Un air de « drôle de guerre »

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Jérôme Chakaryan-Bachelier
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dimanche 11 février 2018
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Chapô
Malgré les politiques libérales supposées lui faire barrage, l’extrême-droite continue de progresser en Europe. Les élites politiques et médiatiques ne semblent pourtant pas en tirer les conséquences. Lors de la seconde guerre mondiale, ni le barrage de la ligne Maginot, ni la propagande et le durcissement des lois n’ont empêché les nazis d’envahir militairement une grande part de l’Europe. Peut-on vraiment croire que le libéralisme économique et le contrôle de l’information par les libéraux empêcheront l’extrême-droite de conquérir politiquement l’Europe ?

Dimanche 28 Janvier, des élections se déroulaient dans la région de Basse-Autriche dans un contexte bien particulier. En effet, les scandales relatifs au parti d'extrême-droite FPÖ s’accumulent ces derniers temps. Il y a quelques semaines déjà, un maire FPÖ n’avait pas trouvé mieux que de poster sur les réseaux sociaux ses vœux de Noël illustrés par la couverture d’un magazine nazi de l’année 1943. Quelques jours plus tard, c’était au tour du candidat FPÖ Udo Landbauer, dans le cadre des élections régionales, d'être sommé de s’expliquer pour un livre de chants retrouvé dans une confrérie étudiante dont il est l'un des dirigeants. Dans ce livre, on lit par exemple :  « Mettez les gaz, vous, vieux Germains, on peut passer le septième million ». Le candidat avait malgré tout pu bénéficier du soutien du nouveau vice-chancelier Heinz-Christian Strache, qui s'était lui-même illustré auparavant, dans un autre meeting de soutien, par une descente de marches entourée de joueurs de tambour qui n’était pas sans rappeler l’Allemagne nazie. Décidément, il y a de la nostalgie dans l’air !

Ces scandales ont permis au FPÖ de doubler ses sièges aux élections: ceux-ci passent de 4 à 8, soit de 6,6% à 14,8% des suffrages exprimés. On pourrait croire que c'est banal, tellement l'extrême-droite s'est désormais installée dans le paysage politique autrichien, mais ce retour public et quasiment assumé du néo-nazisme est un signe que cette fois, c'est différent. Quelque chose est en train de se passer, et la France regarde ailleurs, en s'imaginant que l'élection d’Emmanuel Macron sera notre nouvelle « ligne Maginot » [1]. Comme si nous pouvions rester assis devant notre téléviseur, un peu comme ces soldats de la drôle de guerre [2] qui attendaient passivement l’ennemi entre 1939 et 1940, alors que le danger se faisait de plus en plus pressant. Il y a là comme un air de déjà-vu. Toute une partie de notre société, se croyant dominante, trouve confort et réconfort dans des croyances quasi religieuses, alors que dans le même temps, une autre partie importante de cette même société a déjà choisi son camp : l’offensive réactionnaire de droite risque de prendre à revers la doctrine dominante.

Alors qu'en 2000, l'Union européenne avait adopté des sanctions contre l'Autriche, aujourd'hui, les scandales récurrents de l'extrême-droite autrichienne n’ont pas empêché les chefs d’États français et allemand d’accueillir chaleureusement le nouveau chancelier autrichien Sebastian Kurz, qui gouverne avec le FPÖ depuis quelques mois. Le programme économique autrichien étant sur la même ligne que celui d’Emmanuel Macron et de la Commission européenne, il n’y aurait aucune menace pour l’Union européenne. Au diable les airs de « drôle de guerre » !

Mais à l’heure où les sociaux-démocrates et une partie de la droite, fer de lance des politiques néo-libérales, s’effondrent, c’est une toute autre droite qui apparaît, ou réapparaît, un peu partout en Europe.

En Allemagne, c’est l’AfD avec ses 94 élus au parlement, en Pologne, c’est le PiS au gouvernement, élu sur un programme nationaliste-catholique capable néanmoins d'adopter quelques mesures sociales, en Autriche, c'est le FPÖ allié au ÖVP au gouvernement, unis par leur refus d’accueillir les réfugiés musulmans, en République tchèque, c'est le nouveau président élu Zeman, pro-russe et surtout proche des gouvernements polonais et hongrois de Morawiecki et Orban. Ce dernier nous a ressorti le serpent de mer du « complot juif », sous la forme de Georges Soros qui, au moyen du financement de ses ONG, financerait l'arrivée des musulmans afin de renverser notre civilisation européenne.

Ces différents partis et mouvements d’extrême droite ont souvent de nombreux points communs. Certains sont climatosceptiques, d’autres interdisent certaines ONG qu'ils jugent « droits de l’hommistes ». Ils s'attaquent à la liberté de la presse en fermant des journaux ou en essayant de passer des lois contraignantes pour les médias. En Hongrie et en Pologne, la remise en cause des droits fondamentaux s’accompagne en plus du retour d’un antisémitisme latent. Par contre, tous ces partis adorent les cérémonies en uniformes et croix de toutes sortes. Leur socle idéologique est le rejet de l’islam et des réfugiés.

Si l’histoire ne se répète pas mécaniquement, on peut constater que les mêmes mécanismes provoquent des effets similaires. La violence du capitalisme et de ses inégalités produit des spasmes répétés aux conséquences effroyables. Néanmoins, tout cela se passe sans que les médias français semblent s’affoler du destin de l’Union européenne, ni plus largement de celui de l’Europe. Ils sont tous occupés à admirer le roi du CAC40 fraichement élu. Depuis que quelques journalistes ont rejoint le gouvernement, le comportement de certains d'entre eux en devient même obscène. Les qualificatifs des rédactions enchantées ne s’arrêtent plus :  « jeune, dynamique, audacieux, téméraire, courageux, bosseur… » Pourtant, à y regarder de plus près, tous les concepts économiques d’Emmanuel Macron sont sortis de vieilles reliques libérales qui ont parfois plusieurs siècles. Pire, à l'écouter, on croirait entendre un meeting de campagne de Reagan ou de Thatcher, chefs d’États emblématiques des années 1980…

Ajoutons à cela que toutes  ces idées défendues par ces mêmes journalistes reposent uniquement sur des croyances et non sur des observations. L’observation, elle, donne un tout autre aperçu. Des chiffres de chômage bas, certes, venant souvent avec une croissance forte, mais le tout accompagné d’inégalités record, d’un taux de pauvreté lui aussi record, et surtout de « catastrophes politiques » comme le Brexit ou l'élection de Trump. Ces journalistes étant incapables de mettre de quelconques événements en perspective, même sur une période courte, les catastrophes s’accumulent. Il y a quelques mois, Macron demandait a son partenaire autrichien les chiffres du chômage comme prétexte à sa future réforme du travail. C’était oublier que les réformes économiques du gouvernement autrichien avaient entraîné la montée historique de l'extrême-droite. Là-dessus, silence complet des journalistes.

Un tel niveau de cécité est historique.

 

Il a fallu une tribune de Yann Moix sur le sort honteux des réfugiés pour entendre les premiers bruits de vaisselle. Là aussi, les mots de Yann Moix ne sont pas sans rappeler ceux d’une autre époque, celle où les réfugiés espagnols et italiens des années 1930 fuyaient le fascisme.

« Des ordres sont venus “d’en haut”. Il faut donner, à tout prix, au peuple, [lequel] dans son erreur entretenue par une certaine presse, attend le bonheur de ces mesures, l’annonce de résultats importants. La chasse à l’étranger commence ! »

Ces mots d’Henry Levin, en mars 1935, auraient pu être ceux de Yann Moix en 2018. Mais que nenni, chassez le naturel, il revient au galop.

Quelques jours après la tribune de Yann Moix, Macron reçoit donc 140 PDG des plus grandes entreprises au château du Roi Soleil, suprême humiliation pour le peuple héritier de la grande révolution de 1789. Le chef de l’État élu demande aux riches de ce monde, connus pour fuir l'impôt comme la peste, de choisir la France pour investir. Aucun journaliste ne prend acte de l’abandon total de l’un des fondements de notre République : la souveraineté. Car il y a plus de 200 ans, jamais un roi n’aurait eu à subir une telle humiliation. On comprend mieux les taux d’abstention devant un pareil aveu de défaite : à quoi bon voter si au final le pouvoir de choisir appartient a ceux qui sont élus par des actionnaires et non par des citoyens ?

Et qu'en disent les journalistes ? Ils rapportent les propos des invités qui, eux aussi, ne tarissent pas d'éloges : « Il est génial. » Le meilleur venant de ces merveilleux journalistes pleins d'objectivité qui, parfois, demandent à l’opposition politique pourquoi elle s’oppose à Macron. Effectivement, pourquoi s’opposer à 4 milliards d’euros de cadeaux aux riches quand les services hospitaliers sont sur les rotules ? Pourquoi s’opposer à la sélection à l'université alors qu’on pourrait construire de nouvelles universités pour accueillir tout le monde ? Pourquoi être opposé à la loi travail alors qu’on en voit déjà les premiers effets avec des licenciements en série ? Pourquoi s’opposer à la réception d’Erdogan alors qu’il enferme l’opposition sous prétexte de terrorisme, et que quelques jours plus tard il bombarde nos alliés dans la lutte contre l’État islamique ? Oui, pourquoi effectivement ? La raison est simple, en plus de celle déjà marquée par l’ironie de nos questions : car ces mesures néolibérales et ces compositions avec les droits de l’homme sont le terreau de l'extrême-droite.

Une telle complicité du pouvoir médiatique n’est pas innocente lorsque l’on sait que les rédactions ont vu les voix dissonantes de la pensée dominante être éjectées les unes après les autres. Le rôle de l'opposition dans les médias se limite à quelques humoristes, ou à des intellectuels le plus souvent présentés comme des marginaux. Au contraire, des xénophobes ont leurs heures d’antenne régulières pour pouvoir instiller leur venin dans une société malade. Car il faut bien comprendre que les pouvoirs de l’argent ont déjà choisi leur camp et, à la lecture de l’histoire, leur choix n’est pas surprenant. Entre la gauche sociale-environnementale anti-capitaliste et l'extrême-droite conservatrice et xénophobe, le choix pour les propriétaires des médias est vite fait. On croyait que Macron érigerait un mur contre l'extrême-droite, il lui installe un tremplin. Derrière sa volonté de sauver l’Europe, les journalistes ne voient pas qu'il conduit le corbillard de l'UE au cimetière de sa propre désintégration. Tout le monde a déjà oublié le deuxième tour des élections présidentielles ainsi que les analyses et les leçons que nous aurions dû en tirer. Le même artificier des mesures économiques sous le dernier mandat présidentiel reprend les mêmes mesures qui ont amené l'extrême-droite aux portes de l'Élysée. Les derniers résultats des législatives et les querelles intestines ne doivent pas nous faire croire que la menace est passée. S'il advenait dans un avenir plus ou moins proche qu’une gauche progressiste prenne le pouvoir en France, il ne fait aucun doute que la droite conservatrice et l'extrême-droite, sous la pression des pouvoirs financiers, se rejoindraient pour empêcher qu’elle ne sauve ce qui resterait à sauver en Europe.

 

Jérôme Chakaryan-Bachelier

 

[1] La “ligne Maginot” est une série de fortifications construites  entre 1928 et 1940 afin de se prémunir contre une nouvelle offensive allemande. Elle ne servit à rien puisque l'armée nazie décida de contourner cette “ligne Maginot” en envahissant la Belgique et pénétra en France par les Ardennes.

[2] La période de la « drôle de guerre » s'étend du 3 septembre 1939, déclaration de guerre de la Grande-Bretagne et de la France à l'Allemagne, au 10 mai 1940. Cette période a vu se succéder couvre-feux, alertes, censure, bourrage de crâne, pour mener à bien le combat des idées. Sur les lignes, suite à la mobilisation générale, l’offensive de la Sarre est lancée, mais quelques jours après, malgré le succès de cette offensive, la retraite est annoncée. S'ensuivront des mois d'attente pour les troupes stationnées qui guettent en vain l’ennemi.

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Keating G. (Lt), War Office official photographer, domaine public
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