Alliance nationale, arborant notamment la fameuse flamme tricolore du Mouvement social italien sur son matériel de campagne. Les contours de l’accord sont très confus, la Ligue du Nord affirmant publiquement qu’elle refuserait de voter en faveur d’une nouvelle candidature de Berlusconi à la présidence du Conseil. Mais une fois encore, la victoire lui échappe d’extrême-justesse : la coalition de droite, qui n’a même pas de nom, remporte 29,2 % des suffrages exprimés à la Chambre, contre 29,6 % à la coalition « Italie bien commun » constituée autour du PD et 25,6 % au Mouvement 5 étoiles qui effectue une percée fulgurante. L’absence de majorité au Sénat débouche sur une situation confuse (voir ci-dessus) qui mettra le PDL à rude épreuve : après avoir accepté de participer au gouvernement de grande coalition placé sous la présidence d’Enrico Letta, Berlusconi choisit de lui retirer son soutien quelques mois plus tard. De profondes divisions se font jour au sein du PDL, plusieurs dizaines de parlementaires refusant de provoquer la chute du gouvernement. Le parti est finalement dissout après quelques tentatives ratées de conciliation. Les partisans du gouvernement partent fonder un nouveau parti, le Nouveau centre-droit, tandis que Berlusconi et ses fidèles ressuscitent Forza Italia.

Forza Italia restera dans l’opposition durant tout le reste du mandat. Le 1er août 2013, Silvio Berlusconi est condamné à 5 ans d’emprisonnement, non purgés en raison de son âge avancé (76 ans), et surtout à six ans d’inéligibilité. En conséquence, il perd son mandat de sénateur. Cela ne l’empêche pas de conduire pour la septième fois la campagne de Forza Italia en vue des élections législatives de 2018, bien qu’il ne puisse toujours pas prétendre à un mandat électif, sa peine d’inéligibilité courant jusqu’en 2019.

L’incapacité du centre-droit à se renouveler au niveau de sa composante principale a libéré de l’espace pour des forces concurrentes. La flambée du vote en faveur du Mouvement 5 étoiles dans certaines régions ne peut occulter le report de nombreux électeurs de droite sur le nouveau parti contestataire. Mais c’est surtout à l’extrême-droite que la concurrence se renouvelle. L’audience des Frères d’Italie reste limitée à des électeurs très conservateurs, voire aux nostalgiques du fascisme, en dépit de l’impact médiatique de sa membre la plus éminente, Alessandra Mussolini, petite-fille du Duce en personne. En revanche, la Ligue du Nord a pris ses dispositions pour élargir son assise. Sous la houlette de son nouveau leader, Matteo Salvini, le parti se rebaptise « Ligue », avec l’ambition de s’adresser à l’ensemble des Italiens et non plus seulement aux électeurs des riches régions du Nord avides de séparatisme. Ses revendications régionalistes sont mises en sourdine et les discours nationalistes, xénophobes et identitaires prennent le dessus. La Ligue de Salvini tend de plus en plus à devenir un parti d’extrême-droite classique. Le ton avait déjà été donné à l’issue des élections européennes de 2014, qui avaient vu les eurodéputés liguistes participer à la création d’un groupe d’extrême-droite au Parlement européen avec entre autres le FN français, le FPÖ autrichien et le PVV néerlandais. Les sondages réalisés en 2018 laissaient entrevoir une forte poussée de la Ligue, donnée au coude-à-coude avec Forza Italia. De ce fait, les tensions entre Salvini et Berlusconi vont bon train et la coalition de centre-droit se résume en définitive à un simple partage de places au Parlement, aucun leader ne parvenant à s’imposer au détriment d’un autre et chacun faisant campagne de son côté jusqu’à un unique meeting commun qui cachait mal le malaise de ses protagonistes.

Malgré les casseroles judiciaires de Berlusconi et le manque de cohérence de cette alliance, la coalition de droite (dite de centre-droit en Italie : centrodestra) est donnée pour favorite par les sondages d’intentions de vote, loin devant le Mouvement 5 étoiles et la coalition de centre-gauche.

Les recompositions sans fin de la gauche de la gauche

Si l’Italie a toujours connu une implantation plus ou moins forte du communisme, la gauche radicale, depuis 2008, n’en finit plus de péricliter, les scissions, fusions, alliances et recompositions de toutes sortes se succédant à un rythme effréné. Les divergences de ses représentants quant aux rapports à entretenir avec le centre-gauche ne feront qu’alimenter cette spirale négative. En 2008, en vue des élections législatives anticipées organisées à la suite de la chute du cabinet de Romano Prodi, la coalition de gauche qui l’avait emporté deux ans plus tôt explose. Le Parti démocrate et l’Italie des valeurs (voire ci-dessus) sont les deux seules composantes d’une coalition de centre-gauche soutenant la candidate à la présidence du conseil de Walter Veltroni. Sur sa gauche, une alliance inédite se forme entre le Parti de la refondation communiste, le Parti des communistes italiens, scission modérée du précédent, la Fédération des verts et la Gauche démocrate, scission de l’aile gauche des Démocrates de gauche qui avait refusé de se fondre dans le Parti démocrate. Les sondages étant peu flatteurs, ces quatre partis constituent une liste commune, dans l’espoir de dépasser le seuil de 4 % permettant d’obtenir des sièges à la Chambre des députés et au Sénat. Las, la liste « La gauche arc-en-ciel » est laminée avec un peu plus de 3 % des voix, et aucun de ses représentants n’est élu.

Le traumatisme est immense, le Parlement italien ayant toujours compté des députés communistes depuis la chute de Benito Mussolini. Le Parti de la refondation communiste explose : conduite par son médiatique président de la région des Pouilles, Nichi Vendola, une scission intervient et affaiblit profondément le parti. Vendola impulse la formation d’une nouvelle coalition, « Gauche et Liberté », qui réunit sa scission du PRC, une scission du Parti des communistes italiens, la Fédération des verts, la Gauche démocrate et le Parti socialiste italien (qui n’est qu’une pâle copie de l’ancien PSI, dissous suite à l’« opération mains propres »). Cette nouvelle alliance présente une liste aux élections européennes de 2009, tandis que les partis communistes présentent une liste concurrente, la Liste anticapitaliste. La seconde obtiendra 3,4 % des suffrages exprimés, la première 3,1 %. Une fois encore, aucun candidat issu de la gauche radicale n’est élu.

En conséquence, la Fédération des verts quitte « Gauche et Liberté » (moyennant une scission minoritaire qui préfère y rester, cela va de soi), de même que le PSI. Les membres restants fusionnent pour créer un parti politique à part entière, baptisé « Gauche, écologie et liberté » (SEL). De leur côté, le Parti de la refondation communiste et le Parti des communistes italiens s’allient à de petites formations issues des Démocrates de gauche, du syndicalisme et de l’extrême-gauche pour constituer la Fédération de la gauche. Cette dernière disparaîtra dès 2012.

En 2013, SEL choisit de rejoindre la coalition de centre-gauche « Italie bien commun » et s’allie donc au PD. Une liste concurrente baptisée « Révolution civile » et réunissant le Parti de la refondation communiste, le Parti des communistes italiens, la Fédération des verts, Italie des valeurs et le Mouvement orange du maire de Naples Luigi de Magistris (ex-membre d’Italie des valeurs) est constituée en parallèle. SEL n’obtient que 3,2 % à la Chambre et 3 % au Sénat, mais le changement de mode de scrutin lui permet de bénéficier d’un nombre conséquent d’élus (37 députés et 7 sénateurs). En revanche, « Révolution civile » plafonne à 2,2 % et ne parvient pas à décrocher le moindre siège.

SEL parvient à faire élire l’une de ses membres, Laura Boldrini, à la présidence de la Chambre, puis refuse de participer à la grande coalition gauche-droite constituée autour d’Enrico Letta, ce qui n’est pas sans générer certaines tensions, quelques uns de ses membres rejoignant le PD en cours de mandature.

Les élections européennes de 2014 feront l’objet d’une réunion inattendue des factions rivales de la gauche radicale. SEL et le Parti de la refondation communiste font liste commune avec plusieurs petits partis écologistes, socialistes, communistes et anticorruption et présentent la liste « L’autre Europe avec Tsipras », du nom d’Alexis Tsipras, alors leader du parti grec Syriza et candidat du Parti de la gauche européenne à la présidence de la Commission européenne. La liste passe de justesse le seuil de 4 % conditionnant l’obtention de sièges et trois de ses membres sont élus députés européens : les journalistes non-encartés Curzio Maltese et Barbara Spinelli et une membre du PRC, Eleonora Forenza.

Le résultat reste faible, mais compte tenu des déboires passés, c’est presque un succès. Il ne résoudra pas les différends persistant entre SEL et le PRC, qui prennent rapidement des chemins séparés. C’est du côté du Parlement que de nouvelles dynamiques seront engagées. Le caractère clivant de la personnalité de Matteo Renzi créé des tensions au Parti démocrate qui provoquent le départ de plusieurs parlementaires, en grande partie menés par Stefano Fassina et son courant « Futur de la gauche ». Dans le même temps, le Mouvement 5 étoiles connaît lui aussi des tensions qui aboutissent au départ ou à l’exclusion de députés et de sénateurs. Plusieurs de ces dissidents engagent des discussions avec SEL, et aboutissent à la constitution de groupes parlementaires baptisés « Gauche italienne », de 32 députés et 8 sénateurs. Gauche italienne, constituée en tant que mouvement en février 2016, devient un parti à part entière un an plus tard, dans lequel se dissout SEL.

Presque immédiatement après, la démission de Renzi de la présidence du Conseil suite à l’échec de son référendum constitutionnel provoque des débats internes au PD qui aboutissent à la scission de son aile gauche. Les principaux représentants de celle-ci fondent un nouveau parti, baptisé « Article 1er – Mouvement démocrate et progressiste », en référence à l’article 1 de la Constitution de l’Italie, qui mentionne notamment que « la souveraineté appartient au peuple ». Plusieurs parlementaires quittent le PD pour rejoindre ce nouveau parti, qui se rapproche de la Gauche italienne.

En vue des élections législatives de 2018, le Mouvement démocrate et progressiste et la Gauche italienne s’allient au petit parti Possible, essentiellement constitué d’anciens membres du Mouvement 5 étoiles, pour présenter une liste commune, baptisée « Libre et égaux ». L’ancien juge anticorruption et président du Sénat Pietro Grasso est choisi comme candidat à la présidence du Conseil.

En parallèle, le Parti de la refondation communiste et le Parti communiste italien (nouveau nom du Parti des communistes italiens) s’allient à plusieurs petites organisations pour l’essentiel issues de l’extrême-gauche ou des mouvements de contestation des grands projets comme la LGV Lyon-Turin, et montent une autre liste baptisée « Pouvoir au peuple ! » (Potere al popolo !). Cette liste revendique s’inspirer du courant du leader du Parti travailliste Jeremy Corbyn ou de la France insoumise.

La gauche radicale au sens large aborde donc une nouvelle fois une échéance électorale majeure de façon divisée. Les sondages d’intentions de vote conduits avant l’élection donnaient nettement l’avantage à « Libres et égaux ».

Le Mouvement 5 étoiles, un succès fulgurant pour un parti iconoclaste

Le Mouvement 5 étoiles, abrégé M5S, est fondé en 2009 par Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio. Le premier, comédien, humoriste, anime depuis 2005 un blog politique très influent. Le second est le directeur éditorial dudit blog, et est en quelque sorte l’idéologue du mouvement. Dénonçant le système politique italien comme confisqué par les partis politiques, le M5S s’auto-décrit comme un « non-parti » promouvant la démocratie directe. Les 5 étoiles symbolisent l'eau publique, les transports « durables », le développement, la connectivité et l'environnement. Le M5S utilise abondamment Internet pour recruter ses adhérents et propager ses idées. Étroitement associé à la figure de Beppe Grillo, alors très populaire en Italie, son premier test électoral, les élections municipales de 2012, est plutôt positif : plusieurs « grillini », comme on désigne les membres du mouvement, sont élus dans les conseils municipaux, 4 mairies sont remportées et on recense plusieurs percées à plus de 10 % dans certaines villes du Nord du pays.

Dès lors, le M5S connaît une poussée fulgurante dans les sondages d’intentions de vote, côtoyant la barre des 20 % à l’approche des élections législatives de 2013. Beppe Grillo mobilise des moyens impressionnants pour sa campagne électorale, mobilisant des foules immenses à l’occasion de meetings en plein air. Original au possible, le processus d’investiture, organisé sur Internet, permet à 32 000 adhérents de départager 1 400 candidats qui n’ont jamais exercé de mandat électif auparavant. La charte interne du M5S interdisant à des personnes ayant été condamnées par la justice de prétendre à l’investiture du parti, Beppe Grillo, condamné en 1980 pour homicide involontaire suite à un accident de la route, ne peut se présenter. Il n’en est pas moins le leader de facto du mouvement.

Les résultats des élections législatives de 2013 constituent une énorme surprise pour les observateurs et les responsables politiques italiens. Le Mouvement 5 étoiles, candidat pour la première fois à des législatives, devient le premier parti à la Chambre des députés, obtenant 25,6 % des suffrages exprimés. Sa présence à peine moins forte au Sénat (23,8 %, 54 sénateurs) prive celui-ci de majorité et génère une crise politique qui impactera fortement les autres partis politiques.

Les parlementaires M5S, novices en politique et issus de parcours divers, auront durant leurs premières années de mandat quelques difficultés à structurer et organiser leur action. Plusieurs défections auront lieu dans les groupes parlementaires au cours de la mandature. D’autres parlementaires sont exclus du mouvement, souvent sur injonction de Beppe Grillo grâce à des votes des militants sur Internet, coupables d’avoir tenus des propos jugés inappropriés dans les médias ou d’avoir dissimulé des démêlés avec la justice.

La popularité du M5S reste élevée, mais son soutien dans l’opinion décroît. Lors des élections européennes de 2014, il recueille 21,1 % des suffrages exprimés, près de vingt points derrière le Parti démocrate. D’importantes dissensions ont immédiatement lieu pour savoir dans quel groupe au Parlement européen doivent siéger les 17 nouveaux élus. Des discussions sont entreprises avec le groupe écologiste, mais Beppe Grillo insiste pour siéger plutôt dans le groupe EFD avec le parti britannique europhobe UKIP et plusieurs partis plus ou moins situés à l’extrême-droite. Un vote est organisé dans le mouvement et Grillo remporte une très forte majorité : le M5S rejoint donc le groupe EFD, rebaptisé pour l’occasion EFDD (Europe of Freedom and Direct Democracy, Europe de la liberté et de la démocratie directe), qu’il domine largement avec l’UKIP.

Lors des élections régionales qui ont lieu durant les années suivantes, les résultats du M5S sont mitigés, et surtout aucune victoire n’est jamais remportée. En revanche, les élections municipales de 2016 sont le théâtre d’un nouveau succès électoral surprenant du mouvement, qui fait tomber plusieurs villes de plus de 20 000 habitants comme Chioggia, Favara, Alcamo, Noicattaro, Ginosa, Pinerolo, Vimercate, Nettuno, Marino, Genzano di Roma, et surtout Turin et Rome, où deux jeunes femmes inconnues du grand public, Chiara Appendino et Virginia Raggi, sont élues maires sous les couleurs du M5S. La percée de 2013 n’était donc pas sans lendemain, et l’implantation des « grillini » dans la vie politique locale devient une réalité.

À l’approche des élections législatives de 2013, le M5S apparaît en position de force, jouant des coudes avec le PD dans les sondages d’intentions de vote. Souhaitant tirer parti de la situation, Matteo Renzi escomptait, avec sa réforme constitutionnelle et surtout sa réforme du mode de scrutin de la Chambre des députés, faire du PD le seul rempart face à la montée en puissance du M5S, en instituant un second tour qui aurait opposé les deux partis. Le pari était risqué, de nombreux sondages indiquant que le M5S aurait pu sortir vainqueur d’un tel duel. Après la chute de Renzi, les partis traditionnels ont finalement opté pour la seule solution permettant de réellement limiter la poussée du M5S : un mode de scrutin à dominante proportionnelle plutôt que majoritaire, au risque de prolonger ad vitam eternam l’instabilité ministérielle. Le parti gagne en crédibilité lorsque Beppe Grillo s’efface au profit d’un jeune député, Luigi Di Maio, réputé moins original dans son style et plus modéré sur les questions de fond.

Une arrivée au pouvoir du M5S seul suscite beaucoup d’interrogation chez certains commentateurs, et de l’inquiétude chez beaucoup d’autres. La ligne politique du parti est difficile à cerner. Le M5S est fréquemment qualifié de populiste mais c’est un abus de langage, le populisme étant une stratégie discursive bien plus qu’un projet politique. À ses débuts, il affirme une orientation fortement eurosceptique, Beppe Grillo critiquant le caractère peu démocratique et pro-austérité des institutions européennes. Un référendum sur la sortie de l’euro figurait alors parmi ses propositions phares. Mais sous l’égide de Luigi  Di Maio, cette proposition sera mise de côté. Le discours devient euro-compatible, à tel point qu’au Parlement européen le M5S demande à rejoindre le groupe ADLE dominé par les partis centristes et libéraux europhiles, une demande qui sera finalement rejetée par ledit groupe. Mais le M5S affirme aussi des propositions fortes sur l’exemplarité en politique (limitation du cumul des mandats, inéligibilité pour les citoyens condamnés par la justice), l’écologie (soutien à la rénovation thermique des bâtiments, promotion des énergies renouvelables, renforcement des transports en commun), ou encore la réforme des médias (suppression du financement public, plafonnement à 10 % de l’actionnariat individuel dans le capital d’une chaîne de télévision ou d’un journal). En matière économique, il se situe plutôt à gauche, plaidant pour la suppression des stock-options, la renégociation de la dette italienne, le soutien de l’État à l’économie locale et sociale et solidaire, l’édiction de normes à l’encontre des entreprises produisant des dégâts environnementaux. Mais sur d’autres questions, les prises de position de ses dirigeants ou de ses élus le classent plutôt à droite : Beppe Grillo a fréquemment tenu des discours très hostiles à l’immigration, affirmant être favorable au maintien de l’interdiction du droit du sol pour les enfants d’immigrés et à l’accélération des procédures de traitement des demandes de droit d’asile pour expulser plus rapidement les déboutés. Concernant les droits des minorités, les parlementaires du M5S ont pris parti en faveur de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, mais pas en faveur du droit à l’adoption.

Élément fondamental en 2018 : le M5S fait activement campagne sur le thème des inégalités territoriales, et en particulier du sentiment d’abandon des italiens du Sud. Cette tentative de mobilisation du Sud populaire convaincu d’être laissé pour compte par le Nord prospère sera couronnée de succès dans les urnes.

Ces postures ambivalentes sur les questions politiques essentielles ne sont pas dénuées d’arrière-pensées. Le M5S veut rester un mouvement insaisissable, transversal, affranchi du clivage droite-gauche par la confusion qu’il introduit lui-même dans ce clivage. De fait, il n’est résolument incompatible ni avec le centre-gauche, ni avec la droite. Luigi Di Maio affirmera d’ailleurs pendant la campagne électorale que son parti a vocation à gouverner, en nouant des alliances avec tous les partis qui y seraient disposés.

Résultats des élections législatives en Italie, 2018, nombre de députés, Chambre.

Résultats des élections législatives en Italie, 2018, Sénat.

Analyse des résultats

Les derniers sondages d’intentions de vote créditaient la coalition de droite d’une large avance sur ses concurrents, avec entre 35 et 39 % des suffrages. La coalition de centre-gauche était donnée au coude-à-coude avec le M5S, chacun récoltant entre 26 et 28 % d’intentions de vote. Enfin la liste « Libres et égaux » recevait entre 4 et 6 % d’intentions de vote.

Les résultats des élections donneront à voir un tableau plus contrasté. La coalition de droite devient effectivement le premier bloc politique d’Italie, avec 37 % des suffrages à la Chambre. En son sein, pour la première fois depuis la création des deux partis, la Ligue devance Forza Italia, la première engrangeant un record historique de 17,4 % des suffrages exprimés, contre seulement 14 % pour le parti de Silvio Berlusconi. Arrive ensuite le M5S, avec 32,7 % des suffrages. Puis la coalition de centre-gauche conduite par Matteo Renzi, avec 22,8 %. La liste « Libres et égaux » obtient de son côté 3,4 % des suffrages exprimés, ce qui lui permet de franchir de justesse le seuil d’éligibilité.

Hors coalitions, le M5S s’impose, de loin, comme le plus grand parti politique d’Italie, loin devant le PD, second avec un piteux 18,7 %. Ni la Chambre des députés, ni le Sénat n’ont de majorité.  À la Chambre, le M5S dispose de 227 députés, la Ligue 126, le PD et ses alliés 122, Forza Italia 101, Frères d’Italie 33 et « Libres et égaux » 14. Au Sénat, on dénombre 112 sénateurs M5S, 60 sénateurs PD et alliés, 58 sénateurs Forza Italia, 58 sénateurs de la Ligue, 16 sénateurs Frères d’Italie, 5 sénateurs « Nous avec l’Italie », petit parti centriste membre de la coalition de droite, et 4 sénateurs « Libres et égaux ».

Résultats complets des élections législatives italiennes, 2018, Chambre. 

Résultats complets des élections législatives italiennes, 2018, Sénat.

Analyse géographique

L’analyse géographique des résultats dépeint une Italie coupée en deux, entre un Nord acquis à la droite et une Italie insulaire et du Sud qui a largement plébiscité le M5S. Le PD ne reste influent que dans les centres de Rome, Turin, Milan et Trente ainsi que dans les bastions historiques de la gauche que sont la Toscane (et notamment Florence, fief de Matteo Renzi) et l’Émilie-Romagne, au nord de l’Italie centrale. Il est de ce fait laminé au scrutin majoritaire, n’emportant que 28 sièges de circonscriptions, contre 93 pour le M5S et 111 pour la droite (au Sénat, 14 contre 44 et 58).

La droite remporte un succès éclatant et sans surprise dans le Nord. Pour ce qui concerne le Sénat, elle réalise le grand chelem au scrutin majoritaire en Vénétie et en Frioul-Vénétie julienne et ne laisse échapper que quelques sièges des grandes villes en Lombardie, Piémont et Ligurie. Ce succès est essentiellement celui de la Ligue. Si elle reste principalement implantée dans le Nord, la Ligue a aussi obtenu de bons résultats dans d’autres régions, en particulier d’Italie du centre, avec notamment 20,3 % en Ombrie (8 points devant Forza Italia, FI), 19,3 % en Émilie-Romagne (9 points devant FI), 17,6 % dans les Marches (7,5 points devant FI), 17,6 % en Toscane (7,5 points devant FI), 13,9 % dans les Abruzzes, 13,8 % dans le Latium (région de Rome) et même 11,6 % en Sardaigne. Elle reste en revanche faible dans le Sud et en Sicile, où Forza Italia continue de dominer largement la coalition de droite.

Le Mouvement 5 étoiles a lui totalement changé de géographie électorale entre 2013 et 2018. La stratégie de mobilisation des électeurs du Sud est un succès total se traduisant par des percées électorales massives. C’est un quasi-triomphe dans toute l’Italie du Sud et insulaire, avec plus de 40 % des suffrages exprimés en faveur des 5 étoiles en Campanie (48,7 %, et même la majorité absolue à Naples) en Sicile (48,1 %), dans le Molise (44,5 %), dans les Pouilles (44,1 %), en Calabre (43,6 %), en Basilicate (43,0 %) et en Sardaigne (42,1 %). L’évolution des résultats dans ces régions entre 2013 et 2018 ne laisse pas la moindre place au doute : la grande majorité des électeurs gagnés par le M5S a été puisée dans les rangs de la gauche. Le PD et ses alliés s’y effondrent, tandis que la droite y reste stable, voire baisse mais dans de moindres proportions. Certains exemples en attestent dans des proportions spectaculaires : en Campanie, le centre-gauche cède 12,8 points, la droite en cède 8,4 et le M5S en gagne pas moins de 28 ! En Sicile, le centre-gauche perd 13,6 points, la droite en perd 1,3 et le M5S gagne 18,6 points. Dans les Pouilles, le centre-gauche cède 12 points, la droite en perd 1,5 et le M5S gagne 20 points. En Calabre, le centre-gauche est en baisse de 15,2 points, tandis que la droite stagne et que le M5S engrange 21,1 points.

La montée en puissance du M5S est forte, mais dans de moindres proportions dans le Latium et les Abruzzes. Dans les autres régions d’Italie centrale, la progression est faible. Enfin dans l’Italie du Nord, le M5S obtient des résultats contrastés, entre stagnation voire léger recul et progressions modestes dans les régions dans lesquelles il était le plus faible en 2013, comme la Lombardie et le Trentin-Haut-Adige. Surprise de taille, il parvient à rafler l’unique siège de député du Val-d’Aoste, traditionnellement détenu par un représentant des intérêts de la minorité francophone soutenu par le centre-gauche.

Le M5S devient donc en 2013 le parti-référence de la défense des intérêts des italiens du Sud. Il a totalement saturé l’espace de la contestation dans cette partie du pays, étouffant les listes à la gauche de la gauche qui y ont plusieurs de leurs derniers bastions (les Pouilles et la Basilicate en particulier) et limitant la poussée de la Ligue, qui y reste particulièrement faible. Il a également siphonné les voix du centre-gauche, qui y obtient ses résultats les plus faibles, relégué sous la barre des 20 %. Le M5S rafle la quasi-intégralité des circonscriptions du Sud et étend sa domination jusqu’aux Abruzzes et aux Marches, ne laissant qu’une poignée de sièges au scrutin majoritaire à la droite.

Analyse sociologique

Si la géographie électorale révèle des antagonismes électoraux forts, il n’en va pas de même pour l’analyse sociologique. D’après une enquête conduite le jour du vote par l’institut Ipsos, le M5S est sous-représenté parmi les 65 ans et plus, tandis que le centre-gauche y est surreprésenté. Mais toutes les autres tranches d’âges ont exprimé des votes proches de la moyenne nationale. L’électorat populaire (chômeurs, ouvriers) a un peu plus fortement voté pour la droite et pour le M5S et beaucoup moins pour le centre-gauche que la moyenne. Le centre-gauche obtient ses meilleurs résultats auprès des retraités, qui ont moins voté M5S que les autres catégories socioprofessionnelles. Le M5S arrive largement en tête du vote des salariés du secteur public. Les niveaux de diplômes ne font pas apparaître de distorsions fortes entre électeurs, avec toutefois une nette surreprésentation du centre-gauche parmi les plus diplômés.

Aucun des trois blocs n’a donc d’électorat particulièrement marqué, même si l’on observe un électorat plus âgé, plus aisé et plus éduqué pour le centre-gauche, faiblement ancré parmi les catégories populaires qui lui ont préféré la droite et le M5S.

La formation du gouvernement

Former un gouvernement capable de recueillir le soutien d’une majorité de ce nouveau parlement ne sera pas chose aisée. La grande coalition n’est plus possible, le PD et Forza Italia étant très loin de pouvoir constituer une majorité ensemble. Le PD s’est rangé dans l’opposition dès l’annonce des résultats, bien que certains de ses membres aient plaidé en faveur d’une ouverture vers le M5S. Quant à la Ligue, elle rejette d’emblée tout accord avec le PD mais n’est pas hostile à des discussions avec les autres partis. Arithmétiquement, une alliance n’incluant pas le M5S semble donc impossible à ce stade. Ne doutons pas que de très longs mois de négociations suivront ces élections historiques.

Alan Confesson

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