Corruption nationale ou austérité européenne ? La Serbie entre Charybde et Scylla

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Olivier Tonneau
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dimanche 27 août 2017
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Fidèle à lui-même, Emmanuel Macron a cultivé l’ambiguïté dans son discours sur l’Europe. Le “renouveau démocratique” annoncé pourrait bien masquer un renforcement de la technocratie.

La Serbie doit-elle entrer dans l’Union Européenne ? Le processus est en cours et le pays fait l’objet d’évaluations régulières. Si la corruption et les entraves aux libertés restent problématiques (pour ne rien dire de la question du Kosovo), la Comission Européenne considère en revanche que le pays ne pose aucune difficulté majeure en ce qui concerne la politique économique et monétaire, la politique d’entreprise et la politique industrielle, ni quant à ses dispositions financières et budgétaires. Cela n’a rien d’étonnant puisque depuis 2012, le gouvernement de droite présidé par Tomislav Nikolic s’est évertué à infliger à son pays le cocktail de « réformes » habituelles : flexibilisation du marché du travail, privatisation d’entreprises, baisse substantielle du niveau des retraites et des salaires du secteur public. Mais si la Commission Européenne est enchantée du résultat, la population ne partage pas son enthousiasme. Coïncidence ? L’appétence pour l’UE n’a cessé de chuter : 71% des Serbes se déclaraient favorable à l’intégration en 2009 contre 47% en février de cette année. Le gouvernement fait de surcroît face à une contestation grandissante.

Tout a commencé le jour même des élections législatives de 2016 avec une manifestation contre la destruction illégale d’un immeuble à Belgrade destinée à faire place au projet immobilier de luxe Waterfront. C’était la première manifestation de masse organisée depuis la chute de Milošević en 2000. Une deuxième vague de protestations est née au printemps dernier après l’élection présidentielle qui a reconduit la droite au pouvoir. Elle marquait un élargissement et un approfondissement de l’opposition à plusieurs niveaux. Si les manifestations de 2016 avaient pour principal mot d’ordre le rejet de la corruption et des violences illégales, celles de 2017 dénoncent les inégalités sociales : on lit sur les banderoles que « le peuple a faim mais l’élite se réjouit ». De surcroît, Belgrade n’est plus seule à marcher : une vingtaine de villes défilèrent à l’unisson. Enfin, les cortèges laissent entrevoir un rapprochement entre les mouvements étudiants et citoyens de 2016 et la classe ouvrière.

L’action ouvrière est assez faible en Serbie où les grèves sont rares, généralement défensives et rarement couronnées de succès. Les centrales syndicales, désorientées, inclinent à la prudence. Mais la grève lancée en juin dernier par les ouvriers de l’usine FIAT de Kragujevac laisse à penser que le durcissement de l’opposition au gouvernement y a trouvé un écho. La grève des FIAT est remarquable à quatre titres. D’abord par son site : il s’agit de l’ancienne usine du constructeur automobile yougoslave Crvena Zastava (Drapeau Rouge), privatisée et transformée en chaîne de montage pour voitures étrangères. Première exportatrice du pays, cette usine symbolise la reconversion de l’économie vers l’Europe et le marché mais aussi sa dépendance aux investissements étrangers. La grève est également remarquable par le nombre (2000 ouvriers) et par l’ampleur des revendications. Les ouvriers demandent un salaires de 50 000 dinars contre 38 000 aujourd’hui (soit 300 euros) quand que le coût de la vie en Serbie est de 36 228 dinars minimum. Ils demandent également de meilleures conditions de travail et notamment la fin de la pratique consistant à transférer aux ouvriers présents la charge de travail des absents.

La troisième raison pour laquelle la grève FIAT est importante, c’est qu’elle semble devoir faire boule de neige. A la mi-Juillet, dans la ville de Valjevo (Serbie centrale), ce sont les 600 travailleurs de l’usine de réfrigérateurs et congélateurs de la firme Slovène Gorenje qui se sont mis en grève. Craignant que les représentants syndicaux ne les trahissent, ils ont élu directement un comité de 15 personnes pour les représenter et exigent également un salaire de 50 000 dinars et de meilleurs conditions de travail (ironie du sort dans une entreprise de congélateurs, l’une des doléances des ouvriers est la température excessive du sol de l’usine).

Enfin, la mobilisation des FIAT a une quatrième conséquence : elle a contraint les organisations syndicales à sortir de leur attentisme. Malgré les pressions très fortes du gouvernement et de la direction de la FIAT qui menace de renvoyer 320 personnes et de réduire la production de 80% - une perspective effarante pour le gouvernement dont toute la stratégie repose sur les investissements étrangers – elles ont fini par soutenir les mobilisations et refuser de faire de la reprise du travail une condition de l’ouverture des négociations.

La conjonction des manifestations citoyennes et des grèves ouvrières en Serbie est révélatrice de l’évolution de l’Union Européenne. Dans les pays de l’ancien bloc soviétique mais aussi du pourtour méditerranéen, c’est souvent le dégoût de la corruption qui suscitait l’appétence pour l’intégration européenne, perçue comme capable de mettre de l’ordre dans les affaires nationales. C’est ce qui explique qu’encore aujourd’hui près de la moitié de la population serbe soit favorable à l’entrée de la Serbie dans l’UE. Mais si la Grèce, l’Italie, l’Espagne ou le Portugal ont d’abord bénéficié du soutient économique de l’UE, celle-ci a drastiquement durci ses conditions et va jusqu’à infliger aux candidats des cures d’austérité avant même de les avoir acceptés.

L’UE montre désormais ses deux visages, celui de la Cour Européenne des Droits de l’Homme et celui de la Commission, et la société serbe se trouve divisée entre ceux que repousse la laideur du second et ceux qu’attirent les charmes du premier. Cependant la minuscule extrême-gauche Serbe, composée principalement d’étudiants et de militants d’organisations non-gouvernementales, fait de grands progrès aussi bien en nombre qu’en organisation et en logistique et tente de faire le lien entre mouvements citoyens et actions ouvrières, ouvrant ainsi la possibilité d’articuler lutte contre la corruption et lutte contre l’austérité. Ce faisant, elle participe au combat des gauches européennes dont le périmètre

 

Olivier Tonneau

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