Trump, la Russie et l'ordre mondial. 1. Les faits

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Guillaume Pelloquin
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jeudi 22 février 2018
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Lors de sa campagne, Donald Trump avait promis des réorientations majeures de la politique extérieure des États-Unis. Qu'il s'agisse de la pertinence de l'Otan ou du réchauffement avec la Russie, le désormais président américain a fait volte-face pour reprendre la politique étrangère des gouvernements précédents. Cette constance de la géopolitique américaine sous le nouveau président interroge : qui détermine réellement la politique étrangère de la première puissance mondiale ? Voici la première d'une série de réponses en trois épisodes.

Les faits

Faire de la géopolitique consiste à reconnaître la présence de conflits, fussent-ils non militaires ; à identifier ses ennemis, et à rechercher des alliés pour les combattre. La géopolitique se doit d’être une analyse froide et réaliste des conflits, elle ne peut pas consister à étiqueter tel ou tel régime comme un État « voyou ». Il est important de rappeler cela en introduction, sachant que régulièrement « on nous enjoint de regarder les conflits par le petit bout de la lorgnette et de porter sur chaque événement un jugement moral, sous peine d’être versé au camp du mal ; mais d’un autre côté, on discrédite le seul objectif moral en matière de géopolitique, c’est-à-dire la paix [1] ». Ainsi, le nouveau président des États-Unis, l’héritier de l’immobilier Donald Trump, a été unanimement vilipendé pour son caractère grossier, sexiste, raciste et dénué de culture. Que cela ne nous empêche pas d’analyser sa politique internationale.

Pendant sa campagne, le candidat Donald Trump fit des déclarations dans le sens d’un changement radical de la politique étrangère américaine. Il déclarait à propos des guerres au Proche-Orient que « l’arrogance » de son pays avait « coûté des milliers de vies américaines et des milliers de milliards de dollars ». Pourtant, neuf mois après le début de son premier mandat, « l’arrogance » des États-Unis n’est pas en train de dégonfler. Les ambitions affichées par l’ancien candidat ont été effacées de l’ordre du jour. Ainsi, le même M. Trump déclarait à la veille de son investiture, le 15 janvier, « l’Otan est obsolète » ; le 13 avril, il corrige, « l’Otan n’est plus obsolète ». En avril 2016, il souhaitait faire de la Russie une « alliée », en avril 2017, il conclut que les relations entre Washington et Moscou ont chuté « au point le plus bas jamais atteint [3] ». Que s’est-il passé durant ces premiers mois ?

Après l’élection de l’iconoclaste Donald Trump, un « État profond » américain a repris la main sur la politique étrangère. Il est notamment constitué de militaires, d’industriels, mais aussi de think tanks, de revues spécialisées et de journalistes. Il suit un agenda politique constant, orienté contre l’autre superpuissance historique, qui n’en est pourtant plus une, la Russie [4].

« En janvier 1961, trois jours avant de quitter le pouvoir, le président américain Dwight Eisenhower mettait en garde ses compatriotes contre un « complexe militaro-industriel (CMI) [dont] l’influence – économique, politique et même spirituelle – s’éprouve dans chaque ville, chaque État [fédéré], chaque administration ». » [5]

Et en effet, selon un observateur américain:

« On assiste en ce moment à une guerre ouverte entre, d’une part, cette faction non élue mais très puissante qui réside à Washington et voit passer les présidents, et d’autre part, celui que la démocratie américaine a élu comme président. » [6]

L’inoxydable ligne Mackinder – Spykman – Brzezinski

Fondée par le géopolitologue Halford Mackinder, reprise et continuée par Nicholas J. Spykman, et incarnée jusqu’à un passé récent par Zbigniew Brzezinski, la géopolitique américaine est un prolongement de la géopolitique insulaire. La logique insulaire est la suivante : toute île possède des frontières évidentes, son unification politique est facilitée, et elle ne recherche qu’à éviter d’être envahie. Or, l’invasion d’une île est une opération difficile nécessitant des forces nombreuses du continent pour réussir. Donc, toute île recherche un équilibre des forces sur le continent dont elle est proche. Par exemple, lorsque Napoléon Bonaparte chercha à unifier l’Europe dans son empire, les Anglais s’allièrent avec les Prussiens contre les Français. Lorsque Hitler mit en place un plan similaire avec son IIIe Reich, les Anglais s’allièrent avec les Français contre les Allemands. Alors que la « construction européenne » essayait d’avancer, les Anglais rentrèrent dedans dans un moment de faiblesse avant de la quitter quarante ans plus tard [7]. D’ailleurs, en 1963 et en 1967, Charles de Gaulle s’était opposé à l’entrée du Royaume-Uni dans la communauté économique européenne, voyant dans le royaume britannique un cheval de Troie de la puissance américaine.

Les États-Unis se voient ainsi comme l’île du monde face au continent qu’est l’Eurasie. Pour servir leurs intérêts, les États-Unis doivent maîtriser le « cœur battant » du continent eurasiatique, en le contenant (d’où la doctrine du containment) par sa périphérie, le « rimland ». Les élargissements de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) sont en ce sens éclairants. La stratégique Turquie en est membre depuis 1952. Après la chute de l’URSS, de nombreuses anciennes républiques soviétiques, anciens membres du pacte de Varsovie, changèrent de camp et créèrent les groupes de Visegrad et de Vilnius, progressivement intégrés à l’OTAN, encerclant ainsi la Russie à l’ouest [8]. Les États-Unis se doivent également de maintenir leurs deux têtes de pont, aux extrémités de l’Eurasie : l’Angleterre et le Japon. Ces îles ont un intérêt propre à empêcher l’unification de l’Europe et de l’Asie continentales, ce qui en fait des alliés naturels des États-Unis dans ces régions. Les États-Unis s’efforcent donc de se créer et de maintenir un ennemi en Eurasie, ceci y compris après la fin de l’Union des républiques socialistes soviétiques.

Les intérêts russes dans la guerre en Syrie

Dans la guerre en Syrie, pourquoi, à quel moment et comment la Russie est-elle intervenue ? La Russie possède en Syrie le port de Tartous, le seul lui garantissant un accès à la mer Méditerranée. Le port de Sébastopol, dont la Russie a repris le contrôle avec l’annexion de la Crimée, est coupé de la mer Méditerranée par le détroit du Bosphore. Or, ce détroit est contrôlé par la Turquie, allié américain – jouant dans le conflit plusieurs jeux. La Russie a donc suivi la stratégie de frapper n’importe quelle force armée franchissant un rayon donné – mais grandissant – autour de son port de Tartous. Cette base navale nucléaire permet aussi d’intimider Israël, et les destroyers américains croisant en mer Méditerranée : cette année, ces derniers ont été surpris par des chasseurs russes qui, bien que dépourvus de missile, ont réussi à brouiller complètement les systèmes de navigation des bâtiments américains. Les projets de gazoducs dans la région sont également une expression des rapports de force, dans lesquels Russie et Syrie se sont entendues (en choisissant le projet iranien au détriment de celui du Qatar), pour peser face aux puissances occidentales et leurs alliés (États-Unis et Arabie Saoudite en particulier) [9].

La Chine, l’OCS et l’équilibre mondial des forces

Le cœur eurasiatique à contenir s’est élargi à la Chine. Auparavant alliée à l’URSS pour des motifs idéologiques, elle reste aujourd’hui de fait du côté russe. Et ces deux puissances ne sont pas seules : avec le Kazakhstan puis d’autres républiques d’Asie Mineure, Russie et Chine ont fondé l’organisation de coopération de Shanghai (OCS). Cette organisation militaire intergouvernementale s’est élargie à l’Inde et au Pakistan, deux autres puissances nucléaires. L’OCS comporte maintenant le gros des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, et Afrique du Sud), une part importante des réserves mondiales de pétrole, gaz, charbon et uranium, et 43 % de la population de la planète. En définitive, la paix mondiale repose en grande partie sur le rapport de force entre ce bloc et celui de l’OTAN (pour compléter cet état des forces en présence, voir tableau 1).

La Corée du Nord

Une menace sur la paix mondiale bien plus souvent évoquée viendrait de la Corée du Nord. Son chef d’État, Kim Jong Un, est présenté comme un fou, un déséquilibré. Pourtant cette imprévisibilité cache en fait une stratégie rationnelle et suivie avec constance.

Dans les années 1990, un réchauffement se produisit entre la Corée du Nord et les alliés de l’OTAN. Un accord-cadre d’aide économique fut signé sous l’égide de William Clinton. Il comprenait notamment la construction de deux centrales nucléaires à eau légère pour la fourniture énergétique du pays, en contrepartie de l’arrêt du programme nucléaire militaire (réacteur de Yongbyon). En avril 1997, la Corée du Nord demanda la contrepartie nécessaire à son développement : son intégration à la banque asiatique de développement. Cela lui fut refusé par les États-Unis et le Japon. Là encore, certains [10] y virent l’action du CMI américain, car cet accord aurait probablement été fatal pour le développement du programme anti-missiles (le « bouclier » anti-nucléaire) américain : comment justifier le développement d’une telle arme sans ennemi identifié ? Malgré tout, un nouveau cycle de négociations fut mené par Pékin dans les années 2000 et aboutit à un nouvel accord en février 2007. Malheureusement, « une fois de plus, l’administration Bush se montra inflexible. Elle refusa de considérer la Corée du Nord comme un État normal et d’alléger son embargo [11] ». Avec le temps, la Corée du Nord a continué à développer son programme nucléaire militaire, qui constitue désormais son « assurance-vie [12] ». Il serait illusoire de penser que le régime puisse l’abandonner, et il doit maintenant être accepté comme une puissance nucléaire à part entière (voir figure 1). L’objectif du leader de la Corée du Nord a toujours été simple : se maintenir au pouvoir. Pour cela, il cherche à éviter une ingérence extérieure. Les précédents historiques d’ingérence ne manquent pas, et ce jusque dans les toutes dernières années. Ainsi, en 2003, la Libye avait renoncé officiellement à son programme nucléaire ; elle a pourtant été envahie en 2011. Pour les Nord-Coréens, le précédent vaut preuve. Ils ajoutent que l’Irak aurait peut-être pu tenir tête aux Américains s’il avait justement possédé des armes nucléaires. L’Irak ne possédait pas de telles « armes de destruction massive », mais ce mensonge d’État a servi de paravent à l’invasion américaine du pays. Et de fait, certaines puissances étrangères comme la Chine redoutent l’effondrement du régime nord-coréen. Cet effondrement est voulu par les États-Unis depuis plus de vingt ans, mais redouté par la Chine, car il rapprocherait sa frontière nord de l’allié américain, la Corée du Sud. Cela étant, les États-Unis ne peuvent pas non plus attaquer frontalement le régime totalitaire, car l’équilibre des puissances est maintenant ainsi fait qu’une attaque sur Pyongyang mettrait à terre Séoul et Tokyo en représailles.

Figure 1. État mondial de l'armement nucléaire. Source: Le Monde diplomatique, octobre 2017 (article de Martine Bulard, « Négocier sans préalable avec Pyong Yang »).

Sous l’imprévisibilité, la continuité

Le début de mandat de Donald Trump marque donc une continuité avec la géopolitique profonde de son pays, et la rupture avec les tentatives passées d’ouverture par rapport à cette même stratégie. Barack Obama avait initié des réchauffements avec l’Iran et Cuba, son successeur les a arrêtés. En menaçant le Venezuela d’intervention militaire, il a repris l’historique ingérence des États-Unis sur l’Amérique du Sud. Il a également repris l’isolationnisme des États-Unis en les retirant de l’accord de Paris et de l’Unesco. Un des seuls réchauffements opérés fut avec Israël et son gouvernement qui mène actuellement une politique d’extrême-droite, en reconnaissant Jérusalem comme sa capitale, au détriment des efforts de paix avec les Palestiniens. « America first » n’a pas été inventé par Donald Trump, c’est une constante. En Syrie, l’attaque américaine fit suite à une volonté du 45e président des États-Unis de « laisser faire les gars sur place », autrement dit, de laisser plus de liberté dans les théâtres d’opérations au complexe militaro-industriel. Ce faisant, Donald Trump concède directement à ce dernier une partie de son pouvoir de commandement. Sur le plan militaire, cela a donné lieu à des fiascos, notamment au Yémen [13]. Le président républicain ajoute cependant une certaine imprévisibilité à la politique américaine. Ses tweets enragés contre la Corée du Nord, que ses généraux s’empressent de tempérer, en sont une manifestation – même si ces menaces de réseau social n’ont pas tant de portée qu’on pourrait le croire. D’autre part, le dégoût qu’il inspire fait que de nombreux postes de la haute administration américaine restent toujours vacants à ce jour. Finalement, le 45e président des États-Unis brouille leur position géopolitique sans réellement pouvoir la changer.

 

Pays

Dépenses militaires en milliards de dollars (2015)

Dépenses militaires par habitant en dollars (2009)

États-Unis

611

2 141

Chine

215

75

Russie

69,2

430

Arabie Saoudite

63,7

1 524

Inde

55,9

31

France

55,7

977

Royaume-Uni

48,3

940

Japon

46,1

401

Allemagne

41,1

558

Italie

27,9

593

Tableau 1 – État des dépenses militaires mondiales. Source des données: Wikipedia.

Guillaume Pelloquin


[1] « Mélenchon, Poutine, Castro, Chavez : la guerre froide pour les nuls », billet de blog d’Olivier Tonneau, enseignant-chercheur en philosophie à l’université de Cambridge en Angleterre.

[2] « Today », NBC, 21 avril 2016.

[3] Passage repris de Serge Halimi, « L’État profond », Le Monde diplomatique, mai 2017.

[4] Serge Halimi, « Donald Trump débordé par le parti antirusse », Le Monde Diplomatique, septembre 2017.

[5] Ibid.

[6] Glenn Greenwald, « The deep state goes to war with president-elect using unverified claims, as Democrats cheer », The Intercept, 11 janvier 2017.

[7] « Le Royaume-Uni a-t-il été un jour européen ? », RFI, 8 octobre 2017.

[8] Le groupe de Visegrad est un groupe de coopération informel réunissant la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie, le groupe de Vilnius de son côté a réuni l'Albanie, la Bulgarie, la Croatie, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Macédoine, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie dans une perspective d’adhésion de ces pays à l’UE.

[9] Intervention d’Alain Juillet sur Public Sénat le 8 mars 2016.

[10] Raisonnement repris de Pascal Boniface, « Face à la Corée du Nord, Trump a une épée en bois», Mediapart, 8 octobre 2017.

[11] Martine Bulard, « Négocier sans préalable avec Pyongyang », Le Monde diplomatique, octobre 2017.

[12] Philippe Pons, « La rationalité de Pyongyang », Le Monde diplomatique, mai 2017.

[13] Michael T. Klare, « Donald Trump s’épanouit en chef de guerre », Le Monde diplomatique, mai 2017.

 

 

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Photo de novembre 2017 de www.kremlin.ru Wikimedia Commons
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