Macron : le colonialisme en rigolant

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Olivier Tonneau
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mardi 28 novembre 2017
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Chapô
Freud disait que l'inconscient affleure dans les mots d'esprit. A Ouagadougou, Emmanuel Macron a mis à nu l'impensé colonial en une mauvaise plaisanterie.

« Interrogez-vous sur le sous-jacent psychologique qu’il y a derrière votre interpellation et l’enthousiasme que ça a créé. C’est que, quelque part, vous me parlez comme si j’étais toujours une puissance coloniale. Mais moi, je ne veux pas m’occuper de l’électricité dans les universités au Burkina Faso ! C’est le travail du président ! Du coup, il s’en va, reste là ! Du coup, il est parti réparer la climatisation. »

Ces quelques phrases, c’est tout Macron. Voyez-le, il est super content ; il dit ça sur le même ton dont il disait à un ouvrier que « le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler » (bon dieu que ça paraît loin !). Ce n’est pas tout-à-fait la même chose que quand il parle aux gens de droite, comme ces expats grecs auxquels il avait promis qu’il « ne céderait rien aux fainéants et aux extrémistes », non, quand Macron parle comme ça aux ouvriers ou, en l’occurrence, aux Burkinabés, c’est qu’il plane ; il s’est enivré de ses propres paroles ; il croit à ce qu’il dit, son propre discours le séduit tant qu’il n’imagine plus que ses auditeurs ne soient pas également transportés, il croit les tenir dans la paume de sa main comme un chanteur tient son public, il parle en toute candeur. Il se vit comme un père avec ses enfants et c’est avec une pédagogie mâtinée d’humour un peu vache qu’il leur dit leur fait. Ils grogneront un peu mais ce sera une bonne leçon. Les Burkinabés, comme les Guyanais, doivent cesser de croire au père Noël.

Macron, c’est ça : un pur produit marketing, certes, mais sous le marketing il y a une véritable conviction, celle de la supériorité ; le sens d’une mission, celle des « premiers de cordée ». Et cette conviction, sur quoi est-elle assise ? Face aux ouvriers, c’est assez clair : le mépris de classe de ces gens qui croient que l’argent travaille et que les travailleurs profitent. Face aux Burkinabés, c’est encore pire. Car le sous-entendu des déclarations de Macron est atterrant.

Au commencement de son discours, il avait écarté d’un revers de la main toute mise en question de l’histoire coloniale française, assénant qu’« il faut rompre avec cette habitude de reprocher toujours à la France ce qui se passe mal ici ». Le président soulignait qu’il est « d’une génération qui n’a jamais connu l’Afrique coloniale » ; il faut croire que le monde est né avec Macron. Puisqu’il n’est pas comptable des crimes commis avant lui, cette histoire ne compte pas et ne doit pas être évoquée - sinon sur le mode de l'allusion convenue, un peu pompeuse, aux crimes d'un passé bien passé, sans conséquence apparemment. Mais alors de quel droit s’est-il permis cette injonction aux Burkinabés qui devraient, eux, s’interroger sur le sous-jacent colonial des questions qu’ils lui font ? C’est que la colonisation travaille encore, apparemment, les colonisés. Et de quelle façon !

Emmanuel Macron pense donc que sous la colonisation, les Burkinabés quémandaient l'entretien de leurs infrastructures à la France ? Et celle-ci, sans doute, satisfaisait généreusement leurs besoins ! Ainsi donc, l'héritage du colonialisme ne serait pas un entrelacs de dominations économiques et de collusions d'États (aux auditeurs qui lui demandent ce que va devenir le franc CFA, Macron répond, serein, « Pour la France, c'est un non-sujet »), mais une survivance de l'attitude de dépendance infantile envers la France chez ces gentils Burkinabés. Serait-ce qu'ils ne sont pas entrés dans l'âge adulte, et cela expliquerait-il pourquoi l'Afrique n'est pas entrée, comme disait l'autre, dans l'histoire?

Le gros du discours d’Emmanuel Macron n’avait d’autre but que de favoriser les « échanges » entre la France et le Burkina Faso, c’est-à-dire de favoriser les menées des multinationales françaises, particulièrement dans le secteur stratégique de l’énergie. La continuation de rapports économiques asymétriques est l’héritage du colonialisme sur le plan des rapports de pouvoir. Avec sa petite blague, Macron a trahi la survivance de l’idéologie qui justifie ces rapports de pouvoir.

Oui, décidément, il est grand temps de déclassifier les archives françaises sur l’assassinat de Thomas Sankara. Ce dernier n'aurait d'ailleurs pas été surpris que le président de la République française parle à ses compatriotes comme il parle aux ouvriers; dans un discours prononcé le 29 juillet 1987 à la vingt-cinquième Conférence au sommet des pays membres de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), celui-ci appelait les pays africains à refuser de payer leurs dettes et affirmait que « ceux qui veulent exploiter l’Afrique sont les mêmes qui exploitent l’Europe ». Puissent les Français, en revenant sur leur histoire, apprendre de ceux qui ont combattu leurs oppresseurs.

 

Olivier Tonneau

 

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