Potere al Popolo, ou l'optimisme de la volonté

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Marco Cesario
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jeudi 15 février 2018
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A l’image de la France insoumise, de nouveaux mouvements de gauche radicale émergent un peu partout en Europe. C’est le cas de Potere al Popolo en Italie qui a récemment réalisé l’exploit de réunir, en ses quelques mois d’existence, les signatures nécessaires pour se présenter aux élections législatives. Portrait de ce nouveau-né transalpin, qui insuffle un vent d’espoir dans le paysage politique italien.

Un spectre hante l’Italie, la résurgence du fascisme. Le contexte dans la péninsule est de plus en plus tendu après le raid xénophobe du fasciste Luca Traini qui a tiré sur des migrants et blessé 6 personnes. Un acte terroriste qui s’est terminé par un hommage au drapeau italien. Des événements tragiques que l’on n’avait pas vus depuis la « ventennio » (double décennie) fasciste. Une manifestation contre « la violence, le fascisme et le racisme » organisée à Macerata – en plein milieu de la campagne électorale – a rassemblé 30 000 personnes, et il y a eu 150 manifestations dans toute l’Italie. Mais la perception du danger fasciste n’est pas égale partout, et toutes les forces de gauche et de l’antifascisme n’ont pas répondu à l’appel, pour des raisons le plus souvent strictement politiques. Depuis des mois, des organisations fascistes, xénophobes et anticonstitutionnelles comme Casapound et Forza Nuova organisent des conférences de presse, des sit-in, mènent des actions sur le terrain, leurs responsables sont même invités sur des plateaux de télé sans que personne ne bronche. Il y a en ce moment dans la péninsule une complaisance à l’égard du danger fasciste parce que tous les partis, mêmes ceux qui se disent de gauche, sont en campagne électorale et ne veulent pas perdre des votes.

Alors que les différentes nuances de la droite et du centre dominent le paysage politique italien, avec – dans l’ordre dans les sondages – la droite libérale conservatrice de Forza Italia, la droite populiste du Mouvement 5 Étoiles (1), l'extrême droite xénophobe de la Ligue du Nord et le centre incarné par le Parti démocratique de Matteo Renzi, Potere al Popolo! est en train, de son côté, de redessiner les contours de la gauche italienne. Jean-Luc Mélenchon, dans un billet publié sur son blog le 18 décembre dernier, saluait ainsi « l’émergence d’une force politique nouvelle, cousine de notre mouvement La France Insoumise », et s'est rendu en meeting de soutien au nouveau mouvement le 15 février à Naples. À gauche, le parti Liberi et Uguali, créé de toutes pièces par l’actuel président du Sénat Pietro Grasso, n’est pas soutenu par un mouvement populaire mais essentiellement par une partie de l’intelligentsia de gauche.

La seule force semblant donc capable de s’opposer à la montée du fascisme est Potere al Popolo, un nouveau mouvement de gauche qui inclut jeunes, ouvriers, précaires, étudiants, militants, résistants. Lancé en novembre dernier à la suite de l’appel émis par un centre social napolitain, l’ex-OPG, ce mouvement réunit en son sein des réalités variées : des associations, des mouvements de lutte pour la préservation des territoires – comme les No TA!, le collectif de militants et associations qui s’opposent à la destruction d’une vallée du Piémont dans le cadre de la construction du tunnel pour la ligne TGV Lyon-Turin –, des collectifs étudiants mais aussi des militants de petits partis politiques (tels que Rifondazione Comunista) et de syndicats de base (tels que l’Union Syndicale di Base). Au cours des derniers mois 300 intellectuels ont signé le manifeste de Potere al Popolo : des caricaturistes, des intellectuels, des écrivains, des académiciens, des sportifs. La société italienne se réveille, le peuple de gauche qui avait été pendant des années coupé de la vie politique veut maintenant reprendre la parole, descendre dans la rue, manifester, être actif pour transformer la société.

Ce n’est pas un hasard que le mouvement soit né dans le Sud du pays. La crise que traverse l’Italie depuis plus d’une décennie touche les territoires historiquement les plus désavantagés, le Sud et les îles (Sardaigne et Sicile). Le taux de chômage dans ces régions est presque deux fois plus élevé que le taux national ; un jeune du Sud sur deux est au chômage, avec cependant des niveaux d’éducation et de formation très élevés. Ce Sud qui, d’après Antonio Gramsci – philosophe, journaliste et fondateur du Parti communiste italien, mort dans les prisons du régime fasciste – avait aussi été la région du pays qui avait le plus payé l’unité du pays (en termes économiques mais aussi de sang versé). Les militants de Potere al Popolo sont tous impliqués quotidiennement dans la solidarité et dans les luttes concrètes sur les territoires. Par exemple à Naples, Potere al Popolo a rouvert les portes de l’église de Saint-Antoine à Tarsia, un bâtiment du XVIe siècle complètement abandonné, afin d’abriter les douzaines de personnes qui dorment dans la rue, exposées au froid et à la pluie. À Macerata, des responsables du Potere al Popolo ont rendu visite à l’hôpital aux migrants blessés par Traini ; ailleurs Potere al Popolo s’est également occupé des sans-abri, des migrants, ou d’accompagner les ouvriers dans leurs revendications syndicales (par exemple chez Fiat Chrysler Automobile).

Le programme comme le choix des candidats du mouvement aux prochaines élections législatives ont été le fruit de décisions collectives ayant émergé de plus de 150 assemblées territoriales qui se sont déroulées, en deux mois, sur l’ensemble du pays. On lit dans le manifeste de fondation du mouvement :

« Nous nous sommes battus et continuerons à nous battre pendant et après les élections, pour combattre la barbarie qui a aujourd’hui mille visages : le travail qui exploite et humilie, la pauvreté et les inégalités, les migrants abandonnés en pleine mer, les catastrophes environnementales, le nouveau fascisme, la violence contre les femmes, la répression policière, le déni des droits fondamentaux. »

Potere al Popolo veut récupérer la souveraineté perdue, réaffirmer le droit au travail (sans précarité ni exploitation), récupérer les droits sociaux face à des politiques économiques et sociales de plus en plus agressives. Le programme de Potere al Popolo est ambitieux : au niveau européen le mouvement voudrait rompre avec l’Union européenne des traités et construire une autre Europe, une Europe plus sociale fondée sur la solidarité entre travailleurs et travailleuses, sur les droits sociaux, sur la promotion de la paix et des politiques partagées avec les peuples du Sud de la Méditerranée. Sur le thème du travail, Potere al Popolo propose la réduction à 32 heures de travail par semaine pour un même salaire, tandis que sur le thème brûlant de l’immigration le mouvement propose tout simplement l’abrogation des accords bilatéraux permettant le rapatriement forcé et l’externalisation des frontières, afin d’activer des canaux légaux et protégés pour l’entrée en Europe. Une autre bataille de Potere al Popolo est l’approbation du ius soli (droit du sol) et la révision en profondeur de la loi sur la citoyenneté. Des sujets sur lesquels aucun parti, italien pas même ceux qui se disent de gauche, n’ont tranché ou pris position. Potere al Popolo est un mouvement de gauche qui n’a pas honte de se revendiquer comme tel, et se montre au contraire fier de l’héritage des batailles du passé. 

« Nous sommes les jeunes qui travaillent au noir dans la précarité, nous sommes les retraités qui vivent avec si peu alors que nous avons travaillé toute notre vie, nous sommes les femmes qui subissent les violences sexistes, le patriarcat, la disparité de salaire à travail égal. Nous sommes les personnes LGBT discriminées dans le monde du travail et dans les institutions, nous sommes les travailleurs et travailleuses qui produisent la richesse de ce pays et qui, chaque jour, sont soumis à des chantages offensant toujours plus notre dignité. »

La nouveauté politique semble être que, face au pessimisme politique et social, les militants de Potere al Popolo ne veulent pas céder au désespoir et à la résignation, opposant l’optimisme de la volonté au pessimisme de la raison, selon les termes d’Antonio Gramsci. Ils ne veulent plus vivre dans une Italie toujours plus dure, plus triste, plus appauvrie, plus injuste. Ainsi, des comités, des associations, des centres sociaux, des collectifs, des partis ou syndicats s’engagent tous les jours dans les quartiers, dans la rue et sur les lieux de travail pour lutter contre la déshumanisation de notre époque. Lors d’un entretien avec la chaîne de télévision LA7, la porte-parole du mouvement Viola Carofalo a déclaré :

« Nous construisons quelque chose d’énorme, nous avons montré que nous sommes quelque chose de réel et de capillaire dans toute l’Italie. »

Il faut espérer que le mouvement dépasse le seuil des 3 % pour entrer au Parlement italien et changer ainsi la politique italienne. Pour l’Italie, mais également pour l’Europe.

 

Marco Cesario

 

 

(1) Le Mouvement 5 étoiles se réclame de n’être ni de gauche ni de droite, mais ses dernières revendications à l’encontre des migrants, et contre les ONG de sauvetage des migrants que le candidat du parti Luigi di Maio avait décrites comme des « taxis de la mer », l’ont fait plutôt pencher du côté de la droite populiste.

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Manifestation en soutien des migrants. © Potere al Popolo
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