Allemagne : impasse au centre, ouverture à gauche ?

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Mathias Weidenberg et Jérôme Chakaryan-Bachelier
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jeudi 18 janvier 2018
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C'est en Allemagne que se sont expérimentés les gouvernements de coalition entre gauche et droite converties à l'économie de marché. Mais la crise politique outre-Rhin pourrait bien provoquer la repolarisation de la vie politique. La gauche de transformation s'y prépare.

Depuis maintenant plusieurs mois, l’Allemagne connaît une crise politique comme elle n’en a plus connu depuis la première partie du XXe siècle. Après l’échec des négociations en vue d’une coalition « Jamaïque » entre la CDU/CSU de Merkel et les Verts allemands (die Grünen) et les libéraux du FreiedemokratischePartei (FDP), la seule chance pour la chancelière de former un gouvernement majoritaire était de reconduire son alliance avec les sociaux-démocrates (SPD), ce que ces derniers avaient pourtant catégoriquement exclu par la voix de leur candidat Martin Schulz.

Le président fédéral Frank-Walter Steinmeier avait réuni Martin Schulz et la chancelière pour leur demander d’entamer des discussions exploratoires. Ce faisant, Steinmeier, ancien secrétaire d’État du gouvernement Schröder, allait contre l’avis des militants de son ancien parti, hostiles à toute nouvelle coalition. Cela n’a rien d'étonnant quand on se rappelle le rôle de ce même Steinmeier dans l’élaboration des fameuses lois Harz qui ont marqué la conversion du SPD à l’« économie sociale de marché », donc sa convergence avec la CDU/CSU. Ces lois ont été de véritables trappes à pauvreté dans laquelle végètent aujourd’hui environ 13 millions d’Allemands.

C’est donc à la demande du président Steinmeier que Martin Schulz a dû ravaler ses propres paroles afin de négocier un nouvel accord de grande coalition ou « Groko » (GroßeKoalition). C’était compter sans la ténacité de nombreux élus SPD qui, dès la parution du document exploratoire de coalition, ont décidé de prendre position contre l’accord. L’opposition s’est d’abord manifestée dans le Land de Sachsen-Anhalt. Puis le maire social-démocrate de Berlin Mueller, à la tête d’une coalition SPD-Grünen-Die Linke, a déploré dans le document négocié l’absence de perspectives pour de nombreux secteurs de la société (logement, immigration,  intégration, couverture sociale). Un manque de confiance dans la volonté politique de l’aile droite du SPD semble aujourd’hui la raison principale de cette fronde au sein du parti social-démocrate allemand. Le SPD doit décider lors d’un prochain congrès si le document des discussions exploratoires est valide ou non.

Les affaires ne sont pas plus simples à droite et on peut se poser des questions sur la volonté de certains dirigeants de voir aboutir les négociations. Pendant que le SPD tergiverse, des intrigues se trament depuis plusieurs semaines dans les droites allemandes : alors que Merkel, très affaiblie, se tait, un trio de politiciens de droite est bien décidé à la forcer à se retirer. Dobrindt (CSU) et Spahn (CDU) partagent l’analyse du chef du FDP Lindner qui, après avoir contraint le chef de la CSU, Horst Seehofer, à la préretraite, considère qu’il faut mettre fin à la carrière politique de la chancelière. Les responsables de la CDU ont déjà prévenu que si le SPD rejetait le document exploratoire il n’y aurait aucune renégociation possible, ce qui sonnerait le glas des espoirs de coalition. Un risque que la CDU est prête à prendre : les sondages prévoyant une stabilité du bloc des forces de droites, elle peut espérer forcer le passage vers un gouvernement minoritaire, faute de quoi les conservateurs se prépareront à nouvelles élections – dans un cas comme dans l’autre, ce serait sans Merkel. Ainsi, une coalition avec le parti d’extrême-droite Alternative für Deutschland (AfD) ne serait plus taboue. Encore la semaine dernière, un porte-parole de la CDU berlinoise rejoignait l’AfD qui, avec ses 92 parlementaires, est la troisième force politique au Bundestag.

« Ca ne peut plus continuer comme avant »

Ces jeux tactiques correspondent également à une idée fondamentale, partagée par de nombreux analystes et éditorialistes, quelle que soit la couleur politique de leurs employeurs : après le résultat du 24 septembre 2017, « on ne pas continuer comme avant ». On s’en souvient, Merkel, après la lourde défaite de son parti (passé de 41,5 à 33 % des suffrages, soit une baisse de 9 %), avait déclaré dans un moment de grande candeur : « Sincèrement, je ne vois pas ce qu’on aurait pu faire de différent. » Or les principales critiques des observateurs, mais aussi des sceptiques au sein du SPD, c’est que l’accord provisoire de grande coalition se réduit justement à un intenable statu quo.

Le SPD de Schulz est, de son côté, indécis. Après sa défaite cuisante aux élections fédérales (une baisse de 5 %, pour son pire score depuis 1949), le carrousel des responsables n’a abouti à aucune autocritique ni aucun renouvellement politique. L’ampleur du verrouillage idéologique des membres de l’aile droitière est à peine compensée par la montée en ligne de vrais pragmatiques positionnés au centre du parti. Pourtant, si faible qu’il soit, le SPD occupe une position de force sur l’échiquier qui aurait pu lui permettre de négocier beaucoup plus durement qu’il ne l’a fait avec la CDU. Cette stratégie aurait eu l’avantage de mettre en lumière les conflits à l’intérieur de la CDU, divisée entre ceux qui, autour de Merkel ou de von der Leyen, veulent gouverner à tout prix et sont donc prêts à des concessions, et ceux qui veulent opérer une droitisation de la CDU afin de mettre fin au règne de la chancelière. Pour ces derniers, pas de concession possible ; ils ne veulent pas d’accord, à n’importe quel prix. La CSU bavaroise est déjà passée à l’étape suivante et Söder, le successeur de Seehofer dans le Land de Bavière, compte bien gagner les élections régionales d’octobre en faisant campagne sur une ligne de droite radicale.

Impulsion de la gauche radicale ?

Dimanche 14 janvier, lors du congrès du groupe politique Die Linke, régnait une ambiance électrique. Depuis maintenant quelques semaines certains membres du parti souhaitent lancer un nouveau mouvement politique. Rien d’étonnant dans ce contexte à ce que Jean-Luc Mélenchon ait été l’invité d’honneur du congrès. Il y a reconnu avec humilité avoir appris des expériences politiques menées à l’extérieur des frontières françaises pour lancer le mouvement de la  France insoumise qui lui a permis de redessiner la scène politique française.

L’une de ces expériences a notamment été la fondation du parti Die Linke en 2007. L’une des figures historiques de ce parti est Oskar Lafontaine qui, lors du congrès, a rappelé l’importance de lutter contre la militarisation de l’Europe en citant Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. » Lafontaine a commencé sa carrière politique au SPD. Faisant partie de ceux qui ne souhaitaient pas une réunification aux accents d’annexion, il a tout au long de sa carrière pris des positions courageuses bien souvent contraires à celles de son parti politique. C’est ainsi qu’en 1989 il avait proposé l’intégration de l’écologie dans le programme économique du SPD. En 1998, Oskar Lafontaine a hérité du ministère des Finances durant le mandat de Schröder. Il prônait alors une politique keynésienne pendant que la coalition rouge-verte (Grünen-SPD) lançait la plus grande déflation salariale de l’histoire allemande. Lafontaine avait alors démissionné et quitté le SPD en 2005 pour pouvoir fonder Die Linke. Une carrière qui n’est pas sans rappeler celle de son ami Jean-Luc Mélenchon quittant le PS en 2008.

Aussi n’y a-t-il rien d'étonnant à entendre Lafontaine annoncer dans le journal Der Spiegel son intention de lancer un nouveau « mouvement de gauche » en Allemagne. La députée Sarah Wagenknecht lui a emboité le pas dans le même journal quelques jours avant le congrès du 14 janvier, et a clôturé ce dernier en affirmant le rôle central des militants et élus de Die Linke dans la création de ce futur mouvement, s’assurant ainsi une vague d’applaudissements. Cependant, dans la continuité de son entretien au Spiegel publié le 12 janvier, elle est restée cohérente dans son analyse : le format politique de Die Linke, constitué de l’ancien Parti communiste de l’Est et des dissidents du SPD qui ont quitté ce dernier pendant l’ère Schröder, a certes de nouveau atteint le meilleur score de son histoire en réunissant 9,5 % des suffrages, mais il est limité par son histoire même, et empêche un rassemblement plus large. Pour Wagenknecht, les événements politiques en Espagne, en France, en Europe de l’Est, mais aussi du côté de l’extrême-droite allemande, montrent que l’avenir est à des mouvements qui permettent d’agréger de nouveaux milieux pour aller au-delà d’enjeux historiques dépassés.

L’AfD aurait sans doute, s’il était resté le parti lobby des rentiers anti-Euro, stagné à 5 %. C’est sa transformation en un mouvement anti-Europe, identitaire, nationaliste mais positionné sur des enjeux contemporains, libéré des querelles idéologiques entre conservateurs nostalgiques du Kaiser ou du nazisme, associé à un agenda économique promettant aux classes populaires une amélioration matérielle par le sacrifice d’un bouc émissaire, le musulman, qui l’ont porté à 12,6 % des suffrages au niveau national et 23 % dans l’ancienne Allemagne de l’Est, et qui le rendent acceptable pour d’éventuelles coalitions avec les ailes droites des partis conservateurs bourgeois.

Wagenknecht ne l’a pas formulé ainsi, mais son ambition est claire : dépasser l’opposition entre communistes et socialistes, entre « ceux qui avaient raison dès 2003 et ceux qui se sont compromis ». Elle ne souhaite pas non plus rejouer l’histoire de la réunification, ce que Gregor Gysi (ancien président du groupe parlementaire Die Linke) ne cesse de faire, ni reprendre les querelles des années Schröder, ce qui constitue un angle mort de la discussion avec la direction actuelle du SPD, car ces années-là sont au cœur des parcours biographiques de ses dirigeants actuels. Au lieu, donc, de ressasser les vieilles querelles, il s’agit d’ouvrir une perspective contemporaine.

A gauche, un mouvement ?

On le sait : on ne peut générer un mouvement d’en haut. Sahra Wagenknecht a certes parlé de « création », mais la genèse d’un mouvement politique est un processus complexe qui ne se décrète pas. Sa proposition a au moins le mérite de lancer un débat stratégique et nécessaire à gauche, dans un cadre qui dépasse le seul périmètre de Die Linke.

L’AfD dans la version Lücke s’est constituée dans l’année précédant les élections européennes de 2014 et a fait irruption sur la scène politique en obtenant immédiatement des députés européens. 2018 va sans doute être en Allemagne une année d’accélération des cycles politiques, surtout en cas d’élections anticipées. Il est essentiel que la gauche y ait sa part, ou un destin à la hongroise, à la polonaise, à l’autrichienne, est probable. Avec lui, la promesse du retour à des régimes autoritaires réprimant par tous les moyens les mouvements inspirés par la philosophie des Lumières, le socialisme ou le communisme.

Face à l’ampleur d’une réaction économique, sociale, culturelle inouïe depuis 2008, rendue possible par la mise en place du consensus occidental pour une économie « sociale » de marché depuis 1979, par l’effondrement de l’alternative communiste en 1989, et par la financiarisation des rapports humains sur l’ensemble de la planète, c’est l’avenir même des idées de progrès social et de solidarité qui est en jeu.
 

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