Finlande: le président ne fait pas de politique

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Pascal Hanse
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lundi 5 février 2018
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Chapô
Le libéral-conservateur Sauli Niinistö vient d'être réélu à la présidence de la République finlandaise. Retour désabusé sur une médiocre pièce où la politique semble avoir cédé aux sirènes de la volonté d'impuissance.

Jeudi 1er février : fin de séquence politique en Finlande avec l’investiture télévisée de Sauli Niinistö, réélu à sa propre succession dès le premier tour avec 62,7 % des suffrages.

Réélu pour un mandat de 6 ans au terme d’une campagne assez courte, terne et sans surprise, l’ancien candidat de la coalition libérale-conservatrice (Kokoomus) partait largement favori. Il a rassemblé 1,8 millions de voix. Fort d’un précédent mandat mené sans accroc, conforme au rôle limité que lui a conféré l’évolution du régime, il a su séduire précisément par son manque de parti-pris, d’aspérité, sa transparente bonhomie en phase avec une mentalité finlandaise où l’absence de toute prétention à sortir du rang ou à s’affirmer est souvent survalorisée. Il est vrai que le président de la République n’a plus de réel pouvoir en matière de politique intérieure. Il aura pu toutefois s’afficher tout au long de l’année 2017 dans un cadre de fêtes pour la célébration des 100 ans d’indépendance de la Finlande « Suomi100 ». Niinistö aura ainsi activement cultivé prestige et neutralité, ce qui lui vaut probablement en retour ce plébiscite des urnes. Il confirmait dès sa première conférence de presse cette réserve de dignitaire comme principal axe de son prochain mandat qui sera aussi placé sous le signe de l’absence de changement… quelle veine !

Score décevant pour son rival d’il y a six ans, Pekka Haavisto, qui lui avait alors imposé un très sportif second tour. Candidat des Verts, porteur d’une vision sociétale plus moderne, écologiste libéro-compatible, au fait des grands enjeux internationaux, il n’a pas su renouer avec son électorat passé, incapable de porter un message porteur d’alternatives vraiment identifiables en dehors de questions de style. Fallait-il qu’il se représente ?

La gauche est au plus bas, avec des scores cumulés pour les sociaux-démocrates (SDP, représenté par sa candidate Tuula Irmeli Haatainen), en crise, et l’Alliance de gauche (Vasemmistoliitto, représenté par sa candidate Merja Kyllönen) qui n’atteignent pas les 7 %. Concrètement, une partie de leur électorat n’a pas craint de se prononcer pour Niinistö au détriment de la fidélité à leur propre camp, estimant probablement que les enjeux politiques étaient faibles, et la figure présidentielle suffisamment neutre pour ne pas devoir imposer le souci d’autres choix.  Dans une élection où il est devenu difficile de faire de la politique, les deux candidates de gauche ont toutefois réussi à imposer une discussion sur la non-adhésion à l’OTAN qui pouvait redonner un peu de sens au débat. Elles  n’en ont toutefois pas tiré de profit en terme électoral.

Les deux candidats qui pouvaient afficher un petit sourire de satisfaction sont quant à eux porteurs d’un discours souvent nostalgique et nationaliste. Laura Huhtasaari, représentante des Vrais Finlandais, s’est hissée au score de 6,9 % avec un discours réducteur, flattant le sentiment national à toutes les sauces, ne craignant pas d’afficher une incompétence caricaturale. Paavo Väyrynen, vieux routier de la politique, dissident du parti centriste, cultivait quant à lui la fibre nostalgique, une Finlande agraire éternelle prise en otage par les chantres de la modernité honnie… une rengaine très connue qui fait toujours recette et lui a assuré cette fois-ci la confiance de 6,2 %  des électeurs.

Alors que les attaques contre l’État-providence se sont multipliées ces dernières années en Finlande, portant atteinte à un modèle qui semblait, bien que perfectible, avoir fait la preuve d’une certaine efficacité, notamment pour protéger les plus faibles, l’élection présidentielle s’est déroulée sans débat majeur. Le jeu institutionnel impose un président sans pouvoir de décision sur les affaires intérieures, c’est un fait. Faut-il pour autant réduire la portée d’un débat national à des considérations générales sans prise sur la réalité ? L’appel de certains candidats à susciter un « débat sur les valeurs » n’a pas porté au-delà de considérations convenues, elles-mêmes prudentes et consensuelles. Et si l’égalité, par exemple, était plus une question de combat et de conquête que de valeur ?

L’ombre de prédécesseurs illustres, tel Urho Kekkonen, pèse d’une façon encore un petit peu encombrante sur la fonction présidentielle. Comme elle a été longtemps soupçonnée de faire le lit d’un dictateur qui ne dirait pas son nom, le régime s’est évertué à en affaiblir la substance. C’est un choix respectable, marque cohérente du parlementarisme. On peut cependant s’interroger sur une conséquence troublante : à quoi bon convoquer le peuple à une élection au suffrage direct si c’est pour y désigner une figure « représentative » mais impuissante ? A quoi peut servir une fonction de pure représentation dans une démocratie moderne, c’est-à-dire soumise aux convulsions de notre temps ? S’il s’agit de mettre en scène l’impuissance du politique, la réussite est complète, mais à quel prix ? Sauli Niinistö a été réélu à partir d’une popularité patiemment construite sur du vide : sa jeune femme, son chien, son parler haché qui ne dit pas grand-chose, ses sourires biaisés… S’appliquant à ne jamais rien dire de précis, il représente l’obsession archétypale du père neutralisé, castré, réduit à des gesticulations sans effet et valorisées comme telles. Une pantomime du pouvoir. Désormais validée par le suffrage universel.

Pascal Hanse

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Election présidentielle de 2018 en Finlande. Source: Wikimedia Commons.
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