Trump, la Russie et l'ordre mondial. 3. Analyse

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Guillaume Pelloquin
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jeudi 22 février 2018
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Malgré l’alternance de présidents américains aux antipodes l’un de l’autre, la politique étrangère des États-Unis a pour constante une animosité démesurée vis-à-vis de la Russie. Comment expliquer la nervosité du géant américain concernant une puissance moyenne qui ne peut rivaliser avec lui ? Sans doute par l’effet fédérateur que provoque la désignation d’un ennemi, qui permet de maintenir en place un système politique en dépit des promesses de changement à chaque élection.

La désinformation, sœur de l’obsession antirusse

Après la chute de l’URSS, la politique libérale américaine gagna la Russie. Les institutions internationales de l’économie y firent appliquer le mal nommé « consensus de Washington, devenu une litanie de recommandations péremptoires que le FMI et la Banque mondiale rappellent à tort et à travers, y compris à ceux qui ne leur demandaient rien [1] ». Cette politique fut administrée par le président russe Boris Eltsine avec l’appui des économistes et investisseurs américains Jeffrey Sachs et George Soros. Elle eut des effets catastrophiques. Le PIB russe se divisa par deux entre 1991 et 1998, et l’espérance de vie moyenne masculine passa de 64,8 à 57,3 ans entre 1988 et 1994 [2]. Depuis les années 2000, la Russie est classée parmi les pays dits émergents. Pour l’ancienne superpuissance mondiale, un tel déclassement a de quoi être amer.

La Russie n’étant plus une grande puissance, pourquoi de tels soupçons ont-ils émergé ? Une partie de la réponse réside dans le fait que les démocrates n’aient pas digéré d’avoir perdu  la campagne  présidentielle de 2016, qu’ils s’étaient vu gagner. Quelques jours après le vote, les cadres démocrates « s’accordèrent sur l’idée que quelque chose clochait dans cette élection [3] ». La paranoïa démocrate n’a toujours pas dégonflé un an après l’élection. L’économiste Paul Krugman, qui avait soutenu Hillary Clinton, la résume le 10 décembre 2017 (sur Twitter) en déclarant que « ce qui [le] maintient éveillé la nuit » est que « ce qui est évident, voyant Trump et les médias trumpistes, est qu’ils sont terrifiés. Ils savent ou soupçonnent fortement que des révélations de corruption ou de collusion massives attendent au prochain coin de rue. Ce que nous savons déjà aurait donné lieu à des procédures d’impeachment si Trump avait été un démocrate. Et le fait qu’ils soient terrifiés devrait nous terrifier, car [les républicains] sont des personnes sans respect pour les normes démocratiques ». De leur côté, les médias entretiennent depuis ce feuilleton qui plaît aux électeurs « progressistes » des États-Unis et du monde entier en leur permettant de caresser l’espoir d’une destitution. Dans le même Figaro de ce 5 décembre, une entrevue d’une psychiatre américaine accuse le président de folie, un thème récurrent pour les militants de sa destitution. Pour les grands journaux américains, cela ressemble à une aubaine. En trouvant tout et n’importe quoi pour alimenter « l’affaire » de l’ingérence, ils peuvent à la fois diaboliser l’ours russe et mobiliser leur lectorat contre le président qu’aucun d’entre eux n’avaient vu venir. Tout en alimentant un sensationnalisme qui s’accommode bien du caractère va-t-en-guerre du président. Ainsi, dans la guerre en Syrie, le 7 avril, une attaque chimique faisait de nombreuses victimes. Elle fut attribuée par la plupart des pays du conseil de sécurité de l’ONU au régime de Damas. En représailles, Donald Trump lança cinquante-neuf missiles Tomahawk contre une base aérienne du régime syrien. Aux États-Unis, les élus des deux camps montrèrent leur approbation, ainsi que 46 des 47 éditoriaux journalistiques parus après coup [4]. En France, le journal Libération évoqua même « quelque chose de libérateur ». C’était sûr : « le monde » venait d’aller franchement mieux. Une telle univocité face à un acte de guerre d’une ampleur substantielle est troublante, car cet engagement américain risquait d’aggraver la situation, dans le sens où elle aurait pu amener une guerre avec la Russie qui ne se serait plus faite par procuration. Dans la même veine, le New York Times s’est un jour permis de parler de « périphérie de l’OTAN [5] » pour évoquer des manœuvres russes en Russie et en Biélorussie…

La Russie, ou l’ennemi héréditaire, naturel, logique, indépassable : cette obsession est finalement le dénominateur commun de « l’establishment » que le candidat Donald Trump se proposait d’éradiquer (« draining the swamp »). Démocrates, républicains, fonctionnaires du Pentagone, industriels, journalistes à grande écoute, think tanks : lorsqu’il s’agit de dénigrer Moscou, tous poussent dans le même sens. Tout comme en France, le Front national permet le rassemblement opportun derrière les représentants de l’ordre actuel ; outre-Atlantique, la Russie semble tenir ce rôle. Cet écran de fumée médiatique permet à certains d’éviter de s’interroger sur leurs propres faiblesses ou erreurs. Il alimente une rhétorique moraliste. Pourtant, depuis la seconde guerre mondiale, les États-Unis se sont immiscés – en dehors même des coups d’États – concrètement dans 81 élections étrangères, contre 36 fois pour la Russie [6]. Et en effet, l’histoire montre que les soupçons d’ingérence entre les États-Unis et la Russie furent bien plus crédibles dans l’autre sens.

« [En 1996] Boris Eltsine […] avait été réélu […] bien que très malade et souvent ivre, au terme d’un scrutin frauduleux conduit avec l’assistance de conseillers américains et avec l’appui déclaré du président des États-Unis. Le New York Times avait pourtant salué ce résultat dans un éditorial intitulé « Une victoire pour la démocratie russe » (4 juillet 1996). » [7]

« Qu’on imagine la réaction de la Maison blanche si surgissait un enregistrement dans lequel des dirigeants russes comploteraient pour désigner le futur président des États-Unis, comme des officiels américains de premier plan l’ont fait pour le premier ministre de l’Ukraine. » [8]

Cautionner les actions militaires américaines, c’est cautionner des ingérences étrangères. Et crier à la fake news à tout bout de champ, c’est créer une fake news.

Une conclusion se situe peut-être dans le dernier livre de Noam Chomsky, Qui contrôle le monde ? (2017). « Dans les discours anglo-saxons, « le monde » fait référence à la classe politique à Londres et à Washington », ce qui permet à la presse d’écrire que « le monde » approuve les agressions internationales perpétrées par les États-Unis, et pas les autres. Pourtant, « il y a dans le monde une préférence écrasante pour les mesures diplomatiques et judiciaires, que « le monde » s’emploie à rejeter [9] ».

 

Guillaume Pelloquin


[1] Serge Halimi, Le Grand Bond en arrière – Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, Agone, 2012 (réédition).

[2] Manuel d’économie critique, Le Monde diplomatique, p. 9. « Conditions de vie et pauvreté en Russie », INSEE, 2005.

[3] Jonathan Allen et Amie Parnes, Shattered: Inside Hillary Clinton’s Doomed Campaign, Crown publishing group, 2017.

[4] Adam Johnson, « Out of 47 major editorials on Trump’s Syria strikes, only one opposed », Fair, 11 avril 2017.

[5] Alors que c’est bien l’OTAN qui s’est installée en périphérie de la Russie. Eric Schmitt, « US troops train in Eastern Europe to echoes of the Cold War », The New York Times, 6 août 2017.

[6] Selon une étude publiée fin 2016 par l’université Carnegie Mellon, Pittsburgh ; rapportée par Serge Halimi dans « Donald Trump débordé par le parti antirusse », op. cit.

[7] Serge Halimi, « Donald Trump débordé par le parti antirusse », op. cit.

[8] Aaron Maté, « Ingérence russe, de l’obsession à la paranoïa », op. cit ; référence de « Ukraine crisis : transcript of leaked Nuland-Pyatt call », BBC News, 7 février 2014.

[9] Noam Chomsky, Who Rules The World?, Hamish Hamilton, 2017.

 

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Photo: Roger délivrant Angélique, Jean-Auguste-Dominique Ingres, huile sur toile, 1819, Paris, musée du Louvre. Source: Wikimedia Commons.
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