« Ménager la chèvre et le chou »

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Victor Grossman
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lundi 19 février 2018
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Chapô
Alors que le SPD demande à ses adhérents leur aval pour l'accord de coalition avec la CDU-CSU, Victor Grossman revient sur la séquence de compromission politique qui a vu les deux « partis de gouvernement » encore une fois projeter une alliance politique.

NDLR: Cet article a été initialement publié par son auteur en anglais sur son blog: Berlin Bulletin no 140, 12 février 2018, et a été traduit par Europe insoumise.

 


« Dieu soit loué – Gottseidank! » Voilà qui fut sans doute la réaction de millions d'Allemands mercredi dernier, même chez les non-croyants. Après quatre mois et demi de marchandages et de récriminations, suivis, quatre jours après la date fixée, d’une nuit entière de tractations, les trois partis s’étaient enfin mis d'accord sur un programme de coalition gouvernementale, d’un total de 179 pages. Au plus grand soulagement de tous, on allait pouvoir revenir à la normale. Les premiers ministres et les présidents alentour pensaient aussi, guillerets ou craintifs : l'Allemagne d'Angela peut à nouveau prendre les rênes et tenter de régler les nombreux problèmes de l’Europe.

Mais, comme l’a dit un jour le regretté penseur et joueur de baseball Yogi Berra: « It ain’t over till it’s over » (« tant que ce n’est pas terminé, rien n’est terminé »). Cela s’applique à l'accord de coalition. Il reste suspendu en l’air, tel une longue balle volante des Yankees. Jusqu'à présent, la situation tenait plutôt de l’embouteillage, chaque parti bloquant la voie des deux autres.

Chacun de ces partis a subi de lourdes pertes lors des élections nationales de septembre dernier. L'Union sociale chrétienne (CSU), la plus à droite, petite sœur bavaroise de l'Union démocrate chrétienne (CDU) conservatrice d'Angela Merkel, qui règne en maître sur son domaine des Alpes et du Danube depuis 1949, a contre toute attente perdu dix pour cent de ses électeurs au profit de la quasi-fasciste Alternative pour l'Allemagne (AfD). La CSU craint une désertion plus sévère encore lors d’une élection partielle dans cette région en octobre. Ces derniers temps, Horst Seehofer, son chef de longue date, n'arbore plus son habituel sourire sardonique et confiant, mais a plutôt le sourcil froncé. Il se bat pour sa survie politique au sein de son propre parti aux abois. Après en avoir perdu la présidence, il n’a pas eu d’autre choix que de s’opposer purement et simplement à la moindre concession faite au parti social-démocrate qui puisse sembler même vaguement « gauchiste » à ses électeurs, adeptes des shorts tyroliens et costumes d’Heidi et partisans d’une ligne dure. Et il lui fallait s’assurer, au moins pour lui-même, d’un ministère clé au sein du gouvernement en formation.

Les inquiétudes des sociaux-démocrates (SPD) étaient plus grandes encore. Leur défaite électorale de septembre dernier a été encore plus cruelle. Bien qu'ils occupent toujours la deuxième place, leur position dans les urnes a chuté au niveau dangereusement bas de 18 %. Le président actuel, Martin Schulz, s'est vanté en septembre que ni lui ni son SPD ne resterait un mois de plus dans une coalition avec les deux partis d’ « Union » chrétienne qui leur avaient déjà, en quatre ans, causé une perte de popularité aussi gigantesque. Mais ensuite, sous prétexte de sauver la nation, il a mangé son chapeau et s'est joint aux longues négociations de coalition qui, mercredi, ont finalement trouvé leur aboutissement. Mais l’ont-elles vraiment trouvé ?

Une large minorité des sociaux-démocrates du SPD s'était opposée à ce tête-à-queue humiliant. Elle mettait en garde contre un suicide politique et brandissait des affiches « No GroKo » (pour No Grosse Koalition, « pas de grande coalition »). Pour mater cette insolente mutinerie, les chefs du parti ont fait toutes sortes de promesses relatives aux revendications de gauche que ces militant·e·s s’obstinent à mettre en avant. Ces dernier·ère·s ont prévenu que si l'accord programmatique final incluait trop peu de ces revendications, il risquait d’être rejeté par les membres du parti, aujourd’hui au nombre de 463 000 (contre près d’un million en 1990). Le SPD a en effet décidé de soumettre l’accord à un vote, un référendum par correspondance, qui se déroulera du 20 février au 2 mars. Vingt-cinq mille personnes ont récemment adhéré au parti, sa première augmentation significative ; or la plupart d'entre elles l’ont fait dans le but avoué de voter « non ». Si plus de la moitié des participant·e·s au scrutin rejettent l'accord, toutes les manœuvres politiques allemandes seront renvoyées à la case départ.

Bien sûr, ces revendications plus progressistes étaient précisément celles qui irritent le plus les Bavarois conservateurs, ainsi que bien des conservateurs de la CDU de Merkel, qui ont eux aussi subi des pertes sévères lors des élections de septembre – là encore au profit des racistes d'extrême droite de l'AfD, qui avaient dénoncé l'accueil fait aux réfugiés par Merkel en 2015 comme une tache maculant la pureté de notre « culture allemande ». Depuis, elle et son parti ont nettement fait volte-face, mais le charme de ce sourire amical et cette façon de parler pragmatique – en tant qu’honorée « maman de la nation » – n’opère plus. Pour garder son ancrage, plutôt droitier, au sein de son propre parti, et s’assurer un quatrième mandat, il était impératif pour elle de conclure un accord satisfaisant. C'est donc elle qui s’est démenée de la manière la plus énergique pour y parvenir, jusqu’au bout du bout de la dernière nuit de tractations.

Et, tant bien que mal, plusieurs jours après l'échéance fixée, un accord a été conclu, qui comprend suffisamment de petites avancées et de grandes promesses vagues pour apaiser les craintes des sociaux-démocrates quant à l’issue de leur référendum sans pour autant trop repousser les Bavarois ou autres « chrétiens » de droite.

Parmi ces promesses, on retiendra notamment une augmentation des dépenses pour l'éducation, la garde d'enfants, les retraites et le logement. Le budget actuel de l'Allemagne étant à l’équilibre, on peut facilement se le permettre. Quelques mesures protégeant les locataires de propriétaires cupides ont également été incluses.

Certains dirigeants syndicaux se sont montrés globalement satisfaits. Les partis d'opposition l’ont bien sûr été beaucoup moins.  Les dirigeants de Die Linke (parti de gauche) ont affirmé que l’écart énorme et toujours croissant entre les super-riches et les pauvres n’en serait pas diminué, et que le taux de pauvreté des enfants, qui s’élève à 20 % (presque 25 % en ex-Allemagne de l’Est) n’en serait que dérisoirement soulagé, alors que l’impôt sur le revenu, l’impôt sur les sociétés et les droits de successions des personnes extrêmement riches demeurerait fixé au même seuil très bas. Même les allocations proposées ne seraient évoquées que comme des objectifs ou des promesses, et pourraient bien finir dilués ou oubliés, comme si souvent par le passé.

L'exportation d'armes, domaine où l'Allemagne rivalise avec la France pour la quatrième place mondiale, serait dit-on plus contrôlée – avec l’interdiction de la livraison d’armes vers des pays « directement » impliqués dans la guerre au Yémen. On étudierait la question de l’utilisation des drones, interdisant l’achat de drones armés, du moins pour l'instant. La question d'un centre de guidage de drones américain et de missiles atomiques américains sur le sol allemand – en réalité illégal – n'a pas été évoquée, et les questions de politique étrangère ont été largement évitées.

Seule mention relative à ces questions : on réserverait encore quelques millions pour une vague aide au développement dans des pays durement touchés, couplée à quelques milliards sonnants et trébuchants pour l’armée. L’Allemagne accroîtrait ses dépenses militaires, conformément aux exigences américaines. L’armée se moderniserait davantage, en accroissant non pas ses troupes mais sa capacité à bombarder et à débarquer n'importe où dans le monde, à livrer combat, y compris dans la rue, et à répondre aux besoins revendiqués par l’Allemagne en termes de sécurité et de matières premières en Asie centrale, en Afrique subsaharienne ou ailleurs.

Ursula von der Leyen, pugnace ministre de la défense, était l'une des deux seules ministres du Cabinet – à part la chancelière Angela Merkel – à conserver son poste. C'est la question de l'attribution des postes ministériels qui a failli faire capoter l'accord. Selon certaines rumeurs, les négociateur·rice·s ont passé une grande partie de cette dernière séance nocturne en invectives, ou même à s’enfermer dans un silence rageur avant que Merkel, à la proue des négociations, puisse calmer les vagues – voire apprivoiser les brisants…

Ce qui a finalement rendu l'accord possible, c'est qu’on a bien voulu céder six ministères aux sociaux-démocrates : c’est un de plus que dans la coalition sortante, et plus que ce à quoi leur poids électoral leur donnait droit. Victoire inattendue, ils remportent notamment, outre le prestigieux ministère des affaires étrangères, le puissant ministère des finances. Pour avoir finalement avalisé l’accord, la petite CSU bavaroise s’est vue récompensée par le puissant ministère de l'intérieur, qui sera en charge de rapidement mettre en place une surveillance accrue et de garder sous contrôle les terroristes « de gauche et de droite ». Le poste va à son leader, Seehofer. La CDU a pris les cinq ministères restants, outre la domination d’Angela comme chancelière, bien entendu.

Mais malgré toute la sueur versée, malgré le sang qui le fut presque, malgré les larmes qui ont pu l’être, ces rebelles clamant « No Groko » ne se montrent toujours pas satisfaits et entendent encore non seulement faire des vagues, mais bel et bien renverser la barque. Leur première cible a été le président du parti, Martin Schulz, qui s'était assuré la part du lion avec le poste de ministre des affaires étrangères, tout en renonçant à la présidence du parti. Mais il semble que plus personne n’aime ce malchanceux qui jadis, tel Galahad, apparaissait comme le sauveur du parti. Les protestations contre son auto-désignation ont été si rapides et si générales qu’il a démissionné l’encre à peine sèche – « dans l'intérêt du parti ». Il semblerait que Sigmar Gabriel, l'homme qu'il a fait éjecter de son poste de chef du parti et qu'il cherchait maintenant à évincer de son poste de ministre des affaires étrangères, tiendra sa revanche, tandis que l'ambitieux Martin Schulz pourrait bien se retrouver dans un emploi de moindre importance – ou être mis au placard. Mais même si les dirigeants du SPD, avec ou sans lui, remportent le référendum et continuent de faire partie du gouvernement, un siècle d'histoire passée a prouvé que les promesses de grandes améliorations futures faites par le SPD en période électorale ne sont pas à prendre pour argent comptant – sa participation à l'expansion économique et militaire allemande, par contre, ne faillira pas.  

Les petits enfants anglophones aiment faire cette ronde : ils chantent, tous tombent par terre, tous se relèvent, le jeu reprend, encore et encore. Aujourd’hui, pendant que les cercles politiques chantonnent en rond, sautent et tombent, ce sont les sinistres scores de l'AfD - Alternative pour l'Allemagne – qui se profilent dans l’ombre. C’est d’ailleurs inexact : ils ne sont plus dans l'ombre puisqu’ils ont 92 sièges au Bundestag. Si l’issue du référendum des prochaines semaines place le SPD dans un gouvernement de coalition, l'AfD deviendra le principal parti d'opposition, et pourra en toute liberté faire de longs discours réfutant les déclarations du gouvernement au Bundestag, obtenir un temps d’antenne encore plus conséquent que ces dernières années, et jouir de privilèges jusqu'à présent détenus par Die Linke en tant que plus grand parti d'opposition. Aujourd'hui, malgré une légère progression lors des élections, Die Linke va chuter jusqu'à la dernière place du classement des sept partis. Voilà pour l’enclume. Et le marteau me demanderez-vous ? Il s'agira peut-être d'une nouvelle élection, quand l'AfD pourrait n’avoir qu’à se baisser pour ramasser les voix d’électeurs en colère contre ces interminables querelles. Avec l'Autriche voisine maintenant dirigée par une coalition composée avec un parti xénophobe et quasi-fasciste, et avec des dangers similaires menaçant dans presque tous les autres pays d'Europe (sans parler de l'homme de Washington), cela rappelle à des gens comme moi cette autre grande phrase de Yogi Berra : « It’s like déjà vu all over again » (« C'est le déjà-vu qui recommence ») – mais cette fois sans les sourires ou les rires de la version d’origine.

Ce qu’il faut par dessus tout, désespérément, c’est une résistance militante et active de la part des travailleur·se·s, en Allemagne et ailleurs. Malheureusement, beaucoup au sein du parti Die Linke (à peine moins qu’à la CSU, la CDU, chez les Verts ou au SPD ) ont plutôt passé leur temps en rivalités internes. Peut-être le congrès de juin permettra-t-il au parti de dépasser ces chamailleries et d’assumer à nouveau le rôle qui est le sien : celui d’un parti de combat, dont on a un besoin si urgent.

Victor Grossman

 

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Crédit photo
Martin Schulz pendant la campagne des législatives en 2017. Source: Wikimedia Commons.
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