Sankara, l'homme qui avait tort d'avoir raison trop tôt

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Jérôme Chakaryan-Bachelier
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mercredi 7 mars 2018
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Chapô
A l'occasion de la journée internationale des droits des femmes, se replonger dans les luttes de Thomas Sankara pour l'émancipation nous rappelle une chose : l'une des principales exploitations est celle du genre féminin. Pour émanciper, décoloniser et démocratiser le Burkina Faso, Thomas Sankara avait bien compris qu'il lui faudrait être féministe.

C'est dans le cadre de 3 voyages humanitaires que j'ai pu découvrir l'ampleur de l'héritage de Thomas Sankara. Si j'en avais entendu parler en France, c'est surtout sur place que j’ai découvert son empreinte. A travers des discussions autour d'une table, en buvant du bissap et en mangeant des arachides, on ne peut qu'être saisi par cet incroyable chemin parcouru en 4 années au pouvoir.

L’arrivée à Ouagadougou

En arrivant dans la capitale burkinabè Ouagadougou, la première surprise arrive avant même d'atterrir dans la capitale de ce pays de 18 millions d'habitants : une pause à Niamey aux allures d'arrêt en gare. Les passagers à destination de Niamey sortent, d'autres rentrent pour la destination finale. De nuit, Ouaga s'étend comme une longue toile d'araignée dorée avec entre ses fils des océans bruns. Ce sont les routes principales illuminées entre des quartiers obscurcis par manque d'électricité. Cette ville n'était qu'un village lorsque les colons français sont arrivés au XIXe siècle. Arrivé à l'aéroport, on est saisi par l'accueil et les sourires. Dans le hall, on voit ces « Vieux pères », que Tiken Jah Fakoly décrit si bien dans sa chanson, se jeter dans les bras de ceux qui les attendent.

Quelque moments après, on se retrouve soit dans un pick up luxueux à l'américaine, soit dans un vieux taxi qui traîne sa vieille carcasse sur des routes fatiguées. Arrivé de nuit, je me retrouve pris de vertige par l'obscurité de cette ville de 2,5 millions d'habitants. Parfois, de cette pénombre sortent des visages fatigués par la faim. En 2015, 1,5 million de personnes vivaient en insécurité alimentaire et 40,1% des mortalités infantiles étaient associées à la malnutrition.

Le lendemain, j'arrive dans un village à 1 heure et demie au sud de Ouagadougou. Dans ce village, ni eau courante, ni électricité. Je vais passer 4 semaines dans une communauté où l'une des principales activités est le fonctionnement d'un orphelinat. Je suis en compagnie de Québécois qui ont récolté des fonds afin de financer des panneaux solaires pour le dispensaire et le lycée et une multitude de petites initiatives pour essayer de changer le quotidien de cette communauté.

À peine sorti de la voiture, je vois se dessiner un groupe à 500 mètres qui court dans notre direction. Ce sont des enfants qui, dès notre arrivée, se lancent dans un sprint en soulevant la poussière et en criant « nassara, nassara !!! ». À quelques mètres de la voiture, les plus grands freinent des quatre fers. Visages fatigués, tee-shirt déchirés, pieds nus, la première demande est déconcertante : « ballon, ballon !! » En même temps que nous exprimons notre surprise se faufilent des retardataires de la course. Ces derniers ont quelques années d'âge. Ils arrivent essoufflés et dans un dernier soupir lancent leurs petits bras vers nous en déclarant : « boukou ma ! » : « prends moi ! » Il est évident que ces petits êtres connaissent leur grand charme : ils se retrouvent quelques instant plus tard dans vos bras et en profitent pour saisir vos cheveux, fixez vos yeux clairs, caresser votre peau blanche. Une scène de la sorte dans nos sociétés est impensable. L'accueil et la simplicité de ce peuple vont exercer un charme pendant mon séjour qui perdure encore dans mes souvenirs d’aujourd'hui.

Le Burkina Faso d'alors est un peuple de 18 millions d'habitants. Il est dirigé par un président élu à quatre reprises, Blaise Compaoré. C'est un pays entouré au sud par la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin, et plus au nord par le Niger et le Mali, avec qui il partage un problème récurrent depuis des décennies : la désertification causée par le Sahel.

Nous travaillons quotidiennement pendant ces 4 semaines, mais le soir nous nous retrouvons autour d'une Brakina, bière locale. Bien évidemment, les discussions basculent très rapidement sur la politique. Revient alors le nom d'une personne dont j'avais déjà entendu parler à travers mes lectures. Thomas Sankara. Pendant ce séjour, nous irons nous recueillir devant sa tombe, ou ce qui est présenté comme sa tombe, car les derniers éléments d'enquête sur son assassinat n'ont pas permis de confirmer l'identité de la dépouille.

Sur les murs, les tee-shirts, son nom, sa figure reviennent en permanence. Elle sera omniprésente lors de l'insurrection burkinabe de 2015 qui verra l'homme qui le remplaça en 1987 démissionner et fuir en Côte-d'Ivoire, escorté par la France: ce même Compaoré.

Une formation militaire

Sankara naît dans la Haute-Volta, territoire ouest-africain, le 21 décembre 1949. Ce territoire est le résultat de différents découpages sous l'occupation française, qui commença à la suite de la fameuse conférence de Berlin (1884-1885). Sankara est le fils d'un ancien militaire qui participa à la libération de la  France à l’issue de la deuxième guerre mondiale. Sankara subit dès son plus jeune âge les moqueries et la violence sociale exercées par l'occupant français. Bien qu'étant d'une famille d'origine musulmane, le père de Thomas Sankara décide de se convertir au catholicisme. Son fils suivra une scolarité religieuse, jusqu'à devenir enfant de choeur. Mais Sankara refuse de faire le séminaire. Il entre au collège puis au Prytanée militaire du Kadiogo à Ouagadougou. Le pays qui vient d'accéder à l'indépendance en 1960 a besoin de cadres militaires. C’est paradoxalement dans cette école militaire que Sankara va s’ouvrir à la politique. Adama Touré, militant du PAI, parti africain de l’indépendance, marxiste convaincu, y enseigne l’histoire. Après le baccalauréat, Sankara suit une formation d’officier à l’académie militaire d’Antsirabé, à Madagascar. Dans cette île paradisiaque, il continue sa formation politique à travers différentes rencontres et lectures. Il prend conscience de la condition de son pays et n'hésite pas à partager son opinion. Sennen Andriamirado déclare à propos de Sankara : « Il faisait notre formation idéologique. Nous avons beaucoup appris grâce à lui… […] Nous passions des heures à l'écouter sans nous lasser. »

C'est pendant cette période de formation que Madagascar va connaître une révolution qui va marquer Sankara. Il rentre dans son pays d'origine et récupère la responsabilité de l’organisation de la nouvelle génération des jeunes officiers, formés dans des écoles militaires à l’étranger. Cette nouvelle génération est asphyxiée par les anciens officiers de l’armée coloniale. Sankara participe à la guerre contre le Mali en 1974 et réussit à se faire connaître par une embuscade lors de laquelle il obtient des informations décisives par l'intermédiaire d'un villageois. Ce villageois sera fait prisonnier par les troupes maliennes, torturé puis assassiné. Sankara sera affecté par cette mésaventure toute sa vie et essaiera en permanence d'éviter toute effusion de sang, préférant le débat argumenté à la lutte armée.

La nouvelle génération d'officiers dont Sankara fait partie se rebelle contre la vieille génération d'officiers qui ne cesse de fomenter coup d'État sur coup d'État.

Les officiers de cette nouvelle génération se rassemblent d’abord sur la base de revendications d’amélioration de leurs conditions, ainsi que de celles de leurs soldats, puis ils en viennent, peu à peu, à fonder des structures clandestines proches des milieux civils marxistes, eux-mêmes clandestins. En 1976, Sankara se lie d’amitié avec Blaise Compaoré lors d’un stage au Maroc et il le présente à ses camarades. La même année, il réussit à obtenir des chefs de l’armée la création du Centre national d’entraînement commando, situé à Pô, une ville  à 150 km au sud de la capitale Ouagadougou.

Blaise Compaoré, qui était orphelin, est adopté par le père de Thomas Sankara comme un de ses enfants. Il déjeune tous les jours en famille quand il est à Ouagadougou.

Les débuts en politique

En septembre 1981, Thomas Sankara est nommé secrétaire d’État à l’information dans le gouvernement du colonel Saye Zerbo. Mais, comme on pouvait s'y attendre, il jette l'éponge le 21 avril 1982, et déclare en direct à la radio et la télévision : « Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple ! »

Le 7 novembre 1982, un nouveau coup d’État porte au pouvoir le médecin militaire Jean-Baptiste Ouédraogo. De nombreuses personnes pensent que Thomas Sankara est derrière ce nouveau putsch. Il n'en est rien. Sankara pense que les conditions ne sont pas réunies pour pouvoir mettre en place sa politique. Néanmoins, dans l'idée de bénéficier de sa popularité grandissante, Jean-Baptiste Ouédraogo le nomme premier ministre en janvier 1983. Il profite de cette nomination pour rencontrer d'autres dirigeants du tiers-monde et invite à cette occasion le général libyen Kadhafi, ce qui n’est pas sans provoquer des troubles diplomatiques notamment avec la France de François Mitterrand. Le dynamisme et l’audace de Sankara lui coûtent son poste. Il est mis aux arrêts le 17 mai, au moment où Guy Penne, conseiller de François Mitterrand, se rend à Ouagadougou. Pour Sankara ces deux évènements sont liés. Son frère adoptif Blaise Compaoré refuse de reconnaître le nouveau pouvoir et parvient à rejoindre les commandos de Pô, dont il a récupéré la responsabilité.

La société burkinabè se rebelle. Des manifestations de lycéens débutent à Ouagadougou, à l’initiative du PAI (Parti africain de l’indépendance) et de l’ULCR (Union des luttes communistes reconstruites), pour exiger la libération de Thomas Sankara. Le pouvoir cède et le place sous résidence surveillée à Ouagadougou. Avec la complicité de la nouvelle génération d'officiers, il prépare son arrivée au pouvoir. Dans un souci d'unité, il tente de rallier au processus révolutionnaire le PCRV (Parti communiste révolutionnaire voltaïque), qui refuse. Après plusieurs reports, le 4 août 1983 est choisi. Date clé de la Révolution française à laquelle les privilèges de l’Ancien Régime avaient été abolis, elle sera la date à laquelle les commandos de Pô, sous la direction de Blaise Compaoré, se mettront en mouvement vers Ouagadougou. Les civils, parfois armés, sont mis à contribution pour de multiples missions. Thomas Sankara devient président de la Haute-Volta. Dès la prise du pouvoir, il appelle la population à se constituer en CDR, comités de défense de la révolution.

Refaire l’école africaine

La situation sociale du pays dont hérite alors le nouveau président ressemble beaucoup à celle que j'observe, en tant que bénévole humanitaire, en cette année 2013, à la différence que la population a plus que doublé.

Les écoles sont bondées. 90 élèves par classe pour les écoles primaires, plus de 100 pour les lycées. Dans certaines écoles, pas de pupitre pour apprendre, pas de salle. Les cours sont donnés dehors à même le sol. Les directeurs d'établissement n'ont parfois pas d'électricité et doivent photocopier avec de vieilles machines usées fonctionnant à la main.

Ce sont dans des conditions bien pires que Sankara et son gouvernement se lancent dans une politique d'alphabétisation. Sankara déclare à cette époque à la tribune des Nations unies que « 98 % [...] des 7 millions d'habitants » ne savent ni lire ni écrire, que le taux de scolarisation des enfants est de 16 %. Aucun développement n’est possible sans des acteurs instruits, mais le Burkina est pauvre : « 100 % du budget ne pourrait même pas suffire à scolariser tous les enfants. » Pourtant, avec l’aide des populations, de 1983 à 1985, le taux de scolarisation passe de 16,5 % à 20,9 % et, en 86, à 24 % selon l’Unicef (avant, il augmentait de moins de 1 %/an). En 1985, le gouvernement augmente de 16 % le nombre d’enseignants. Pendant la saison sèche on alphabétise les paysans désoeuvrés. On enseigne dans les 10 langues du pays et on forme la population à l’hygiène, la santé de base, la gestion pour les paysans et les commerçants.

Dans les classes bondées que je découvre en 2013, j'observe des visages d'enfants épuisés. Fatigués par la dureté de la vie. Nombre d'entre eux doivent se lever tôt pour aller chercher de l'eau pour pouvoir se laver ou se réhydrater. L'un de mes amis m'explique comment les parents décident de choisir quand l'enfant doit se nourrir : « Le matin l'enfant mange quelque chose pour pouvoir tenir la journée, le soir on le nourrit pour passer la douleur affreuse que provoque la faim afin que l'enfant dorme. » Dans ces conditions les professeurs du primaire doivent rester vigilants. Des enfants sortent en plein cours prétextant une envie pressante. Le professeur doit surveiller si l'enfant ne va pas escalader un arbre pour essayer de trouver un fruit. En un instant l'accident peut être fatal. Un noyau se coince dans la gorge, l'enfant s'étouffe et ne reviendra plus le soir au foyer. Le professeur doit vite réagir s'il ne veut pas que l'enfant rejoigne les statistiques effrayantes de l'Organisation des nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, où on peut lire que 100 000 personnes meurent par jour de faim ou de ses suites immédiates dans le monde. En cas d'accident, le professeur doit sauter sur sa mobylette et amener l'enfant au premier centre de santé pour essayer de le secourir.

Le dispensaire du village où je réside est dans un état déplorable. Ça n'empêche pas le médecin d'avoir une bonne humeur et un humour qui forcent le respect. Il nous fait visiter la maternité et la salle d'opération ou il doit s'éclairer avec « des chinoiseries » qui peuvent tomber en panne au pire des moments. La salle d'accouchement est indigne du XXIe siècle. Le lit d'accouchement, où tellement de femmes décèdent, est composé d'un matelas usé qui laisse voir le sommier métallique sur lequel il repose. Les ustensiles médicaux sont dans une bassine métallique à même le sol.

Si mes compagnons d'aventure, qui ont déjà voyagé dans différents pays d'Afrique, me déclarent qu'ils ont observé une légère amélioration des conditions de vie en Afrique, depuis la crise de 2008 les pays du tiers-monde connaissent une cure d'austérité ravageuse. Le programme alimentaire mondial (PAM) a vu par exemple son budget réduit d'année en année. Alors que ce programme avait lancé une initiative « école contre nourriture » permettant à des familles d'envoyer leurs enfants à l'école pour soulager le budget familial de plusieurs repas, les denrées aujourd'hui n'arrivent plus à temps, ou alors en quantité insuffisante. En conséquence, alors que le nombre d'enfants scolarisés avait auparavant augmenté, il diminue inexorablement d'année en année.

« Vivre africains, pour vivre libres et dignes »

Dans le contexte de l'arrivée au pouvoir de Sankara, il se passe un peu la même histoire. Dans les années 1980, l’Afrique vit sous les programmes d'ajustement structurel, imposés par la Banque mondiale et le FMI. Ces programmes entraînent un chômage de masse et désorganisent le système éducatif et sanitaire. En conséquence, les dettes explosent et le FMI dirige les pays à coups de programmes austéritaires, en libéralisant tous les secteurs de l'économie permettant aux entreprises occidentales de s’installer et d’acquérir des taux de rendement juteux. Les aides au développement repartent presque immédiatement vers les pays du nord, soit sous forme d'intérêts, soit en investissements d'entreprises privées qui récupèrent les marchés publics à coup de pots-de-vin versés à des chefs d'État complaisants avec l'ancienne puissance coloniale. Dans ces conditions, les résultats en matière de santé obtenus pendant les 4 années où Sankara et son gouvernement sont au pouvoir sont époustouflants. Ils sont salués par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). 2,5 millions de Burkinabè sont vaccinés, entraînant l'éradication de la poliomyélite, de la rougeole ainsi que de la méningite, et faisant chuter le taux de mortalité infantile alors le plus haut d’Afrique.

Sankara a longuement préparé son accession au pouvoir sans jamais oublier son objectif principal : « Refuser l’état de survie, desserrer les pressions, libérer nos campagnes d’un immobilisme moyen-âgeux ou d’une régression, démocratiser notre société, ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l’avenir. » Le diagnostic à l’évidence, était sombre : « Un taux de mortalité infantile estimé à 180 pour 1 000, une espérance de vie se limitant à 40 ans, […] un médecin pour 50 000 habitants. »

Pour Sankara, l'Afrique doit se libérer de la domination de l'Occident, conséquence de la traite négrière et de la colonisation. On ne décide pas de devenir chef de l’État, « on décide d’en finir avec telle ou telle forme de brimade, d’exploitation, de domination. C’est tout. » « Vivre africains, pour vivre libres et dignes. » Il lance une politique d'intervention de l'État dans l'économie, tout en changeant le nom du pays un an après sa prise de pouvoir, le 4 août 1984. La Haute-Volta devient le Burkina Faso. Traduit des langues locales, la signification résonne comme un défi à son propre peuple : le pays des hommes intègres. Gentilé invariable : Burkinabè.

En quelques années, le pays deviendra autosuffisant au niveau alimentaire. Dans un autre discours célèbre, Sankara déclare : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans l’esclavage [...] Acceptons de vivre Africains. C’est la seule façon de vivre libres et dignes [...] Où est l’impérialisme ? Regardez vos plats quand vous mangez. Ces grains de riz, de maïs et de mil importés, c’est cela l’impérialisme. »

Pour mettre en place ses politiques, Sankara s'appuie sur de nombreuses structures et partis, notamment l'Union de lutte communiste reconstruite. En 1984, le gouvernement Sankara nommera le président actuel du Burkina Faso, Roch Kaboré, au poste de directeur général de la Banque internationale du Burkina. Celui-ci est fils de fonctionnaires. Son père occupe différents postes de ministre à partir de l'indépendance. Il est donc étonnant de le voir rejoindre une structure d'influence marxiste pendant ces 4 années, lui qui est né, comme le disent les Burkinabè, « avec une cuillère en or dans la bouche ». Il poursuivra sa carrière d'anguille politique après la disparition de Sankara. Tout d'abord au sein des différents gouvernements Compaoré, puis pour piloter la dévaluation du Franc CFA pendant le gouvernement Balladur. Le Franc CFA fait partie de ces nombreux débris laissés sous le paillasson colonial. C'est une monnaie arrimée à l'Euro et dont la plupart des décisions la concernant sont soumises au droit de veto français.

La France est certes garante du Franc CFA, il n'empêche qu'elle en tire plus d'avantages que d'inconvénients. Macron, dans son discours à Ouagadougou le 28 novembre 2017, a beau dire qu'il est ouvert à la discussion sur une réforme du Franc CFA, il n'en reste pas moins que les différents chefs d'États qui ont essayé de remettre en cause son existence ou son fonctionnement ont bien souvent connu de nombreuses mésaventures.

Pour une libération des femmes

Dans cette intervention, le président français citera à plusieurs reprises Thomas Sankara. Mais en décidant également d'axer une partie de son discours sur la condition féminine et notamment sur la déscolarisation des jeunes filles à la suite de grossesses précoces, Emmanuel Macron a provoqué dans la salle des réactions hostiles. Ce faisant, il s'inscrit pourtant dans l’une des luttes de Thomas Sankara, pour laquelle ce dernier a écrit ses plus beaux discours. Ici, le 8 mars 1987 :

« Femme-source de vie, mais femme-objet. Mère, mais servile domestique. Femme nourricière, mais femme-alibi. Taillable aux champs et corvéable au ménage, cependant figurante sans visage et sans voix. Femme-charnière, femme-confluent mais femme en chaînes, femme-ombre à l’ombre masculine. Pilier du bien-être familial, elle est accoucheuse, laveuse, balayeuse, cuisinière, messagère, matrone cultivatrice, guérisseuse, maraîchère, pileuse, vendeuse, ouvrière. Elle est une force de travail à l’outil désuet, cumulant des centaines de milliers d’heures pour des rendements désespérants. […] Trop occupée pour accorder l’attention voulue à ses enfants, trop épuisée pour penser à elle-même, la femme continuera de trimer : roue de fortune, roue de friction, roue motrice, roue de secours, grande roue. Rouées et brimées, les femmes, nos soeurs et nos épouses, paient pour avoir donné la vie. Socialement reléguées au troisième rang, après l’homme et l’enfant, elles paient pour entretenir la vie. Ici aussi, un Tiers-monde est arbitrairement arrêté pour dominer, pour exploiter. »

Comme sur d’autres sujets, il n'hésite pas à citer les intellectuels qui ont influencé les mouvements révolutionnaires en Europe aux XIXe et XXe siècles :

« Engels a fait l'état de l'évolution des techniques mais aussi de l’asservissement historique de la femme qui naquit avec l’apparition de la propriété privée, à la faveur du passage d’un mode de production à un autre, d’une organisation sociale à une autre. […] La tendresse protectrice de la femme à l'égard de la famille et du clan devient le piège qui la livre a la domination du mâle. »

Et dans un autre discours à l'ONU :

« Des femmes qui luttent et proclament avec nous que l’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort. […] Seule la lutte libère et nous en appelons à toutes nos soeurs de toutes les races pour qu’elles montent à l’assaut pour la conquête de leurs droits. »

Sankara nomme plusieurs femmes dans son gouvernement. Il leur demande de lutter pour obtenir l’émancipation de leur sexe. Il se prononce contre la polygamie, qu’il réglemente, et l’excision, qu’il interdit.

Les femmes burkinabè d'aujourd'hui ont bénéficié en partie de cette volonté de Sankara de faire évoluer la société traditionnelle. Mais encore aujourd'hui, c'est elles qu'on observe le plus souvent porter aussi bien au sens propre qu'au sens figuré le poids le plus lourd de la société burkinabè. Sous plusieurs kilos de nourriture directement posés sur la tête dans des paniers ou bassines, un enfant sur le dos, le visage exténué, je réalise combien ces individus subissent de plein fouet l'accumulation des inégalités. Je les observe aux différents marchés que l'on trouve à travers les nombreux villages que nous traversons, mais aussi autour des gares de bus. Elles sont là à essayer de récolter quelques pièces pendant que le mari, bien souvent, sirote de son côté une bière en regardant un match de football. Elles préparent les repas sur des cuisinières à même le sol en plein soleil. Toujours et encore avec un enfant sur le dos. Je me rappelle cette jeune mère qui n'avait pas 20 ans et qui nous demanda de l'aider à financer son retour au lycée, qu'elle avait dû quitter après sa grossesse. Le père de l'enfant, lui, n'a pas eu à souffrir d'une telle injustice.

Le réchauffement climatique en perspective

Dans cette société ou les problèmes s'accumulent, l'un d'eux me semble le plus terrifiant lorsqu'on observe les courbes de températures de ces dernières années. Les dégâts environnementaux du capitalisme sont non seulement observables par de véritables lacs de déchets plastiques, causés par la non-collecte des poubelles, mais également par l'air respiré dans les villes où les vieux tacots de l'Europe sont envoyés pour connaître une seconde vie. Le passage d'une forme de société traditionnelle à un monde globalisé sans le passage d'une construction d'un État au sens moderne du terme est un désastre à bien des points de vue. Sankara est l'un des leaders de son époque à avoir senti les conséquences désastreuses du système économique. Il s'exprimait ainsi le 4 février 1986, lors d'une conférence sur l'arbre dénommé Sylva à Paris :

« La perturbation impunie de la biosphère, par des rallyes sauvages et meurtriers, sur terre et dans les airs, se poursuit. Et l'on ne dira jamais assez combien tous ces engins, qui dégagent des gaz, propagent des carnages. »

Il propose de prélever 1% des sommes consacrées à la recherche spatiale pour lutter contre la désertification pour « sauver l'arbre et l'environnement ». Il continue, avec une certaine touche d'humour particulière : « Nous ne désespérons pas qu'un dialogue avec les Martiens puisse déboucher sur la reconquête de l'Eden. » Il ne rate pas cette occasion pour affirmer ses convictions politiques :

« Les consciences émues, même sincères et louables, de multiples forums et institutions ne pourront reverdir le Sahel, lorsqu’on manque d’argent pour forer des puits d’eau potable de 100 mètres et que l’on en regorge pour forer des puits de pétrole de 3000 mètres ! Karl Marx le disait, on ne pense ni aux mêmes choses, ni de la même façon selon que l’on vit dans une chaumière ou dans un palais. Cette lutte pour l’arbre et la forêt est surtout une lutte anti-impérialiste. Car l'impérialisme est le pyromane de nos forêts et de nos savanes. »

Un tel président, dans une région où les autres chefs d'État s'accommodent fort bien de la fameuse politique françafricaine, pose de nombreux problèmes. Sankara met bien en place des politiques austéritaires, mais celles-ci concernent les membres du gouvernement et les différents représentants de l'État. Les vieilles berlines sont vendues pour des Renault 5 et lui-même se déplace sur un vélo. Alors c'est sur des symboles qu'on va essayer de le déstabiliser. On lui reproche le nombre de militaires dans les rues et le port de l'uniforme ainsi que de son arme lors de ses déplacements. C'est que l'idée que se fait Sankara des militaires et du rôle de l'armée est tout autre que celle des gens qui l'attaquent :

« Le militaire doit vivre et souffrir au sein du peuple auquel il appartient, finie l’armée budgétivore. Désormais, elle sera aux champs [...], elle construira des écoles et des dispensaires dont elle assurera le fonctionnement, entretiendra les routes et transportera le courrier, les malades et les produits agricoles […]. L’armée nationale populaire ne fera de place à aucun militaire qui méprise son peuple, le bafoue et le brutalise. [...] Un militaire sans formation politique et idéologique est un criminel en puissance. »

Une révolution fragile

C'est donc sur d'autres sujets qu'il va falloir trouver une faille pour renverser ce président. C'est sans doute le changement de gouvernement en France après les législatives de 1986 et le retour de M. Françafrique, Jacques Foccart, qui va provoquer l'assassinat de Thomas Sankara.

La société burkinabè se tend au rythme des réformes du gouvernement. Celle sur l'école burkinabè sera rejetée par les comités de défense de la révolution. Ces comités seront utilisés pour contrecarrer le pouvoir des syndicats hostiles au gouvernement de Sankara et défendre la Révolution Démocratique. Ces Comités auront pour mission de participer, comme indiqué dans les statuts, « à la construction socio-économique du pays, à son épanouissement culturel, au maintien de la sécurité et de la défense militaire du Pays, à la formation politique et idéologique du peuple et à la destruction de toutes les entraves au développement économique et social, notamment la destruction des entraves à l’émancipation de la femme et la solution des problèmes du monde paysan. »

Cependant les CDR seront responsables d'exactions. Sankara répond aux critiques sur l'aspect non démocratique de la Révolution de la manière suivante :

« La démocratie est le peuple avec toutes ses potentialités et sa force. Le bulletin de vote et un appareil électoral ne signifient pas, par eux-mêmes, qu’il existe une démocratie. Ceux qui organisent des élections de temps à autre et ne se préoccupent du peuple qu’avant chaque acte électoral, n’ont pas un système réellement démocratique. Au contraire, là où le peuple peut dire chaque jour ce qu’il pense, il existe une véritable démocratie car il faut alors que chaque jour l’on mérite sa confiance. On ne peut concevoir la démocratie sans que le pouvoir, sous toutes ses formes, soit remis entre les mains du peuple ; le pouvoir économique, militaire, politique, le pouvoir social et culturel. »

Le 3 janvier 1984, les tribunaux populaires de la révolution sont créés pour exercer une justice qui aura la « mission d’accomplir la volonté du peuple ». Sur quels textes s'appuieront-ils ? « Il suffit qu’ils se laissent guider par le sentiment de la justice populaire. »

Les accusés n'auront pas le droit d'avoir des avocats. La peine de mort est interdite, mais la justice est mise en scène à la radio et à la télévision. Les jugements de ces tribunaux créeront de nombreuses tensions. Tout opposant à la Révolution pouvait passer devant le tribunal.

L’impérialisme de la dette

Mais c'est sans aucun doute son discours le plus connu, à Addis-Abeba, qui provoquera sa chute. Dans ce discours, il s'attaque à un sujet toujours et encore contemporain : la dette.

Il commence par dénoncer les absents au sommet de l'Organisation de l'unité africaine, puis il explique selon lui les raisons des dettes africaines : « Les origines de la dette remontent aux origines du colonialisme. » Il continue en dénonçant l'évolution sémantique de la situation de domination des pays africains :  « La dette, sous sa forme actuelle, est une reconquête savamment organisée de l’Afrique. » Les bailleurs de fonds se sont transformés en « assassins techniques » qui présentent « des dossiers et des montages financiers alléchants ».

Il cite de nombreuses personnes qui demandent l'annulation pure et simple de la dette, pour poursuivre sur un autre problème qui nous est familier :

« Il y a crise aujourd’hui parce que les masses refusent que les richesses soient concentrées entre les mains de quelques individus. Il y a crise parce que quelques individus déposent dans des banques à l’étranger des sommes colossales qui suffiraient à développer l’Afrique. »

Il analyse le monde et le divise en deux groupes afin de transformer son discours en un appel internationaliste : « Du reste les masses populaires en Europe ne sont pas opposées aux masses populaires en Afrique. Ceux qui veulent exploiter l’Afrique sont les mêmes qui exploitent l’Europe. » Une nouvelle fois, ses propos résonnent avec l'actualité : « Un pauvre, quand il vole, ne commet qu’un larcin, une peccadille tout juste pour survivre et par nécessité. Les riches, ce sont eux qui volent le fisc, les douanes. Ce sont eux qui exploitent le peuple. »

Il demande du soutien et reconnaît implicitement que si « seul [le Burkina Faso] refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence ! »

Il se retrouvera bien seul et ne reviendra jamais à un sommet africain après cette prise de position dans laquelle il finit d'énoncer les réussites accomplies par les burkinabè et son gouvernement. Ce discours de Sankara n’est pas sans rappeler celui prononcé par Rafael Correa à la Sorbonne le 6 novembre 2013. Les mêmes méthodes furent utilisées en Amérique latine, et elles le sont une nouvelle fois dans l’Europe que j’habite aujourd’hui.

Une fin brutale

Au contraire de Correa, Sankara ne pourra pas aller au terme de ses ambitions. Non que Correa n'ait pas été visé par des attentats émanant de l’étranger et destinés à le renverser, mais tout simplement parce que Correa, comme de nombreux autres chef d'États en Amérique latine, a échappé à ces tentatives de meurtres. Le 15 octobre 1987, lors d'une réunion du Conseil de l'entente, organe de la révolution, deux militaires arrivent et abattent les gardiens du bâtiment où se déroule la réunion. Sankara et les personnes présentes ne sont pas étonnés. Les rumeurs de complot se faisaient sentir de plus en plus. Sankara s'exclame alors : « Restez là, c'est à moi qu'ils en veulent. » Quelques instants plus tard, Sankara est fauché du haut de ses 34 ans. Les deux militaires poursuivent la basse besogne en mitraillant à l'intérieur de la salle de réunion. Alouna Traoré survivra par miracle.

Le Burkina Faso perd son président, l'Afrique gagne un héros. De Dakar à Niamey, de Libreville à Paris, on pleure l'assassinat de Thomas Sankara. Blaise Compaoré devient le nouveau chef d'État et dissout les comités nationaux de la révolution. Compaoré remettra en place les vieilles recettes libérales de politique d'ajustement structurel (PAS), si bien décrites dans l'excellent documentaire de Michel K Zongo, La Sirène de Faso Fani. Le 31 octobre 2015, après plusieurs changements constitutionnels et une tentative de modifier un article de la loi fondamentale limitant le nombre de mandats présidentiels, la colère éclate, entraînant la démissionde Compaoré. Le pays qu’il laisse est dans un état pire que celui dans lequel il l'avait trouvé.

Dans ce Burkina que je quitte après 4 semaines, j'ai l'impression que ce que nous avons  fait est une goutte d'eau dans un océan. Certes, le dispensaire aura de l'électricité, le lycée aussi, la maternité a un nouveau lit pour accoucher… Mais combien de dispensaires et d'écoles sont sans électricité au Burkina Faso ? C'est plutôt ce que ces 4 semaines m'ont apporté à moi que je retiens. Exténué, je quitte mes camarades d'aventure à l'aéroport. Je m'endors avant même le décollage de l'avion. Le lendemain je dois retourner a mon travail. Je suis cuisinier. Nous sommes en février, et à Berlin c'est la Berlinale.

Je rate mon réveil et me retrouve en retard. Usé psychologiquement, les choses qui nous paraissent banales me semblent absurdes : les portes automatiques d'un bâtiment, l'ascenseur, toutes ces lumières et cette propreté... À midi, mes responsables décident de me laisser seul m'occuper du buffet. Je déambule autour de cette montagne de nourriture qui finira en grande partie dans la poubelle. J'entends ici et là les questions des journalistes qui me semblent venir d'une autre planète et là, subitement, je découvre Lucien à côté du buffet. Je le vois, grand, maigre, avec son visage affamé, regardant le buffet, habillé de vêtements en lambeaux. Il a les yeux grands ouverts. Il n'a jamais vu autant de nourriture de toute sa vie. Il s'imagine très certainement qu'il pourra en ramener une partie à ses frères et soeurs à la maison. Et puis il s'en va... ma tête tourne... des larmes sortent de mes yeux. Je vais me mettre derrière, à l'abri des regards, dans un coin, verser mes larmes sur mes chaussures de sécurité. D'un coup les portes s'ouvrent. Je m'étais mis devant l'ascenseur. Mes collègues me découvrent avec mes yeux rouges. Ils se doutent que quelque chose ne va pas. Je me ressaisis pour finir cette journée pas comme les autres.

Après le travail, je dois passer au supermarché. Là encore, je vois Lucien devant ces grands réfrigérateurs. Je suis crevé. Je me décide pour des lasagnes. Je rentre chez moi et décide de découvrir ce fameux discours de Sankara à Addis-Abeba. Quelques instants après, j'ouvre le journal. En finissant mes lasagnes, je découvre le scandale de la viande de cheval utilisée à la place de la viande de boeuf. Je me disais bien que quelque chose avait changé.


Jérôme Chakaryan-Bachelier






 

 





 

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Crédit photo
Photo : Thomas Sankara, huile sur toile de JonaRasTarzan, licence CC sans modification. Source: https://jonarastarzan.deviantart.com/art/Thomas-Isidore-Sankara-440354453
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