Trump, la Russie et l'ordre mondial. 2. Les soupçons

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Guillaume Pelloquin
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jeudi 22 février 2018
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Épisode 2. Comment expliquer que la politique extérieure des États-Unis, constante malgré une succession de présidents bien différents, se cristallise autour d’une hostilité démesurée vis-à-vis de la Russie ? Sans préjuger de ses intentions, celle-ci n'est plus qu'un pouvoir moyen qui peine à peser. Les États-Unis passent sans doute à côté de l’essentiel en entretenant leur peur de l’ogre soviétique, alors même qu’il s’est depuis longtemps transformé en troll russe maigrelet.

La « peur rouge »

Après la révolution bolchévique, en octobre 1917, les Occidentaux craignaient de voir émerger chez eux la réplique d’une révolution prolétarienne. Aujourd’hui la menace brandie est plus subtile : la Russie est accusée d’interférer ou d’intervenir dans les élections des pays occidentaux. Aux États-Unis, la paranoïa aux allures de maccarthysme semble de retour.

« Dans un témoignage au Congrès en septembre, la représentante du Wisconsin Gwen Moore s’est plainte que, durant l’élection présidentielle de 2016, elle avait reçu un appel téléphonique automatique d’une personne avec « une voix clairement slave » l’adjurant de voter contre Hillary Clinton. D’autres commentateurs ont trouvé des liens entre l’Association nationale des armes à feu (NRA) et la Russie, comme si Vladimir Poutine était d’une manière ou d’une autre responsable des fusillades de masse aux États-Unis. Et d’autres enfin suggèrent que la Russie a cherché à déstabiliser les États-Unis à travers le jeu pour téléphone Pokémon Go. » [1]

Les accusations contre la Russie se concentrent sur le piratage de courriels et la manipulation des réseaux sociaux d’une part, ainsi que sur la collusion personnelle entre l’entourage de Donald Trump et celui de Vladimir Poutine d’autre part. Le problème de cette affaire d’ingérence est qu’elle repose sur peu de faits avérés. En janvier 2017, le directeur du renseignement national (DNI) américain publia un rapport. Ce rapport conclut, avec les journaux The Atlantico et le New York Times, qu’il n’y avait pas « la moindre preuve » d’une ingérence russe dans l’élection présidentielle de 2016. De même, les enquêteurs ont conclu en mai dernier n’avoir « pu constater aucun délit ou lien de collusion entre la campagne électorale et la Russie » (Reuters, 18 mai 2017).

L’enquête du FBI sur l’entourage du président

« Bien souvent, les rebondissements croustillants annoncés en une se révèlent beaucoup moins spectaculaires, voire inexistants, sitôt qu’on lit l’article qui s’y rapporte. » [2]

Ce « Russiagate » a pris une certaine épaisseur depuis que Donald Trump a choisi de limoger le patron du FBI James Comey, en mars 2017. Selon les dires de l’ex-directeur du FBI, le président lui aurait demandé en février 2017 d’abandonner l’enquête du bureau d’investigation sur une supposée collusion entre la Russie et l’entourage de l’ancien candidat républicain. Depuis ce limogeage, une enquête a été ouverte, menée par le procureur Robert S. Mueller, pour déterminer si Donald Trump s’est rendu coupable d’obstruction à la justice ou s’il a utilisé son pouvoir de nomination de manière légale. Le 1er décembre 2017, Michael Flynn, ancien conseiller de la Maison blanche lui-même débarqué en février, décida de plaider coupable dans cette enquête, en avouant qu’il avait menti au FBI. Pour autant, même s’il plaide coupable, il est toujours impossible de dire si ses liens personnels avec la Russie étaient réels et auraient eu un impact sur l’élection. D’ailleurs, aucun des quatre chefs d’accusation toujours retenus ne comporte le lien avec la Russie. Ce qui n’empêche pas la presse, y compris française, d’en tirer de nouveaux gros titres [3]. Précédemment, George Papadopoulos, de l’équipe de campagne de M. Trump, avait également plaidé coupable d’avoir menti au FBI sur ses liens avec la Russie. Mais en réalité, M. Papadopoulos n’a pas rencontré la nièce de Vladimir Poutine comme on la lui avait présentée (M. Poutine n’a pas de nièce), mais une personne sans aucun lien avec lui [4]. En début d’année, une lettre d’intention du promoteur d’origine russe Felix Sater souhaitant construire une Trump Tower à Moscou a beaucoup fait parler d’elle. Il y écrivait « je vais mobiliser Poutine sur ce sujet et on va faire élire Donald Trump ». M. Sater pensait dans la même lettre que cela prouverait la capacité du président républicain à négocier avec « l’adversaire le plus coriace », or ce projet ne reçut jamais d’autorisation gouvernementale (de la part de M. Poutine) ni de financement (de la part de M. Trump), ne fut jamais signé et fut rapidement abandonné. Par ailleurs, Félix Sater est connu pour être un « bonimenteur haut en couleurs [5] »… Malheureusement pour ces accusés, leurs supposés méfaits de collusion n’ont abouti à aucune réalisation concrète.

Dans Le Figaro du 5 décembre 2017, la une intitulée « Trump s’empêtre dans l’affaire russe » s’accompagne d’un encart informant le lecteur des « liaisons dangereuses du milliardaire avec la Russie ». On y apprend l’épopée du journaliste britannique Luke Harding, du Guardian, qui s’était juré de mettre au jour cette affaire. Et les « révélations » du Figaro prennent un aspect ubuesque. M. Harding a d’abord recueilli le témoignage de Christopher Steele, ex-agent du MI6 (services secrets britanniques) et aujourd’hui patron d’une société privée d’espionnage. Mauvaise pioche : le rapport de M. Steele, alléguant que le Kremlin ferait un chantage à Donald Trump « pour des pratiques sexuelles perverses qu’il aurait eues à Moscou », est « non vérifié et très critiqué ». Luke Harding doit avouer que « l’accusation de conspiration avec une puissance étrangère […] est « démentie, contestée et par bien des aspects improuvable » ». Luke Harding s’accroche, il pense avoir trouvé des « traces » russes. Le Figaro jubile : « une répétition [de traces] qui finit par créer une tendance lourde ». Une répétition de traces qui n’a jamais fait de preuve. Quelques lignes plus loin le pavé dans la mare est lâché : le fils (Donald Junior) et le gendre (Jared Kushner) de Donald Trump se sont rendus à une réunion à la Trump Tower avec une « mystérieuse » avocate russe, Natalia Veselnitskaïa, le 8 juin 2016, dont le FBI n’a été informé que bien plus tard. Quel était l’objet de cette réunion ? Il fut promis au clan Trump des révélations permettant de faire tomber Hillary Clinton en accusant cette dernière d’être elle-même liée à la Russie… Du rêve les yeux ouverts [6]. On sait ce qu’il est advenu de ces révélations en cascade.

Les cyberattaques et les fake news

La preuve de l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine de 2016 devait finalement se trouver dans la manipulation des réseaux sociaux, et en particulier dans la diffusion de fake news, c’est-à-dire de fausses nouvelles. De faux comptes créés par une agence de propagande russe ont diffusé environ trois mille annonces sur Facebook entre juin 2015 et mai 2017, en dépensant une somme proche de cent mille dollars [7]. Or, d’après Facebook, « la grande majorité de ces messages publicitaires ne faisaient référence ni à l’élection ni à un candidat particulier », « 56% de ces annonces ont été consultées après l’élection », et les diffuseurs de ces fausses nouvelles « poursuivaient des objectifs clairement financiers, ce qui semble suggérer qu’ils n’étaient pas au service d’un gouvernement étranger [8] ». Enfin, il semble étonnant de penser qu’une somme de cent mille dollars de publicités aurait suffi à infléchir le cours d’une élection où les dépenses de campagne officielles des candidats atteignent les 6,8 milliards de dollars. Même si Facebook a depuis déclaré mettre en place des mesures pour lutter contre les fausses rumeurs, cultiver l’esprit critique semble plus efficace pour s’en prémunir.

Les accusations d’interférence cybernétique de la Russie se multiplient concernant des mouvements politiques américains aussi opposés que la manifestation de suprémacistes blancs à Charlottesville, le collectif pour l’égalité raciale Black Lives Matter ou le mouvement altermondialiste Occupy Wall Street. Les soupçons concernent aussi les pays européens. Pas un événement politique ou presque ne se passe sans que des titres de presse ne s’interrogent sur la présence des Russes. Ceci a concerné en premier lieu le vote britannique sur la sortie de l’Union européenne, mais aussi les élections allemandes de septembre et le référendum catalan d’octobre. La chaîne russe RT (Russia Today) est également pointée du doigt, malgré sa ligne plutôt pluraliste et son audience très faible aux États-Unis (trente mille spectateurs). Le 13 novembre dernier, la première ministre britannique Theresa May allait jusqu’à dire : « Mon message pour la Russie est simple. Nous savons ce que vous faites, et vous ne réussirez pas [9] », ce qui n’a pas manqué de faire rire certains commentateurs. En effet, porter une telle accusation sans apporter d’élément de preuve attire un certain discrédit. En France, l’Agence nationale de la sécurité des système d’information (ANSSI) a dû déclarer publiquement que la cyberattaque dite des Macron Leaks (diffusion publique de courriels de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle) « était si générique et simple qu’elle pourrait être l’œuvre de presque n’importe qui » et qu’« aucune trace » ne la reliait à Moscou [10].

La cybersécurité est un domaine « subissant le filtre déformant des médias », selon l’expert français du domaine Gérôme Billois. Il rappelle qu’« en matière de cyberattaque, le brouillard de guerre est très épais ». Grâce aux révélations d’Edward Snowden, on sait désormais que les États-Unis possèdent une force cyberoffensive très importante. De quoi interpréter différemment les propos du directeur de la campagne numérique d’Emmanuel Macron, Mounir Mahjoubi, déclarant pendant la campagne du candidat que « depuis le mois de décembre, nous subissons différents types d’attaques, visibles ou invisibles [11] ». Comment peut-on affirmer avoir été la cible d’attaques invisibles ?

M. Poutine fut lui-même étonné de la peur qu’il inspire à l’Occident. Aujourd’hui, par rapport à la Russie, la Chine pèse plus lourd dans l’économie mondiale, l’Arabie Saoudite est plus cruelle, le Pakistan est une puissance nucléaire plus imprévisible (et c’est d’ailleurs par son intermédiaire, semble-t-il, que la Corée du Nord aurait pu finir par développer son propre programme). Enfin, la Turquie a pris un virage plus autoritaire depuis l’année dernière et elle a un réel pouvoir de pression sur l’Europe occidentale via le flux de réfugiés qu’elle gère.

 

Guillaume Pelloquin


[1] Alexander Baunov, Thomas de Waal, « Red scares, then and now », Project Syndicate, 17 novembre 2017.

[2] Aaron Maté, « Ingérence russe, de l’obsession à la paranoïa », Le Monde diplomatique, décembre 2017.

[3] « Trump s’empêtre dans l’affaire russe », Le Figaro, 5 décembre 2017 ; « Russiagate : une bombe sous le siège de Trump », Mediapart, 1er décembre 2017.

[4] Aaron Maté, « Ingérence russe, de l’obsession à la paranoïa », op. cit.

[5] New York Magazine, 3 août 2017.

[6] Ce qui n’a pas empêché Luke Harding d’en écrire un livre, Collusion, sorti en novembre 2017, traduction française aux éditions Flammarion.

[7] Selon le Washington Post et l’enquête de Facebook.

[8] Ibid.

[9] « Theresa May accuses Russia of interfering in elections and fake news », The Guardian, 14 novembre 2017.

[10] Entretien de Guillaume Poupard, directeur de l’ANSSI, avec Associated Press, 1er juin 2017.

[11] «En matière de cyberattaque, le brouillard de guerre est très épais», entretien de Gérôme Billois pour Le Figaro, 16 décembre 2016.

[12] Lucie Bras, « Comment l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron a fait face aux hackers », 20 Minutes, 11 mai 2017.

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Crédit photo
Photo : Caricature de Vladimir Poutine faite par DonkeyHotey sous license CC-BY-2.0, Wikimedia commons
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