En Pologne, une lutte féministe pas comme les autres

Created by
Fryderyck Golab, Mathias Weidenberg, Jérôme Chakaryan-Bachelier
Created
lundi 26 mars 2018
Categories
Chapô
Depuis quelques semaines se déroulent en Pologne de nombreuses manifestations féministes. Étant donné l'absence de gauche dans ce pays, l'opposition politique libérale semblait en mesure de reprendre les revendications des manifestantes, mais elle campe sur des positions sociétales très conservatrices. Le parti Droit et justice au pouvoir (PIS) tire donc son épingle du jeu en occupant habilement l'espace laissé vacant par les libéraux, en donnant de faux gages aux féministes afin de contrôler leur mouvement et de l'inscrire dans une logique nationaliste.

Strajk kobiet (grève des femmes), tel est le nom du mouvement féministe rétif à toute récupération politique qui électrise la Pologne. Fondé en défense du (très partiel) droit à l’avortement, il a depuis intégré tous les sujets de l’émancipation féminine à ses revendications.

Créé contre le parti PIS (Droit et justice) au pouvoir, ce mouvement a organisé récemment une grande manifestation contre… le parti d’opposition libérale (PO,  Plate-forme civique), déchu en 2015. Ce dernier a en effet voté contre un texte de libéralisation de l’avortement en commission parlementaire, tandis que le PIS, malin sur le coup, se montrait prêt à le faire venir en session, au nom du respect du parlementarisme, et sûr de son rejet à la Chambre. Ainsi le PIS, ce parti plus que conservateur, à la base électorale catholique traditionaliste, reprend-il certaines revendications du mouvement féministe en légiférant dans le domaine des violences domestiques et en créant un propre mouvement féministe dans ses propres rangs. De la sorte, il met les dits libéraux face à leurs criantes contradictions. Prêts à ouvrir n’importe quel marché à la concurrence, ils n’ont en 8 années de mandat jamais élargi le champ du droit à l’avortement, qui reste donc cantonné aux cas de viol, d’inceste ou de pronostic vital engagé pour la femme enceinte ou l’enfant à naître.

Dans ce pays où la gauche rime avec communisme, et communisme avec corruption et népotisme, ce mouvement de résistance des femmes essaye d’occuper une scène politique déserte. Dans ce contexte, le féminisme qui avait pendant les années sombres du soviétisme comme figure émancipatrice Rosa Luxembourg, juive polonaise socialiste, se retrouve happé par un mouvement conservateur. Le PIS va jusqu'à rappeler que le droit de vote avait été accordé lors de la Deuxième République en 1918 et non par le régime communiste afin de placer le féminisme dans le sillage d'une lutte nationaliste. Cette pirouette politique confirme la difficulté de penser les mouvements politiques nouveaux des années 2010 selon les dualismes simplistes de la médiacratie.

Il n’y a pas d’un côté le bien, libéral-sociétal, libre échangiste, pro-européen, soucieux de règles minimales pour organiser la charité et donner une bonne conscience écologique sans toucher aux structures de pouvoir et de richesse, et de l’autre le mal, de méchants populistes nationalistes, militaristes et néofascistes, voire néocommunistes. Chaque peuple répond à la profonde crise sociale provoquée par le capitalisme contemporain post-2008 avec des mouvements différents, déterminés par son histoire et ses structures économiques et sociales.

En Pologne, le succès du PIS, à qui un sondage paru en février 2018 donnait 40 % d’opinions favorables contre 17 % au PO (pour 34 % d’« indifférents »), est avant tout l’échec de cet ordolibéralisme bruxellois dont les gouvernements se contentent en Europe d’être les chambres d’enregistrement. Il est également le produit de la grève démocratique illustrée en Pologne par les près de 50 % d’abstention aux élections, présidentielles comme parlementaires, de 2015.

Élu sur une rhétorique eurosceptique et sociale aux accents protectionnistes, le PIS se retrouve aujourd’hui sans réelle opposition pour contrer son entreprise de mise au pas de la démocratie polonaise. C’est d’abord le Tribunal constitutionnel qui a été mis sous contrôle, avant les médias publics qui ont subi une purge se soldant par 225 licenciements ou démissions encouragées. Ce sont les entreprises publiques dont les postes de direction servent de contrepartie aux services rendus par diverses personnalités reconnues pour leur incompétence, tandis que les concours de la fonction publique sont supprimés au profit des nominations. C’est le Parquet qui est passé sous la tutelle directe du ministre de la Justice, M. Ziobro, numéro 2 du PIS, qui a échappé de peu à la Haute Cour de justice polonaise suite aux affres de son premier passage au ministère en 2005-2007.  C’est M. Macierewicz, que ses liens avérés avec les oligarques russes, Vladimir Poutine et la mafia moscovite ont finalement poussé à la démission, qui a eu en charge la Défense, surnommée « ministère de la Guerre » en raison de ses outrances et provocations. C’est l’Éducation nationale qui connaît des réformes directement inspirées par l’une des Églises les plus réactionnaires du monde, l’un de ses représentants, le controversé père Rydzyck, à la tête d’un empire médiatique gavé de subventions publiques, donnant même « envie de vomir » au pape François.  Et, pour conclure cette liste loin d’être exhaustive, c’est ce droit à l’avortement, déjà très restreint, qui risque d’être supprimé.     

Au niveau économique par contre, rien ou si peu à signaler, business as usual. Les quelques velléités de contrôle des banques ou de taxation des multinationales étrangères se sont vite heurtées au droit constitutionnel que, bizarrement, il n’a cette fois pas été question de modifier. Côté droit du travail, rétif à l’accueil des exilés venus du sud de la Méditerranée, le gouvernement ne rechigne pas à favoriser l’installation d’immigrants ukrainiens qui viennent, selon les points de vue, occuper les postes laissés vacants par les Polonais, ou nourrir le dumping.

Sur le plan social, certes, les dépenses ont été multipliées par 4, mais cette montée en charge n’est quasiment imputable qu’à la mesure dite des « 500+ ». Il s’agit d’une prestation d’allocation familiale de 500 zl  (118 €) pour chaque enfant à partir du deuxième. Accordé à toutes les familles sans condition de revenus, ce dispositif ne vise donc pas à la réduction des inégalités mais à stimuler une natalité en berne et à encourager les mamans à rester dans leurs pénates. Quant aux retraites, qui selon une belle symétrie communicante, devaient connaître une revalorisation de 500 zl, elles n’augmenteront en 2018 finalement que de 28,90 zl (8 €) pour les plus modestes.

Avec ces mesures, le PIS s’adresse à son électorat de base, rural, âgé, catholique, qui l’avait déjà porté in extremis au pouvoir en 2005 pour deux années de gouvernement branquignolesque conclues par des élections anticipées et la victoire du PO. Depuis, le PIS a su élargir sa base électorale, comme le montrent les résultats du scrutin de 2015 selon lesquels le parti arrive en tête dans toutes les catégories de la population, à l’exception de celle des « directeurs et experts ». Il a séduit les citadins, les diplômés et les jeunes. Parmi ces derniers, divers groupes nationalistes (pour être poli) n’hésitent pas à faire le coup de poing en soutien au gouvernement et contre « l’antipolonisme », pour défendre une Pologne indépendante. Avec cependant de paradoxaux accents panslaves stimulés par un Vladimir Poutine érigé en défenseur des valeurs chrétiennes contre les hordes d’islamistes assoiffés de sang qui, comme chacun le sait, déferlent sur le Vieux Continent.

Et pourtant, en cas d’élection dimanche prochain, le PIS serait réélu haut la main. Et ce d’abord grâce à ces abstentionnistes, parmi lesquels une grande part de ces fameux gagnants de la mondialisation, lassés de ce cirque démocratique et qui ne bougeront pas tant que leur standard de vie continuera de côtoyer celui de leurs congénères de l’Ouest de l’Europe.

Le PIS, le Rassemblement bleu Marine du FN, le Fidesz et son cousin hongrois ultra-libéral Jobbik, Ciudadanos et LREM comme populismes libéraux bourgeois en Espagne et en France, Podemos et la France insoumise qui s'inscrivent dans l'histoire de la gauche pour la dépasser, M5S qui semble pouvoir autant s’allier aux néofascistes qu’au centre-gauche, le trumpisme promettant aux ouvriers un protectionnisme paternaliste, le FPÖ gouvernant avec la droite en Autriche, le Brexit, sont tous l’expression de peuples mettant fin à la structuration politique d’avant 2008 pour répondre à l’extrême violence de la crise sociale. Les réponses sont en doctrines et méthodes aussi diverses que l’est l’histoire de chaque peuple européen. Mais ce sont tous des expressions de la crise profonde, structurelle, du capitalisme contemporain.

Fryderyck Golab, Mathias Weidenberg, et Jérôme Chakaryan-Bachelier

BLOG COMMENTS POWERED BY DISQUS
Crédit photo
Photo Radoslaw Cetra, Varsovie, creative commons 2.0
Top