Le parlement éclaté: genèse de la crise politique en Allemagne

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Victor Grossman
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mercredi 13 décembre 2017
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La crise parlementaire en Allemagne révèle l'éclatement du paysage politique: sept partis sont désormais présents au Bundestag. La reconduction probable de la "Grande coalition" ne résoudra pas les racines profondes de la crise: pendant qu'on discute à Berlin, Siemens licencie et la propagande xénophobe s'intensifie.

Depuis le 24 septembre, jour des élections, l’Allemagne, principale puissance de l’Europe, est sans véritable gouvernement. Angela Merkel est toujours la cheffe, et les membres de l’ancien cabinet assurent l’intérim, mais ils n’ont aucune légitimité ; tout ça ne peut pas durer.

Le précédent gouvernement, dit de « Grande Coalition », avait vu les deux grands partis, pourtant historiquement rivaux, s’unir pour exercer le pouvoir. L’Union chrétienne-démocrate (CDU) de Merkel et son homologue bavarois, l’Union sociale-chrétienne (CSU), comptaient sept portefeuilles ministériels - huit en comptant celui de Merkel elle-même – et les sociaux-démocrates du SPD en avaient cinq. Aux dernières élections, les deux partis obtinrent de très mauvais résultats mais la CDU-CSU étant restée la première force politique du pays, c’était à Merkel qu’il incombait de former un nouveau gouvernement – ce qui s'est avéré jusqu'à présent impossible. Après la défaite historique de son parti – il n’obtint que 20,5 % des suffrages –, le dirigeant du SPD Martin Schulz avait en effet affirmé catégoriquement : « Jamais plus nous ne nous associerons à une Grande Coalition. Nous redeviendrons un parti d’opposition jusqu’à ce que nous puissions reconstruire nos forces. » Mais la dissolution de la coalition a déclenché une telle crise politique que Martin Schulz pourrait bien être amené à revenir sur sa décision.

La crise actuelle est le résultat d’une fragmentation de la scène politique allemande au cours des trente dernières années. Un gouvernement ne peut gouverner sans majorité au Bundestag. Si deux partis dominent la scène, les choses sont simples : le parti majoritaire a le pouvoir. Mais dès qu’un troisième parti émerge, il peut faire pencher la balance en faveur de l’une des grandes forces. Pendant des années, c’est le parti libéral-démocrate (FDP) qui a joué ce rôle d’arbitre. Le FDP est un étrange parti libertaire, qui fut fondé conjointement par des libéraux défenseurs des droits civils et d’anciens nazis. Aujourd’hui proche des milieux d’affaire, il a pour principal objectif de s’opposer à toute contrainte imposée au patronat, qu’il s’agisse de régulations environnementales ou de droits des travailleurs.

En 1983, un autre parti est parvenu à prendre pied sur la scène : les Verts, qui dépassèrent cette année-là les 5 % des suffrages requis pour siéger au Bundestag. Ils formaient alors un groupe assez radical, identifié au puissant mouvement pacifiste ouest-allemand qui avait su mobiliser, de concert avec de nombreux syndicats, plus d’un million de personnes lors de manifestations contre l’installation de batteries de missiles américaines en Allemagne. Ces premiers députés verts, dont plus de la moitié était des femmes, ressemblaient aux militants de la SDS américaine (Students for a Democratic Society) : ils défiaient les traditions conservatrices, portaient des chandails en laine qu’ils tricotaient pendant les sessions parlementaires, et étaient même allés jusqu’à porter des baskets lors d’une cérémonie d’assermentation.

Avec quatre partis au Bundestag, le rapport de forces était encore lisible. On avait d’un côté un  centre-droit  composé de l’« Union Chrétienne » et du FDP, et de l’autre un centre-gauche réunissant le SPD et les Verts. Au fil des années, ce centre-gauche s’est affadi : si le SPD a maintenu ses liens historiques avec les syndicats, les dirigeants aussi bien syndicaux que politiques sont largement rentrés dans le rang. Quant aux Verts, ils ont pris un virage à droite après la réunification, sous l’impulsion d’anciens dissidents de la défunte République démocratique allemande (RDA). En politique étrangère, ils sont devenus les plus acharnés des va-t-en-guerre. S’ils défendent toujours les causes environnementales, les droits des homosexuels, des migrants ou l’égalité hommes-femmes, ils n’ont plus aucun contact avec la classe ouvrière qui ne vote pas pour ce qui est devenu un parti de la classe moyenne intellectuelle. Les verts pouvaient cependant aider à la formation de majorités parlementaires : les coalitions de centre-gauche (rouge-vert) succédaient aux coalitions de centre-droit (noir-jaune), et vice-versa.

Puis ce fut l’entrée en scène de Die Linke (d’abord nommé Linkspartei), un regroupement de forces de gauche parmi lesquelles l’ancien parti communiste de RDA. La présence des communistes n’agréait pas les partis démocratiques bon teint qui refusèrent d'emblée toute relation avec Die Linke. Mais leur présence au Bundestag, où ils obtinrent 69 sièges sur 709 en 2013, rendit la constitution de majorités parlementaires plus difficile. C’est ce qui détermina la CDU-CSU et le SPD à surmonter leurs différends historiques pour former la grande coalition. Le SPD ayant de toute façon glissé vers le centre, l’union des deux grands partis ne posait finalement pas de grande difficulté du point de vue de leurs dirigeants. Elle eut, en revanche, pour conséquence de leur faire perdre des pans entiers de leurs électorats, ce qui a finalement mené à la crise politique actuelle.

La crise est encore aggravée par l’émergence du parti d’extrême-droite aux relents néonazis Alternative pour l’Allemagne (AFD), qui a obtenu 12,6 % des suffrages et 94 sièges au Bundestag aux dernières élections. Jusqu’à présent, aucun parti n’imagine de faire alliance avec eux, mais leur nombre complique encore davantage la constitution d’une majorité dans un parlement où siègent désormais sept partis. La CDU-CSU de Merkel, qui n’occupe que 246 sièges, aurait eu besoin du soutien du FDP et des Verts, qui se vouent réciproquement aux gémonies. La chancelière a bien essayé de former cette coalition inédite et les trois partis ont discuté, marchandé, se sont insultés puis réconciliés avant de se fâcher à nouveau pendant des semaines. Alors que la date limite fixée par Merkel approchait, les parties prenantes semblaient sur le point de trouver un accord, les Verts ayant concédé le plus de terrain. Mais au dernier moment, le secrétaire général du FDP, Christian Lindner, a convoqué une conférence de presse pour dire que son parti tirait sa révérence. « Mieux vaut ne pas gouverner que gouverner mal », déclarait-il fièrement. Ainsi mourut la coalition verte, jaune et noire, dite « coalition jamaïque ».

Pour résoudre la crise parlementaire, il y a désormais trois possibilités. La première est la formation d’un gouvernement minoritaire, inédit au niveau fédéral, qui contraindrait la chancelière à rechercher des majorités de circonstances pour chaque projet, au cas par cas. Merkel n'a pas retenu cette possibilité ; elle ne veut pas d’un pouvoir vulnérable aux pressions opposées. Seconde possibilité: refaire des élections, mais cette perspective n’enchante personne. Chacun craint qu’un nouveau scrutin n’accouche du même résultat que celui de septembre ou ne donne l’avantage à un adversaire. Pire encore, de nouvelles élections pourraient renforcer l’AFD, ce qui mettrait à mal l’image de l’Allemagne dans le monde entier.

Reste donc la dernière possibilité : que les sociaux-démocrates reviennent sur leurs grandes déclarations et rejoignent à nouveau Merkel. Les sociaux-démocrates de gauche, en particulier l’aile des Jeunes socialistes (JUSO), ont dit nettement leur opposition à une nouvelle coalition mais le président fédéral Frank-Walter Steinmeier, lui-même issu du SPD, a exhorté ses anciens collègues à faire preuve de modération et à venir au secours de l’Allemagne. À l’heure actuelle, cette solution semble la plus probable.

Le SPD finira donc sans doute par ravaler sa fierté « pour le bien de la nation » et reconduira la coalition qui a gouverné ces quatre dernières années. Le couple se querellera sans doute. Le torchon brûle déjà depuis l'affaire du glyphosate: le ministre de l’agriculture Christian Schmidt (CSU) a voté pour le renouvellement de l’autorisation du pesticide de Monsanto dans l’Union européenne, à laquelle Barbara Hendricks, la courageuse ministre de l’Environnement (SPD), s’était pourtant opposée. Schmidt a-t-il décidé seul, sous la pression de Monsanto, ou en accord avec Merkel ? Le mystère reste entier, mais les tensions entre ministres intérimaires n’augurent rien de bon pour la formation d’un éventuel nouveau gouvernement où les mêmes personnes seraient appelées à figurer. Les sociaux-démocrates sauront-ils défendre haut et fort des politiques progressistes ou se contenteront-ils, comme ces quatre dernières années, de faire quelques vaguelettes à la surface de la lame de fond conservatrice impulsée par Merkel et sa garde rapprochée ?

Le parti Die Linke, avec ses 64 députés au Bundestag (dont la majorité sont des femmes), n’a jamais été sollicité et rarement mentionné dans cette partie de chaises musicales, bien que certains de ses membres rêvent qu’on leur demande un jour de se joindre à une coalition. Die Linke reste pourtant le seul et unique acteur politique doté de principes et d'une conscience. Si les Verts et la ministre Barbara Hendricks ont pris des positions courageuses sur les questions environnementales, d’autres questions fondamentales sont à peine évoquées. Des soldats allemands tuent et meurent en Afghanistan et au Mali, et s’apprêtent à rejoindre les théâtres d’opération au Niger. Des chars et des troupes de la Bundeswehr (armée fédérale, NdT) manœuvrent près de la frontière russe, non loin de Saint-Pétersbourg, dans le cadre d'exercices de l'OTAN. La ministre de la défense, Ursula von der Leyen, travaille à la formation d’une armée européenne sous l'égide de l’Allemagne. Hormis Die Linke, ces faits ne semblent inquiéter aucun parti; tout le monde s’incline devant les attaques anti-russes des médias qui rappellent celles qu’on lisait il y a 80 ans. Il devrait pourtant être facile de se souvenir de ce qui s’ensuivit car la deuxième guerre mondiale se rappelle encore de temps à autre à nous, par exemple quand des gens doivent quitter leur maison pendant des heures pour qu’on y désamorce une vieille bombe rouillée.

D’autres, bien trop nombreux, sont forcés de quitter leur foyer de façon définitive. Siemens, dont les bénéfices n’ont jamais été aussi élevés, vient d’annoncer des fermetures d’usines et des licenciements à Berlin, Erfurt, Leipzig ou encore à Görlitz, une petite ville épargnée par la guerre dans la Saxe, sur la frontière polonaise que beaucoup considèrent comme la plus jolie ville d’Allemagne. Aux environs de Görlitz, l’usine Siemens était l’un des derniers employeurs avec l’usine de fabrication de wagons Bombardier, dont la fermeture est également envisagée. Des milliers de personnes ont déjà quitté la ville. Alors que Die Linke n’a malheureusement pas réussi à toucher suffisamment de gens de la classe ouvrière (le parti n’a recueilli que 15 % des voix environ), l’AFD, avec 32,7 %, est devenu le premier parti de la ville et de toute la Saxe. Bien que son programme soit en réalité favorable aux grandes entreprises comme Siemens, le parti d’extrême droite doit son succès à sa propagande habile et haineuse contre les migrants, trop souvent relayée par les médias, alors même qu’il n’y a que 157 familles de réfugiés à Görlitz. Trop de personnes menacées par les fermetures d’usines, confinées dans des emplois mal rémunérés, précaires et épuisants, inquiets pour l’avenir de leurs enfants et pour leur retraite, sont amenées à s’inquiéter de menaces inventées de toutes pièces que feraient peser sur eux un islam imaginaire et ne voient plus leurs véritables ennemis. Merkel continue de son côté d’affirmer imperturbablement que les choses vont s’arranger, mais ses bons sourires ne convainquent plus grand monde.

Si personne ne parvient à renouer le lien avec les masses en proie à la colère et la frustration, les menaces qui pèsent sur l’Allemagne – et peut-être sur ses voisins du monde entier, proches ou lointains – ne se dissiperont pas. Que le SPD et la CSU-CDU retrouvent le chemin de l’union gouvernementale n’y changera rien.

Victor Grossman (traduction Europe insoumise)

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Photo MarcGauthier — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=61954184
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