Nouvelles têtes, vieilles politiques

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Victor Grossman
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vendredi 23 mars 2018
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Chapô
Les grandes maneuvres ont finalement abouti: une nouvelle coalition s'installe au pouvoir en Allemagne. Mais le jeu de chaises musicales entre le SPD et l'Union (CDU/CSU) ne trompe personne: plus ça change et plus c'est la même chose. Un statu quo qui ne peut que profiter à l'extrême-droite

Après près de six mois d'incertitude, le jeu à trois partis de la coalition allemande est plié. Le suspense est terminé, les poules sont rentrées au poulailler. Mais bien des plumes ont été froissées dans l’histoire. Jusqu'en janvier 2017, Sigmar Gabriel portait beau en tant que chef du parti social-démocrate (SPD). En raison de la désastreuse chute de popularité du parti, il a perdu ce titre, mais a reçu le poste prestigieux de ministre des Affaires étrangères comme lot de consolation. Martin Schulz lui a succédé à la tête du parti, désigné avec le score historique et unanime de 100 % des voix. S’en est suivi une remontée fulgurante dans les sondages, qui n'a hélas pas fait long feu. Les électeurs, y compris au sein de son propre parti, se sont vite méfiés de ses promesses vagues et creuses. Les résultats des élections de septembre dernier sont les pires que le SPD ait connus en plus de cinquante ans. Schulz, qui avait du plomb dans l’aile, a d’abord juré haut et fort que son parti en déroute ne participerait plus à une coalition avec les démocrates-chrétiens d'Angela Merkel qui le condamnait à une position de faiblesse, d’impuissance et d’échec, mais qu'il irait se refaire une santé dans l'opposition. Puis ce grand perdant a fait marche arrière et a tenté quelques manœuvres roublardes pour intégrer un nouveau gouvernement de coalition, en s’accaparant le poste de ministre des Affaires étrangères à la place de Sigmar Gabriel. Ce petit coup d'État personnel a eu lieu le 7 février, mais son tour de passe-passe n'a pas fonctionné : personne n’a voulu de lui. Le 9 février, Schulz a dû démissionner de ce poste, et, le 13 février, quitter la tête du parti. L'accord final a été conclu sans lui, et Gabriel et lui ont désormais sombré dans les oubliettes de la vie politique allemande.

Schulz a été remplacé par Scholz, Olaf Scholz, jusqu'alors maire de Hambourg, à la tête du parti, avant que celle-ci ne passe à Andrea Nahles (situé naguère à la gauche du SPD). Scholz n’y est en effet resté que le temps d’être appelé à son tour à de plus hautes destinées au sein du nouveau gouvernement, devenant vice-chancelier de Merkel ainsi que ministre des finances – c’est-à-dire décideur de la politique économique de l'Allemagne mais aussi de toute l'Europe. À Hambourg, on se souvient de Scholz pour son insistance à faire ingérer des émétiques à de présumés passeurs de drogues malgré les objections du corps médical, la condamnation de l'UE et un mort. On se souvient aussi qu’il a défendu les actions des 92 policiers accusés de brutalités physiques lors des manifestations du G-20 l'été dernier. Lors d’un précédent poste ministériel, il a contribué à faire passer l'âge de la retraite de 65 à 67 ans. Surtout, il abhorre le parti Die Linke (Parti de Gauche). On ne voit que trop bien à quoi l’on peut s’attendre de sa part.

Bien que le marasme du SPD se confirme dans les sondages d’opinion, où il stagne actuellement à 18 %, Merkel avait besoin des élus socialistes pour obtenir suffisamment de « oui » au Bundestag et rester au pouvoir. Elle a donc jugé nécessaire de se montrer généreuse, afin que les membres du SPD votent « oui » lors du référendum interne au parti par lequel ses membres devaient valider son entrée dans la coalition. Ils l'ont fait, avec une majorité des deux tiers, et Merkel les a récompensés par six ministères, quand son parti la CDU en a pris sept, et que trois sont allés à sa petite sœur bavaroise la CSU. Le SPD occupe aujourd'hui deux des quatre postes les plus importants, avec Olaf Scholz au ministère des finances et, au prestigieux ministère des affaires étrangères, Heiko Maas, jusqu’alors ministre de la justice, et dont les idées en matière de politique étrangère sont à cette heure à peine connues - si tant est qu'il en ait.

Le chef des Bavarois, Horst Seehofer, mis à la porte par les électeurs de son propre fief à Munich, se consolera avec le très important ministère de l'Intérieur à Berlin, qui le met en charge de la police, de la surveillance et de l'immigration, et comporte un nouveau volet « Heimat » (Patrie), concession faite à celles et ceux qui entendent bien que l'Allemagne reste très allemande, avec si possible peu d'immigrés ou de réfugiés ostensiblement étrangers. On finit par se demander si, d’ici quatre ans, Seehofer aura rendu obligatoire le port du lederhose ou du dirndl, et si un grand crucifix ornera chaque mur officiel.

D’une coalition à l’autre, La distribution des rôles a beaucoup changé. Seuls quatre ministres du gouvernement précédent ont été maintenus mais ils se sont généralement vus attribuer des portefeuilles différents, comme dans un jeu de chaises musicales. Dix ministères sont occupés par des nouveaux venus issus des trois partis, et on compte désormais sept femmes au gouvernement (sur seize membres). Pour les Berlinois, la plus intéressante d’entre elles est Franziska Giffey, âgée de 39 ans seulement, également membre du SPD, qui était jusqu’ici maire du quartier de Neukölln à Berlin-Ouest, un quartier mixte avec une grande proportion de Turcs, d'Arabes et d'autres groupes issus de l’immigration. Les médias s’émerveillent de la voir jolie et enjouée. Reste à voir, comme pour l’ensemble des nouveaux arrivants, quelle sera sa politique en tant que ministre de la Famille, des personnes âgées, des femmes et de la jeunesse.

De nombreux signes incitent au pessimisme quant aux politiques à venir. L'ancienne ministre de l'Environnement, Barbara Hendricks, qui s’était courageusement opposée à Volkswagen et au puissant lobby de l'automobile dans leur escroquerie criminelle sur les émissions de diesel, ne fait plus partie du nouveau gouvernement. Sigmar Gabriel non plus. S’il a esquivé bien des problèmes en tant que ministre des Affaires étrangères, il a néanmoins été l’un des seuls orateurs lors de la récente conférence sur la sécurité à Munich qui ait appelé à assouplir les sanctions contre la Russie, à traiter de manière diplomatique et non pas militaire les questions comme l'Ukraine, la Syrie, ou encore à s’être inquiété du déploiement et les manœuvres terriblement sensibles et périlleuses des troupes de l'OTAN (Allemands compris) à la frontière russe près de la mer Baltique.

La seule ministre du précédent gouvernement à garder son poste, à l'exception de la chancelière Merkel, est Ursula von der Leyen, et elle est la plus dangereuse. Comme d’autres personnalités politiques de premier rang aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, elle ne s’intéresse pas à la diplomatie, mais à la course à l’armement, le plus perfectionné qui soit, qu’il s’agit de placer au plus près de Moscou de la manière la plus provocante possible.

Que ce faucon à la rhétorique habile ait conservé son poste n'est pas de bon augure pour qui souhaite voir décroître les tensions qui traversent  tous les coins du globe. Avec Theresa May, Emmanuel Macron et Mike Pompeo, pour n'en nommer que quelques-uns, Leyen est en bonne compagnie.

Maintenant que les trois partis au pouvoir sont reconduits pour un nouveau mandat, et alors que le SPD peine à conserver dans les sondages la position de second parti qui était habituellement la sienne, on peut filer la métaphore des poules qui rentrent au bercail car autour du poulailler rôdent quelques renards fort affamés aux intentions bien louches, dont le nombre et la force vont croissant. L'Alternative pour l'Allemagne (AfD; extrême droite), qui compte aujourd'hui 92 délégués au Bundestag, surfe sur chaque motif de frustration en Allemagne, et il y en a beaucoup. Comme aux États-Unis et ailleurs, le fossé entre les ultra-riches et les personnes en difficulté et frappées par la pauvreté ne cesse de se creuser. L'AfD est elle aussi favorable à une Allemagne militairement puissante, elle aussi est du côté des riches. Mais elle l’est en coulisse, tandis que sur la scène ses malins orateurs entonnent des mélodies sociales, parfois presque lyriques, mais jamais sans une grosse caisse tonnant la haine des « islamistes » et de tous les immigrants et réfugiés – un sentiment trop souvent repris par les autres partis, qui espèrent ainsi s’épargner de nouvelles pertes à droite. Récemment un dirigeant de l'AfD a été trop loin : ses attaques contre les personnes d'ascendance turque étaient si outrageusement racistes qu'il a dû démissionner. Mais ses vues ont été visiblement bien accueillies par son public.

Malheureusement, l'AfD comble le vide créé par la défiance légitime vis-à-vis des anciens partis, rappelant de manière inquiétante l'évolution de la situation en Allemagne il y a quelque quatre-vingt-dix ans. Je crains fort que Die Linke, qui a ses fidèles, mais stagne à 9 ou 10% des suffrages (malgré des progressions anecdotiques), ne comble pas ce vide politique comme elle le devrait. En Allemagne de l'Est, trop de gens considèrent le parti comme faisant partie de l'establishment. Il a été trop frileux, et a trop espéré d'éventuels postes dans la future coalition, comme ceux qui ont déjà été obtenus dans deux États est-allemands et à Berlin (avec trop peu de résultats à la clé). Je trouve que Die Linke manque d’une politique militante et audacieuse pour mobiliser la rue. Malheureusement, Die Linke semble bien trop souvent prise au piège de dissensions internes à son leadership, en particulier entre la coprésidente du parti Katja Kipping et la coprésidente du groupe parlementaire Sahra Wagenknecht. Il y a désaccord sur le nombre d'immigrants ou de réfugiés qui devraient être autorisés à entrer en Allemagne, sur l'acceptation ou le rejet de la domination de Netanyahou en Israël et en Palestine, sur la politique à l'égard de la Russie et sur les possibilités de former un mouvement plus ample au-delà des rangs du parti, dans l’esprit de la France insoumise – option que soutient Wagenknecht mais à laquelle d'autres dirigeants s'opposent. Il est urgent que le congrès du parti au mois de juin à Leipzig résolve les différends et l'achemine vers une opposition populaire unie contre les guerres actuelles et contre celles qui se profilent, contre la pauvreté, en Allemagne et dans tous les pays dont les ressortissants en fuite viennent en Allemagne chercher l'asile et une vie décente.

Il y a eu quelques grèves militantes au cours des derniers mois, certaines sont toujours en cours. Peuvent-elles contribuer à développer des anticorps contre les politiques rances du nouveau gouvernement ? Peut-on renforcer les clôtures contre les renards qui rôdent, et qui sont par nature loin d'être de pacifiques véganes ? Les tendances peuvent-elles être inversées ? L'Europe et le monde ont un besoin urgent de changements.

 

Victor Grossman

 

Bulletin de Berlin n° 142, 14 mars 2018

 

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Crédit photo
Photo: Renard et tétras noir dans un paysage hivernal, tableau de Bruno Liljefors, Stockholm, domaine public
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